‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 47 sur 115 · DIFFICULTÉS AU CONSEIL D'ÉTAÏ · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS AU CONSEIL D'ÉTAÏ

faite, de le laisser passer le reste do sa vie dans la retraite, il pourrait encore se rendre utile : « J'irai, <i écrivait-il alors, me jeter aux pieds du roi, lui protes- « ter de mon dévouement à sa personne sacrée, et me « renfermerai ensuite dans la retraite, où je ne cesserai « de faire des vœux pour Sa Majesté, et de prêcher de « parole et d'exemple, autant que mes forces me le per- « mettront, l'amour de la religion et du meilleur des « rois. Déjà, depuis mon retour dans ma patrie, j'ai vu « avec consolation que mes efforts pouvaient encore con- « tribuer au soutien de l'autel et du trône légitime, « causes sacrées auxquelles j'ai été dévoué toute ma « vie. »

Mais la Providence en avait disposé autrement; déjà les bidles de Rome étaient arrivées à Paris ; le conseil d'État les avait entre les mains, et M. de Gheverus s'attendait à les recevoir à chaque instant, lorsqu'une nouvelle et bien étrange ditîiculté vint en suspendre l'expédition. On prétendit qu'ayant été naturaUsé Américain et absent de France depuis plus de trente ans, il ne pouvait plus être réputé Français, ni par conséquent être promu à un siège dans le royaume. M. de Gheverus, offensé de , se voir contester la quaUté de Français, écrivit aussitôt au ministre que, si le roi de France, après l'avoir appelé comme son sujet, refusait maintenant de le reconnaître comme tel, il quittait Paris dès le lendemain matin, et renonçait pour toujours à l'évêché de Montauban. Gette résolution trancha tout à coup les difficultés ; les bulles furent enregistrées sur-le-champ et remises le soir même à M. de Gheverus, reconnu enfin pour Français.

Dès qu'il eut ses bulles en main, il ne vécut plus que pour son nouveau diocèse. Le premier objet qu'il proposa fut lùrganisation de son séminaire, convaincu qu'il

était que de là dépendent la perpétuité du sacerdoce, la science et la piété ecclésiastique, enfin tout l'avenir d'un diocèse. Dans cette vue, il s'adressa à la société des prêtres de Saint-Sulpice, qu'il avait aimée et vénérée dès sa jeunesse, mais avec laquelle surtout il avait eu les rapports les plus intimes pendant son séjour en Amérique. Il désirait vivement lui confier la direction de son séminaire, et M. Duclaux, alors supérieur de cette société, ne désirait pas moins s'en charger, par considération pour le mérite d'un tel évéque, et par reconnaissance pour ses bontés envers les Sulpiciens d'Amérique ; mais on n'avait pas de sujets, et il fallut, quoiqu'à regret, se refuser à ses instances. Il fut plus heureux chez les prêtres de Saint- Vincent de Paul, connus sous le nom de Lazaristes, et en obtint les directeurs qu'il désirait. Ce fut pour lui comme la décharge d'un fardeau qui lui pesait, car il avait pour principe qu'un séminaire ne peut être bien conduit que par des hommes de communauté, voués par état à cette vie pénible, stables par profession, et sans aucune vue d'avancement dans les postes et les dignités ecclésiastiques.

Libre de ce soin, il choisit et fit agréer par le gouvernement pour ses grands vicaires les deux prêtres de son nouveau diocèse, qui, ajuste titre, possédaient au plus haut degré la confiance universelle, et il partit sans aucun retard. D arriva le 27 juillet à Moissac, la seconde ville de son diocèse, et y fut reçu avec un enthousiasme et des démonstrations de joie et de respect impossibles à dé'crire. En étant parti le lendemain, à six heures du malin, après avoir ec-lt'bré le saint sacrifice, il trouva sur la rouir le préfet et le général accourus à sa rencontre, une jjopulation immense avide de le voir, ft, à l'entrée de Monlauban, le clergé et le corps municipal, des dépuli-s de

SON AKKIVÉE A MONTAUBAN. 149

diverses corporations religieuses, réunis sous des tentes préparées pour le recevoir. Après avoir été complimenté par le maire au nom de toute la cité, et par M. l'abbé de Trélissac, son grand vicaire, au nom du clergé, il fit, en habits pontificaux, son entrée solennelle dans la ville, au bruit des salves d'artillerie, au son d'une musique harmonieuse entremêlée d'hymnes sacrées, au milieu d'un clergé nombreux, de diverses corporations religieuses, des troupes en grande tenue, et d'une foide innombrable de fidèles, qui tous portaient sur leur visage l'expression de la joie et du bonheur. Arrivé devant la porte de la cathédrale, il se mit à genoux pour invoquer les bénédictions divines sur son église, sur son troupeau, et sur les actes de son épiscopat. Après une prière fervente, il entra profondément attendri ; et, étant monté en chaire, il s'écria d'une voix émue : « Que je goûte de bonheur, « mes chers enfants en Jésus-Christ, de me trouver au « milieu du troupeau bien-aimé que la Providence a daiu gné me confier ! Votre empressement à me recevoir et « à me donner des témoignages de votre amour filial me « fait éprouver les plus douces émotions. Je m'aperçois « que vous m'aimez comme je vous aime; vous êtes mes « enfants, mes amis ; et moi je suis votre père, votre ami « tout dévoué. Je ne veux plus vivre que pour vous, pour « veiller et pourvoir à votre bien spirituel, consoler ce « diocèse du long veuvage de son premier pasteur, et « avec plaisir je donnerai ma vie pour votre bonheur et « votre salut. » Épanchant ensuite un cœur tout plein d'affection et de tendresse, il adressa aux diverses autorités et à tout le peuple les paroles les plus aimables et les plus paternelles : il n'oublia pas même les protestants qui sont en assez grand nombre dans le diocèse de Montauban, et leur témoigna, dès le premier jour, tout ce que

