‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 6 sur 115 · SA VIE AU COLLÈGE · texte numérisé non relu

SA VIE AU COLLÈGE

ses condisciple?, do tant de talents et de succès, qu'il força Testime, l'amitié et la vénération de tous. Aussi aimable et aussi bon pour les autres qu'il était sévère pour lui-même, il ravit tous les cœurs et tous voulurent être ses amis. On était frappé surtout de son innocence et de sa candeur : la pureté de ses mœurs était telle, qu'il ne se doutait pas même du mal, et ne pouvait concevoir la cause de cette surveillance si sévère qu'on exerçait dans les dortoirs pendant la nuit.

Cependant le vertueux jeune homme comprit que , dans la position nouvelle où il se trouvait, il avait besoin d'un guide sûr et éclairé, qui fût l'homme de sa confiance, auquel il ouvrit en liberté tout son cœur, pour en recevoir des leçons qui suppléassent à son inexpérience, des avis qui soutinssent sa faiblesse, des encouragements qui réveillassent son zèle ; et il fit choix pour cela de M. l'abbé Auge , qui devint plus tard premier grand vicaire de Paris. Il trouva dans les lumières, les exemples, la piété tendre et affectueuse de ce nouvel Ananie tout ce qu'il cherchait : bonté toujours accueillante, sages conseils, tact exquis pour conduire et former la jeunesse. A l'aide d'un si sage directeur, il voulut joindre le secours d'un ami vertueux qui l'assistât de sa parole et de son exemple dans le chemin glissant où il avait à marcher, et ses vues se portèrent sur un jeune étudiant que déjà tout le monde admirait et aimait, l'abbé Legris-Duval, dont le nom rappelle tant de douceur et de piété, et qui fut depuis, pendant de longues années, au sein de la capitale , comme l'âme de toutes les bonnes œuvres. L'abbé de Gheverus vit en conséquence l'abbé Legris- Duval, et, dès les premières entrevues, ces deux âmes se comprirent, s'estimèrent et s'aimèrent : deux cœurs si

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semblables se lièrent l'un à l'autre d'une amitié tendre ', mais qui n'avait rien d'exclusif, parce qu'elle était fondée sur la vertu ou plutôt formée par la vertu même. Tout en s'aimant l'un l'autre pour se porter au bien, ils s'attachaient à se rendre agréables à tous leurs condisciples ; et, comme s'ils eussent pris à tâche de leur prouver combien la vraie vertu est aimable et ingénieuse à faire le bonheur de tout ce qui l'entoure, ils se prêtaient à tous leurs jeux, à tous leurs modes de récréation, souvent môme ils en étaient l'âme et en faisaient tout le charme* : aussi pas un dans tout le collège qui ne fit haute profession de les aimer, mais d'une amitié si franche et si vraie, que l'occasion de leur en donner des preuves fut toujours, même après de longues années, saisie avec empressement. Lorsqu'en 1793, au plus fort de la tempête, l'abbé Legris-Duval vint demander aux juges sanguinaires de tout ce qui était bon et vertueux la permis-

' En 1824, M. de Cheverus, prêchant à Paris pour l'œuvre des Missions de France, qu'avait contribué à fonder l'abbé Legris- Duval, aimait encore à rappeler ses liaisons anciennes avec un si vertueux ami : « Il m'honora de son amitié, disait-il dans son discours, et daigna dans sa jeunesse m'associer à ses œuvres de zèle et de piété. Saint ami, puissé-je être votre écho dans ce moment, et les cœurs seront touchés, et votre œuvre se perpétuera. »

* Le cardiùal de Cheverus aimait à raconter, jusque dans ses dernière? années, comment il contribuait avec son vertueux ami, aux amusements du collège. Il racontait, entre autres, qu'une année, le mercredi des cendres, l'abbé Legris prononça l'oraison funèbre de Carnaval , et prit pour texte ce passage des Odfs d'Horace : Multis ille honis /lebilis occidit, 1, ode XX ; // est mort, objet des regrets d'un grand nombre. Sur quoi un plaisant, se tournant vers un de ses camarades renonmié par son grand appétit, ajouta la suite : NuUi flebilior quavi tibi ; objet de regrets pour toi plus que pour personne.

