PRINCIPES DE SON ADMINISTRATION
torts, et il semblait les ignorer. De là venait qu'à tout moment on le trouvait toujours [trct à obliger, toujours disposé à faire plaisir à tous. Quelquefois, il est vrai, il paraissait triste, abattu, silencieux, parce que son cœur bon et sensible, compatissant à toutes les misères, était accablé sous le poids de quelque nouvelle fâcheuse, ou tourmenté par la crainte d'un événement malheureux ; et alors, ceux qui ne le connaissaient pas pouvaient prendre son premier abord pour de la froideur : mais, gi on avait à réclamer quelque service qui dépendît de sa volonté, ou si l'on épanchait avec confiance son cœur dans le sien pour lui demander conseil, on reconnaissait aussitôt en lui le père tendre, le bon ami, le pasteur charitable ; on le trouvait empressé à faire plaisir, et toutes ses paroles révélaient la tendresse de son cœur. Telle était sa bonté pour tous ceux qui venaient le voir, prêtres ou laïques, diocésains ou étrangers, que tous sans distinction étaient invités à sa table, avec une grâce qui décelait le plaisir qu'on lui faisait en acceptant, et tout à la fois avec une aisance qui laissait parfaitement libres ceux qui avaient quelque raison de refuser : c'était encore le père de famille qui aimait à voir ses enfants, mais ne voulait pas les gêner.
Tant de bonté était bien propre à gagner tous les cœurs au nouvel archevêque ; un autre motif s'y joignit encore, ce fut son respect profond pour tout ce qu'avait fait M. d'Aviau : bien différent de ces esprits remuants, et confiants en eux-mêmes, qui, arrivant à la tête d'une administration, aspirent à tout changer, tout amener à leur sens, tout disposer suivant leur propres idées, il s'attacha religieusement à conserver ce qui était, à connaître ce qu'on avait pratiqué avant lui, et à le suivre; il ne Iruubla aucune existence, ne changea aucun règlty-
ment. « Je succède à un saint, disait-il souvent, je res- « pecte tout ce qu'il a fait; tous ses actes sont pour moi « comme une arche sainte que je ne veux pas mêmetou- (' cher du bout du doigt. » — « Tous les jours, disait-il « encore dans un de ses mandements, nous conjurons le « Seigneur de conserver par notre ministère tout ce qu'a « fait au milieu de vous notre admirable et saint prédé- « cesseur. Nous nous estimons heureux, lorsque nous « sommes assuré que nous faisons ce qu'il aurait fait en « pareille circonstance, et que nous vous disons ce qu'il « vous aurait dit. » Ces sentiments et cette conduite ne pouvaient manquer de plaire aux Bordelais, pour qui la mémoire de M. d'Aviau était si chère et si vénérable. Mais ce n'était pas dans la vue de plaire, que M. de Gheverus parlait ainsi ; c'était par un sentiment profond d'humilité en se considérant lui-même, et de vénération au souvenir de M. d'Aviau. Il se plaçait dans sa propre estime si fort au-dessous de son saint prédécesseur, qu'il ne pouvait souffrir d'être mis en comparaison avec lui dans les discours particuliers ou publics ; et il regardait tout parallèle comme une injure; jusque-là que, présidant UH jour une distribution solennelle des prix, il interrompit subitement l'orateur dès les premiers mots de ce mode de louange qui l'offensait, et prononça d'une voix émue et affligée ces remarquables paroles : « Me mettre « en parallèle avec mon saint prédécesseur, c'est m'ou- « trager, parce que c'est faire ressortir à tous les yeux « mon insuffisance : je ne souffrirai pas un pareil outrage (' en public, et je saurai faire respecter ma dignité. » Et depuis ce temps-là, ce fut une chosi; connue dans tout le diocèse, qu'il fallait éviter en sa présence cette comparaison, et la cacli(;r dans le fond (U: sa pensée. Il ne se parlait que trop à lui-même de celui auquel il succédait;