son cœur sentait pour eux. « 11 est, dit-il, une portion « intéressante d'habitants de ce diocèse, qui, quoique « étrangers à notre communion, ne doivent pas l'être à « nos affections : pour eux aussi je veux être un père, un « ami ; heureux s'il m'était donné un jour de les réunir (( tous dans notre foi comme nous devons les confondre <( dans notre charité ! »

Après ce discours, après le Te Deum et les cérémonies d'usage, il reçut dans son palais les compliments des diverses autorités, et dit à tous les choses les plus gracieuses : c< J'ai un cœur extrêmement aimant, leur disait- « il, et je veux être aimé. » Les ministres protestants furent également reçus et entendirent de sa bouche des paroles toutes de charité : « J'emploierai tous mes soins, « leur dit-il, à établir entre nous des rapports aimables « d'égards, de bienveillance et d'affection ; il me serait « doux de voir s'en former de plus intimes et de plus c< précieux. »

Telle fut l'entrée de M. de Cheverus à Montauban, et l'on peut dire que, dès ce premier jour, il conquit tous les co3urs : protestants et catholiques, tous n'eurent qu'une voix pour dire ses louanges, qu'un même sentiment pour l'aimer.

Il s'occupa aussitôt de l'organisation de son chapitre ; la faveur n'y eut aucune part; le mérite seul fixa son choix. Déjà, pendant son séjour à Paris, il avait nommé plusieurs chanoines ; il en compléta le nombre. Considérant ensuite combien il était important, soit pour l'iionneur de la rehgion et la gloire de Dieu, soit i)Our attirer à l'église un plus grand nombre de fidèles, de donner à l'office jiaroissial toute la pom|>e et la solennité possibles, il réunit la cure au chapitre, et statua que la messe capitulaire serait la messe paroissiale; il ne

croyait pas que la dignité d'un chapitre consistât à se séparer du peuple et à célébrer ses grandes cérémonies dans les tristes solitudes d'une cathédrale déserte ; il pensait au contraire que là où se réunit l'assemblée des fidèles, là doit se déployer la plus grande pompe ; qu'il n'est rien de plus digne d'un chapitre que d'y concourir par sa présence, et d'attirer à ses offices, en les confondant avec l'office paroissial, un peuple nombreux qui leur donne l'intérêt et la vie.

Par suite de cette mesure, les offices de la cathédrale se firent avec la plus grande solennité ; les dimanches et fêtes, un peuple immense y assistait, et l'église, quelque vaste qu'elle soit, pouvait à peine suffire. Il faut dire aussi qu'un autre motif y attirait encore les fidèles : M. de Cheverus, qui, depuis son retour en France, avait remarqué l'ignorance profonde où sont des premières vérités de la religion même les personnes instruites dans les sciences et les arts, même quelquefois les personnes qui font profession d'une certaine piété, se chargea de faire lui-même le prône tous les dimanches à la messe paroissiale; et là, sans en prévenir ses auditeurs, en prenant au contraire des formes oratoires propres à cacher son dessein pour ne pas choquer l'amour-propre, il expliqua le catéchisme, en suivant l'ordre même des leçons contenues dans ce livre élémentaire : mais il le fit avec tant de grâce et d'intérêt, il sut répandre tant de charme sur ses vérités premières, que toutes les classes de la société se faisaient une jouissance de venir l'entendre. Savants et ignorants, protestants et catholiques, tous se serraient autour de sa chaire, tous recueillaient avec bonheur sa parole, et on célébrait de toutes parts ses touchantes et éloquentes prédications. Quand il se vit une fois maître de son auditoire, et sûr de ne pas compromettre le suc-

ces de ses instructions, il leur révéla son innocent secret : « Si je vous avais annoncé en commençant, leur dit-il, « que je ferais le catéchisme tous les dimanches, vous « auriez regardé comme au-dessous de vous d'y assister, « pensant que cela n'était bon que pour les enfants; « cependant voilà six mois qu« je ne fais pas autre chose, « et ces instructions vous ont intéressés. Apprenez donc « que le catéchisme est le livre des vieillards comme deis (i enfants, des savants comme des ignorants : tous y « trouvent à s'instruire, à admirer, à méditer, et il « n'y a qu'un absurde préjugé qui regarde le caté- « chisme avec dédain. » L'évéque de Montauban continua le catéchisme, et tous y assistèrent avec la même avidité, le même empressement.

