‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 54 sur 115 · CONVERSION REMARQUABLE · texte numérisé non relu

CONVERSION REMARQUABLE

flrale devant une foule immense, et peu d'instants avant de monter en chaire, elle l'émut et l'attendrit tellement, qu'il ne put parler sur autre chose. Il prit pour texte ces paroles de l'Ecclésiastique (c. vm, v. 6) : Ne despicias hominem avertentem se a peccato, neque improperes ei : mémento quoniam omnes in correptione sumus. « Ne (' méprisez i)oint l'homme qui se détourne de son péché, « et ne lui faites pas de reproches : souvenez-vous que « nous sommes tous dignes de châtiment; » et, partant d'un texte si bien approprié à son sujet, il exposa, dans des termes pleins d'égards et de compassion pour le pécheur repentant, la conversion qui venait de s'opérer, lut la rétractation , et après en avoir tiré d'utiles réflexions sur la charité envers les pécheurs qui peuvent devenir de grands saints, et sur l'humilité des justes, qui, s'ils ne veillent pas sur eux-mêmes, peuvent devenir des réprouvés, il s'empressa d'aller aussitôt, en descendant de chaire, embrasser ce prodigue revenu, le consoler, l'encourager et le fortifier.

Au milieu de toutes ces œuvres de zèle, M. de Gheverus faisait marcher de front une autre œuvre non moins importante. Les soldats en garnison à Montauban ne fréquentaient guère les églises, et le jubilé allait se passer pour eux sans aucun fruit ; le digne évêque entreprit de leur donner lui-même une retraite. Pendant plusieurs jours, il leur adressa les discours les plus touchants, les plus propres à leur inspirer l'amour et la pratique de leurs devoirs religieux. Les militaires, édifiés de son zèle, touchés de ses prédications, rentrèrent en euxmêmes et demandèrent à s'approcher des sacrements. 11 leur procura aussitôt des confessours, confessa lui-même ceux qui voulaient s'adresser à lui ; et, après les avoir tous disposés, il les conduisit en personne, pendant plu-

sieurs jours dR suite, flans les diverses églises pour y faire leur station du jubilé : spectacle touchant, et que les Montalbanais n'oublieront jamais ! On voyait tous ces militaires marcher sous la conduite de leur évêque, l'air grave, le maintien recueilli, et la prière sur les lèvres, attirés par le cœur seul et la libre détermination de leur volonté ; car M. de Gheverus avait pourvu à ce que l'autorité ne fût pour rien dans cette démarche, et que tout fût spontané.

Pendant que Montauban jouissait du bonheur d'avoir un si digne évêque, un événement qui devait bientôt le lui ravir affligea un diocèse voisin. Le 11 juillet 1826, la mort enleva à l'amour et à la vénération des Bordelais M. d'Aviau du Bois de Sanzai, leur archevêque de si sainte mémoire : toute la ville, tout le diocèse était inconsolable. Où trouvera-t-on un prélat aussi parfait, aussi cliaritable, aussi dévoué ? Qui réparera cette perti; immense ? Tel était le cri général qui de Bordeaux retentissait jusqu'à Paris; et une seule réponse se trouvait dans toutes les bouches, désignant M. de Gheverus comme le seul qui pût remplacer M. d'Aviau. Aussi le roi, averti par l'opinion publique, ne tarda point à consacrer le choix qu'elle avait fait d'avance. Dès le 30 juillet, il signa l'ordonnance qui nommait l'évêque de Montauban au siège métr()|)olitain de Bordeaux; et le ministre des affaires ecclésiastiques, en la lui envoyant, lui déclt^ra que la chose était consnmmén sans retour, et t/u'il ne devait pas même songer à y jnettre opposition par u/i rrfus. « Je con(;()is 1res bion, ajoutait le ministre, « vus angoisses et raflliclioii de la ville de Montauban ; « mair^ vous êtes riiomnie de la chose, et le roi a jugé M nécessaire d'imposer au diocèse de Montauban et à « vous un tel sacrilice. »