SES SUCCÈS DANS SES ÉTUDES. il

sion H'allor offrir son ministèro à Louis XVI condamné à mort, il put se retirer libre en cette circonstance qui aurait coûté la vie à tout autre, parce que ces juges, anciens élèves de Louis-le-Grand, ne pouvaient arracher de leur âme la vénération et rattachement qu'y avaient imprimés ses vertus ; et, lorsqu'en 1823, M. de Gheverus revint en France, il se vit accueilli avec transport, entouré avec bonheur par tous ses anciens camarades de collège, tant était précieux le souvenir qu'il avait laissé dans leur esprit.

Mais autant l'abbé de Gheverus faisait chérir la vertu par son caractère aimable, autant il la faisait honorer par ses talents, dont chaque classe pour ainsi dire révélait la preuve. D'une mémoire prodigieuse, il possédait toujours parfaitement les leçons assignées, retenait les explications et les enseignements de ses maîtres, et n'oubliait rien de ce qu'il avait une fois appris. D'une pénétration d'esprit non moins remarquable, il savait saisir le nœud d'une difficulté, démêler le vrai sens d'un passage obscur, trouver la pensée convenable et le mot propre pour la rendre; d'une justesse de goût parfaite, il savait apprécier les beautés littéraires, les transporter à l'occasion dans ses compositions et se les graver dans le souvenir, moins encore par l'effort de sa mémoire que par le tact de son esprit, qui, en les saisissant vivement, se les imprimait pour toujours. Toutes ces qualités, secondées par une appHcation soutenue, lui valurent dans toutes ses classes les meilleures places, et, à la fin de chaque annéf\ les prix les plus honorables. Le [)rincipal du collège, heureux d'avoir un pareil élève, disait hautement que c'était le meilleur sujet de son établissement, et ne le comparait qu'à l'abbé Legris-Duval, qui était peut-être son égal en talent comme en vertu. C'était le

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témoignage qu'il aimait à rendre à tous ceux qui lui parlaient de l'abbé de Cheverus, et surtout à M. de Gonssans, évêque du Mans, lorsque celui-ci, fidèle à sa parole, venait le visiter au collège. L'évéque, enchanté de ce témoignage, le rapportait au Mans et racontait à tous ceux qui l'entouraient sa joie et ses espérances : « Mon « petit abbé de Cheverus, disait-il, sera un jour le pre- « mier sujet de mon diocèse. »

Ainsi se passèrent toutes les années d'études de l'abbé de Cheverus au collège Louis-le-Grand, sans variation dans la piété et dans les succès littéraires, sinon que chaque année il contentait toujours davantage tous ses maîtres. Parvenu en philosophie, il ne se distingua pas moins que dans les classes de belles-lettres, et la solidité de son jugement parut égale aux grâces de son esprit. Lui-même suppléait le professeur lorsque celui-ci, empêché par d'autres occupations ou par la maladie, ne pouvait donner ses leçons, et il s'acquittait toujours de cette fonction avec succès : l'élève restait peu au-dessous du maître.

Il existait alors un usage, d'après lequel tous les licenciés en théologie qui voulaient obtenir le grade de docleur étaient obligés de présenter un jeune homme qu'ils étaient censés avoir instruit, et de lui faire soutenir une thèse publique sur une matière donnée, pour prouver par les réponses de l'élève les connaissances et le mérite du docteur. Quoique cet usage, qui avait eu certainement son but utile autrefois, ne reposât plus alors que sur une pure fiction, puisqu'il était notoire qu'aucun docleur n'avait formé l'élève qu'il présentait, l'Université n'en tenait pas moins à cette pratique, et y obligeait fous les aspirants nu doctoral. M. Auge, qui avait fini sa licence, et auquel il ne restait plus à prendre que le grade

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