SON AFFECTION POUR SES SÉMINAIRES
modestie, de désintéressement, qui devaient assurer le succès de leur ministère, et qu'il leur inculquait l'obligation de rendre la religion aimable au milieu du monde, d'attirer à elle tous les pécheurs par les bons procédés, par la douceur du caractère, la suavité des paroles, le dévouement de la charité. Après la cérémonie de l'ordination, ce n'était plus un discours sur les devoirs du sacerdoce, il était trop ému pour prêcher alors ; c'était une effusion de cœur, et comme un débordement de sensibilité à la vue de ces nouveaux prêtres, nouveaux enfants ajoutés à sa famille sacerdotale, nouveaux aides envoyés, disait-il, au secours de sa faiblesse, nouveaux appuis sur lesquels sa vieillesse pourrait se reposer. Ainsi l'arclievêque portait dans ses séminaires des leçons et des exemples de bonté ; mais il se gardait bien de cet esprit d'innovation, ami des changements, fécond en réformes et le plus souvent en résultats fâcheux. La société des prêtres de Saint-Sulpice, chargée du grand séminaire, et le vénérable ecclésiastique, élève lui-même de Saint-Sulpice, chargé de la direction du petit, avaient toute sa confiance ; il se reposait sur eux de tous les détails et refusait de s'y ingérer, « parce que, disait-il, il « faut unité dans tout gouvernement, ensemble de vues « dans toute administration ; une machine tirée en deux « sens divers n'a plus aucun mouvement régulier. » Aussi 'l'union la plus intime et la plus franche a-t-elle toujours régné entre M. de Gheverus et ses séminaires ; on l'y voyait venir avec bonheur, on l'y recevait avec joie comme un père au sein de sa famille.
Mais ce n'était pas seulement l'éducation de la jeunesse cléricale qui excitait le tendre intérêt de l'archevêque de Bordeaux : il comprenait qu'en vain il sortirait de bons prêtres des séminaires, si l'enfance était viciée
dans sa première éducation, si dès le plus bas âge on ne formait son esprit et son cœur à l'amour et à la pratique de la vertu. C'était ce qui lui rendait si chers les Frères des écoles chrétiennes ; il les estimait comme les plus insignes bienfaiteurs de la religion et de la société ; admirait leur dévouement, que la foi seule peut inspirer et soutenir, et ne concevait pas que des gens sensés pussent mettre en parallèle avec eux des maîtres animés par un autre motif. Souvent il visitait leurs écoles, félicitait les enfants d'avoir de pareils maîtres, qu'il appelait les coopérateurs de son ministère, recevait môme ces enfants chez lui et leur distribuait des récompenses. « Si « Bordeaux venait à perdre ces bons frères, écrivait-il à « un ministre en les lui recommandant, ce serait un « malheur indicible ; c'est à leur école que s'apprend « l'amour du bon ordre, la soumission aux lois, le res- (( pect des magistrats, parce qu'ils prêchent tout cela au « nom de la religion , seule base solide du bonheur « social. » Il les eût recommandés aussi, s'il eût été nécessaire, aux autorités de la ville de Bordeaux ; mais les Frères se recommandaient assez par eux-mêmes. Chaque année, l'exposition des travaux des élèves, et la sagacité de leurs réponses sur des questions qui semblaient réservées à des études supérieures, révélaient de nouveaux progrès auxquels la haute équité des magistrats savait rendre justice. L'archevêque en était presque effrayé ; il craignait qu'une jeunesse si instruite ne voulût sortir de sa condition, se mêler dans les rangs déjà trop serrés qui obstruent l'entrée de toutes les places; et, dans ses discours, il tâchait <h' la prémunir contre cettfî ambition d<^ la classe inférieure, qu'il estimait un dos fléaux de notre société moderne, parce qu'elle jette dans tous les esprits un fond d'inquiétude, un désir de
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changement et de révolution, une tendance h déplacer toutes les existences, qui met le peuple aux ordres de tous les perturbateurs. « Vous êtes au dernier degré de « l'échelle sociale, leur disait-il un jour ; mais il en est « d'elle comme de l'échelle de Jacob, où les anges mon- « talent et descendaient : l'ange qui était au degré le « plus proche de la terre n'était ni moins grand, ni « moins heureux, ni moins honorable que celui qui était « au degré le plus voisin du ciel. Il en est de même de « vous, mes enfants ; toutes les conditions sont hono- (( râbles quand on les remplit bien ; on trouve partout le « bonheur quand on est vertueux. »
L'archevêque visitait aussi avec un tendre intérêt les communautés religieuses qui élèvent les jeunes personnes de sexe, riches ou pauvres ; se prêtait avec une bonté inépuisable et une infatigable patience à tout ce qui pouvait leur faire plaisir ; assistait , tant qu'elles le désiraient, à tous leurs exercices, soit pour stimuler l'émulation par des épreuves publiques de mémoire et d'application, soit pour distribuer des récompenses, et comptait pour rien sa peine, pourvu que le bien se fît et que. les autres fussent ccfntents.
A ce zèle pour la bonne éducation de l'enfance, il joignait un zèle non moins vif pour une autre œuvre destinée à répandre parmi les adultes de toutes les classes des leçons de religion et de vertu : nous voulons parler de l'œuvre des bons livres dont Bord(;aux a eu la gloire d'être le berceau, et qui de là s'est répandue dans la plupart des diocèses de France. Dès avant l'arrivée de M. de Cheverus, cette œuvre avait été commencée par un saint prêtre, M. Barrault, qui, voyant le zèle infernal que mettaient certains hommes à répandre les mauvais livres pour détruire dans les cœurs jusqu'au dernier
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germe de la religion, conçut le projet d'y opposer un antidote, et de propager les bons livres avec un zèle au moins égal. Il commença par tirer de sa bibliothèque et mettre en circulation tous les livres dont la lecture pouvait être plus utile. Il choisissait pour chaque classe et chaque condition un ouvrage à sa portée ; c'était d'abord un livre purement amusant pour amorcer le lecteur, puis un autre où l'instruction se trouvait jointe à l'agrément, et enfin venaient les Untcs tout à fait religieux, propres à faire connaître le christianisme et à inspirer l'amour et la pratique des sacrements. Ce premier essai lui réussit, et il eut la consolation de voir revenir à Dieu, éclairées et touchées par ces lectures, plusieurs personnes qui auparavant vivaient dans l'éloignement de toute pratique rehgieuse. Encouragé par ce succès, il employa toute sa fortune à acheter des livres nouveaux, intéressa de bonnes âmes à son œuvre ; et bientôt plusieurs milliers de volumes circulèrent dans Bordeaux et dans le diocèse, portant partout la lumière de la religion et le feu sacré de la vertu. M. d'Aviau avait autorisé et établi canoniquement cette œuvre par ordonnance archiépiscopale, et en avait instruit le souverain Pontife, qui l'avait comblée d'éloges et enrichie d'indulgences. Tel était l'état des choses quand M. de Cheverus arriva à Bordeaux. II se félicita d'y rencontrer une œuvre si précieuse, accueillit le généreux fondateur avec une bonté toute spéciale, le traita comme un ami, et saisit la première occasion qu'il eut de lui donner, ainsi qu'à son œuvre, la phis haute marque de sa bienveillance, en le nommant chanoine titulaire de sa métropole. Il lui donna en outre plus de six cents volumes, sans compter ses aumônes pécuniaires, recommanda de nouveau l'œuvre au Saint-Siège, et en obtint de nouvelles indulgences;