IL EST NOMMÉ ARCHEVÊQUE m: BORDEAUX. 171

A la récei)tion de cette nouvelle, on ne saurait dire quelle fut la douleur de M. de Gheverus ; elle n'eut d'égale que la désolation de ses diocésains : c'était de part et d'autre une consternation véritable, d'autant plus grande, que la lettre si expresse du ministre semblait ne laisser aucun espoir dt réussir à faire révoquer Tordonnance. Toutefois, comme dans les grands malheurs on veut tout tenter, même les moyens qui offrent le moins de chances de succès, M. de Gheverus écrivit au ministre pour réclamer et se plaindre. La ville de Montauban, quoique n'ayant guère plus d'espoir, écrivit de son côté, et porta au pied du trône le juste sentiment de sa douleur : « Quoique en applaudissant, disait-elle au roi, à « une élévation si bien méritée, à cet hommage éclatant, « décerné au digne émule des Vincent de Paul et des « Fénelon, il n'est pas en notre pouvoir d'imposer silence « au cri de notre douleur, de retenir nos larmes, d'étouf- « fer nos gémissements, lorsque nous savons surtout que « dans notre saint prélat l'affection de nous quitter est « égale à la douleur que nous ressentons de le perdre. « La Providence ne nous aurait-elle donc accordé un si « précieux bienfait que pour nous le ravir au moment où « il est devenu pour tous les habitants de ce diocèse la « condition la plus intime de leur bonheur ?» A cette supplique, dont nous ne citons ici qu'un passage, on joignit une lettre à madame la Dauphine, pour la conjurer d'appuyer de son crédit auprès du roi la demande des habitants de Montauban ; on s'adressa à M. de Gheverus lui-même, et on le pria, par une lettre touchante, de joindre ses sollicitations à celles de ses enfants : « C'est, « lui disait-on, une fauiille désolée qui se jette dans vos « bras, qui vous conjure, les mains levées vers le ciel, de « ne pas la quitter, de ne pas la dévouer par votre éloi-

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« gnement à la douleur et aux regrets. » Le bon évêque les avait déjà prévenus, et il se hâta de le leur dire : « J'ai encore écrit hier au ministre, leur répondit-il, et « conjuré Sa Majesté de ne point m'arrachera montrou- « peau. Si la réponse est favorable, ma joie et ma recon- « naissance diront combien j'aime mes diocésains; et, si « les ordres de Sa Majesté sont péremptoires, mon obéis- « sance me coûtera bien des larmes : mais l'exemple des « Montalbanais m'apprendrait, s'il en était besoin, qu'on « doit obéir à son roi et le servir, en sacrifiant ce qu'on « a de plus cher, même sa vie. »

Toutes ces instances furent sans efl'et, et ne servirent qu'à prouver que Montauban et Boston , deux villes si différentes de mœurs et de caractère, savaient également a[)précier M. de Cheverus et h? malheur de le perdre. Les réponses de Paris arrivèrent, exprimant des regrets de ne pouvoir se rendre à tant de sollicitations, et il ne resta qu'à se résigner. Quelque abattu que fût le prélat, il ne cessa de travailler jusqu'au moment de son départ, et presque aucun jour ne se passa sans qu'il prêchât ou se livrât à quelque œuvre de zèle. Quoiqu'il eût fait tant de bien en si peu de temps, confirmé plus de quarante mille catholiques, dispensé si souvent la parole sainte, il lui semblait qu'il n'en avait pas fait assez. Les moments que l'exercice de son zèle lui laissait libres étaient em- ])loyés à recevoir ses diocésains, qui venaient l'entourer de leurs regrets et chercher auprès de lui la consolation. Hélas ! c'était lui-môme qui en avait le plus besoin : la pensée de sa séparation prochaine le déchirait ; tous les regrets qu'on lui exprimait ne faisaient qu'aggraver sa «Iduleur, jiis(pj('-là qu'il dil un jour à un de ses amis, (pi'il eslimait Ifs angoisses de cette séparation autant et plus pénililes que les angoisses de la mort. Un lémoi-

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