ORAISON FUNÈBRE DE M. D'aVIAU. 481
ce souvenir le jelait dans la crainte et l'anxiété, lui rendait pénible sa promotion au siège de Bordeaux. Il regrettait Montauban, il regrettait Boston, et disait souvent dans ses conversations familières : « Si Dieu m'eût traité « comme la femme de Loth, qu'il y a longtemps que je « serais changé en statue de sel ; car que de regards « de regret j'ai portés en arrière! »
Cette haute idée qu'il avait des vertus de M. d'Aviau l'avait tellement pénétré ; il en était si rempli, que, le 11 juillet 1827, au moment même où finissait le service anniversaire pour ce saint prélat, informé que toute l'assemblée attendait son éloge funèbre, il n'eut besoin que de se recueillir quelques instants au pied de l'autel, monta en chaire, et prononça l'oraison funèbre la plus touchante, la plus pleine d'à-propos, dans laquelle tous admirèrent un rare talent d'improvisation. Il prit pour texte ces paroles que l'Esprit-Saint a dites de Moïse : « Dilectus Deo et hominibus, ciijus inemoria in benedic- « tione est : similem illum fecit in gloria sanctorum. « Bien-aimé de Dieu et des hommes, il a laissé une mé- « moire bénie, et Dieu lui a fait partager la gloire de ses « saints. » Ayant tiré de ces paroles la division de son discours, il montra : 1° ce que M. d'Aviau avait été envers Dieu ; et là il fit ressortir sa tendre piété, qui le Taisait paraître à l'autel comme un ange, et intuenies eum omnes, viderunt faciem ejus lanquam faciem angeli, qui avait fait de lui un homme de prière, de foi et de détachement ; 2° ce qu'il avait été envers le prochain ; et là il raconta son zèle pour le salut des âmes, sa charité pour les pauvres, sa bonté pour tous.
Toutefois la disproportion que l'humilité de M. de (^hoverus mettait entre son saint prédécesseur et lui ne le découragea point, et ne fut pour lui qu'un motif de plus
de travailler avec activité au gouvernement de son diocèse. Avant de rien statuer ou établir, il voulut prendre le temps d'observer, de connaître et de réfléchir; car il n'ignorait pas qu'on envenime souvent le mal en voulant en précipiter la réforme, et qu'il est dangereux même de toucher au bien pour l'améliorer ; qu'en tous cas, pour procéder sagement, il faut connaître à fond l'état des choses et la disposition des esprits. Sa première occupation, sa pensée principale, en commençant, fut donc d'étudier son diocèse, son clergé, les hommes les plus influents, l'esprit des populations diverses, soit dans les villes, soit dans les campagnes. Les nombreuses visites qu'il recevait tous les jours à l'archevêché lui en fournirent bien des occasions, dont il fut attentif à profiter. Mais il ne s'en tint pas là, il voulut voir par lui-même : il visita successivement toutes les paroisses et tous les étabUssemcnts rehgieux de la ville de Bordeaux ; et, en même temps qu'il portait partout des paroles de grâce et de bénédiction, il recevait les plaintes et les confidences, observait les hommes, les lieux et les choses. De là il se répandit dans les diverses parties du diocèse, non seulement dans les villes principales, comme Blaye, Libourne, Bazas, Lesparre et la Réole, mais encore dans un grand nombre de paroisses de campagne, s'informant de tous les besoins et de l'esprit de chaque population, acquérant la connaissance de ses prêtres qu'il vit presque tous dans les dillérentes réunions qu'occasionnait sa présence, et observant tout avec son coup d'oeil pénétrant, son tact sûr et exercé, sans le laisser paraître : souvent une conversation, un mot lui faisait connaître un homme.
Dans ses visites, il ne se contentait pas d'étudier son diocèse, il faisait en même temps tout le bien qu'il pouvait, prêchait dans chaque paroisse sur les désordres et