M. de Cheverus ne se bornait pas à ces instructions de chaque dimanche dans la cathédrale; il prêchait encore partout où on l'invitait, et toujours ses sermons faisaient une vive impression. Sur quelque matière qu'il prêchât, il s'attachait à faire ressortir deux choses : 1° combien la religion est raisonnable, et propre à satisfaire un esprit juste, un sens droit ; 2° combien elle est aimable et faite |»our ravir tous les cœurs ; et l'auditeur remportait avec délices de toutes ses instructions cette double et salutaire impression. En l'entendant, le C(eur se pénétrait d'amour pour Jésus-Christ, dont il montrait toutes les actions et les paroles, toutes les pensées et les affections inspirées par la plus tendre charité pour les hommes, marquées au sceau de la bonté et de la miséricorde. A l'amour du fils se mêlait l'amour de la mère dont il se plaisait h tracer le louchant caractère, et au culte de laquelle il invitait les protestants eux-mêmes, leur citant l'autorité et l'exemple des anges. « 0 vous, « nos frères séparés, leur disait-il, iiourcpioi votre langue

« répugne-t-elle à prononcer des paroles qui nous (« viennent du ciel : et comment ne serait-ce pas une « bonne chose d'unir sa voix à celle d'un ange, pour « dire après lui et avec lui : Je vous salue, pleine de « grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre <( toutes les femmes ? »

M. de Gheverus excellait surtout à faire aimer ce que la religion a de plus pénible, et la confession même, dans ses discours, devenait attrayante : tant était puissante la grâce avec laquelle il montrait, dans ce sacrement, le prodige de la miséricorde qui pardonne tout, à la seule condition de l'aveu joint au repentir ; et dans le prêtre l'ami tendre qui console, encourage, rend à l'âme la paix et l'innocence, l'amitié de Dieu et l'espérance du ciel. A sa voix tombaient les préjugés du monde contre la dévotion, qu'il présentait comme un acte de force et de courage, par lequel une âme dompte tousses penchants, immole toutes ses passions pour se conserver toujours pure et innocente, toujours fervente au service de Dieu ; toujours dévouée aux bonnes œuvres et au bonheur de ses semblables. « Des esprits vains et pleins d'eux- « mêmes, disait-il •, appellent la dévotion ridicule, et ses « pratiques superstitieuses ; à les entendre, ils n'en ont « pas besoin pour élever et agrandir leur intelligence. '< Hélas ! ils ne s'élèvent pas, rampent tristement sur « la terre et s'abîment dans la fange de leurs passions. « Ces pieuses |)ratiques, en nous entretenant sans cesse « de nos devoirs, nous en rendent la tâche plus facile ; « en nous rappelant sans cesse l'amour que nous devons « au Sauveur, elles rendent cet amour plus vif et plus « tendre dans nos cœurs. » Entin, il n'y avait pas jus-

' Diïfcours du 2 décembre 1824.

qu'aux préventions si communes contre la vie religieuse, auxquelles on ne fût obligé de renoncer, lorsqu'on l'entendait en décrire l'excellence et les félicités méconnues *, et prouver, avec saint Chrysostome, que la détermination qui fait embrasser un état aussi saint est le plus haut, le plus noble effort de la raison, la perfection de la sagesse, et que cet état même est la pratique des plus pures, des plus héroïques vertus, la source des vraies et solides joies, le trésor de la société, soit par les prières qu'on y adresse au ciel pour elle, soit par l'éducation qu'on y donne à la jeunesse avec un entier dévouement.

Ce qui intéressait surtout dans les prédications de M. de Cheverus, c'étaient les tours aimables et ingénieux par lesquels il faisait entrer sa pensée dans l'esprit des auditeurs. Un jour, il prêchait sur la préparation à la communion : « A juger de votre amitié pour moi i)ar celle " que je vous porte, dit-il à ses auditeurs, il n'en est « aucun-, je crois, parmi vous, qui n'éprouvât un senti- « ment de plaisir si je lui disais : Demain je veux aller « m'asseoir à votre table, partager avec vous et votre " famille le bonlicur qu'on éprouve dans une réunion « d'amis ; sans doute, on y penserait souvent dans la " journée, on disjjoserait tout pour me recevoir. » A ces mots, tous les auditeurs indiquant par leurs regards et li'urs gestes que l'évêque avait bien deviné leur comu- :

• Kb bien, ajoula-t-il, voici ce que vous dit votre Dieu :

• iJi'iiiain, je veux avoir une table commune avec vous. " Occupez donc votre esprit, vulrc iniir <\r crltc bt'ii- <• reusc nouvelle, et préparez UjuI puiu' la réceplion d'iui

• Discours pour la prise d'iiabil dr luadfiiioisf'ilr Urlfin-il do Scorbiac.

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