‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 64 sur 115 · SON ESTIME POUR LES SŒURS PE CHARITÉ · texte numérisé non relu

SON ESTIME POUR LES SŒURS PE CHARITÉ

Après rétablissement de la Miséricorde, un des objets du plus tendre intérêt de M. de Cheverus, c'étaient les hospices où sont recueillies toutes les victimes des misères humaines, les malades, les infirmes, les vieillards, les aliénés, les enfants trouvés. Il les visitait souvent, et dès l'approche de ces maisons, son cœur paterternel s'attendrissait de compassion ; il parcourait les salles oii gisent tant de malheureux sur un lit de douleur, s'approchait d'eux avec bonté, leur adressait des paroles de consolation. Il était heureux de voir le bel ordre et la propreté qui régnaient partout, et tous les soins d'une bonne mère prodigués aux malades par les dignes Filles de la Charité auxquelles sont confiés ces établissements ; et dans son admiration, il n'avait pas d'expressions pour dire son respect et son estime pour elles. Quand elles se mettaient à genoux pour lui demander sa bénédiction, il eût voulu, disait-il, recevoir la leur, « car qu'elles « doivent être pleines de bénédictions, les mains qui ne « s'exercent qu'à la charité ! » Quand elles lui demandaient quelque chose, elles étaient sûres d'avance de l'obtenir ; il faisait profession de ne pouvoir rien leur refuser, et les priait même, par cette considération, d'être discrètes dans leurs demandes et d'y réfléchir auparavant devant Dieu. Son respect pour elles allait jusque-là, que lorsqu'il prêchait quelque part, s'il apercevait une Sœur de la Charité, on était certain d'avance, quel que fût le sujet du discours, que bientôt l'éloge des Filles de saint Vincent de Paul allait passer de son cœ.ur sur ses lèvres. « Elles sont, disait-il, la plus grande

sonnes sages ont estimé vraiment miraculeux, arrivé à la prière de mademoiselle de Lamouroux : « Je ne suis pas surpris de ce que vous me dites, répondit le saint archevêque : ce qui m'étounerait le plus, c'est qu'une personne si sainte ne fît point de miracles. »

a gloire de la religion, le chef-d'œuvre de la grâce, la « preuve la plus sensible de la divinité du catholicisme. » Et il racontait à ce sujet que les [)rotestants, en Amérique, s'étant plaints de ce qu'on confiait un hospice aux Filles de la Charité, on leur ferma la bouche en leur disant que justice serait faite à leurs plaintes, lorsque leurs ministres auraient formé des anges semblables à elles en dévouement, en zèle, en douceur et en tendresse pour tous ceux qui souffrent.

C'était chaque année une peine nouvelle pour M. de Cheverus, lorsqu'il lui fallait s'arracher à un diocèse où il opérait tant de bien, où il soutenait et encourageait tant de bonnes œuvres, pour aller à Paris prendre part aux séances de la Chambre des Pairs : il se dédommageait alors de tout ce qu'il ne faisait pas à Bordeaux, en faisant au sein de la capitale tout le bien qu'il pouvait. De là, il gouvernait son diocèse ; on lui envoyait toutes les affaires, avec l'avis du Conseil sur chacune d'elles, et il prononçait en dernier lieu ; là, il poursuivait auprès des div.ers ministres toutes les affaires qui intéressaient la religion dans le ressort de son administration ; même il ne dédaignait pas de se charger d'affaires étrangères pour rendre service, et portait l'obligeance jusqu'à descendre dans des détails de commissions, qui sembleraient au-dessous d'un pair de France et d'un archevfVpie, si la charité ne rehaussait et n'ennoblissait tout ce qu'elle fait. Si on l'invitait à prêcher, on trouvait toujours en lui cette bonne volonté qui ne sait rien refuser : il fit un jour jusqu'à dix-sept discours différents, pour la bénédiction lUi dix-sf^pl statues des Pères grecs et latins * ; et

' Ce trait a eu lion h Crinflans, près Paris, dans la maison de campagne du séminaire de Suint-Nicolas.

IL PRÈCnE A PARIS. 197

la perfection avec laquelle il décrivit le caractère, les écrits, les vertus et les faits remarquables de chacun de ces Pères, la connaissance de l'histoire, la grâce et la facilité d'élocution dont il fit preuve, montrèrent à tous que ses talents et son savoir égalaient son obhgeance. Les circonstances même les plus délicates, les plus difficiles pour un prédicateur, ne l'arrêtaient pas, parce qu'il comptait sa réputation pour rien et le bien pour tout ; et les bénédictions que Dieu attache à cette disposition du cœur, ainsi que la finesse naturelle de son esprit, lui valurent en plusieurs occasions des succès consolants. Invité à prêcher le Vendredi saint devant l'École polytechnique, on craignait beaucoup qu'il ne pût se faire écouter : un illustre archevêque, malgré les grâces de son langage et la haute élévation de sa naissance, y avait échoué l'année précédente ; les élèves, par leur tumulte, l'avaient forcé à descendre de chaire : M. de Cheverus arrive et prend pour texte ces paroles de l'Apôtre : « Au milieu de vous, j'estime ne savoir autre « chose que Jésus crucifié : Non judicavime scire aliquid « intcr vos, nisi Jesum Christum, et hune crucifixum. » — « Si j'avais, leur dit-il ensuite, à parler des sciences « humaines, ce serait au milieu de cette savante école, « ce serait de vous-mêmes, messieurs, que je viendrais « prendre des leçons : mais aujourd'hui il s'agit de la « science de la croix ; c'est là ma science spéciale, la « science que j'étudie et prêche depuis quarante ans « parmi les nations civilisées , comme parmi les peu- (( plades sauvages, parce qu'elle convient également à « tous ; et vous permettrez à un vieil évêque de vous « communiquer le fruit de ses longues études. » Un exorde aussi insinuant gagna tous les cœurs : le silence le plus parfait, l'attention la plus soutenue, l'intérêt le

plus vif, accueillirent toutes les paroles du vieil évêque ; et M. de Gheverus se retira aussi satisfait de ces jeunes gens qu'ils l'étaient de lui-même.

Quelque temps après, il fut invité à prêcher au séminaire des Irlandais ; mais, vu le peu de connaissance que les élèves avaient de la langue française, il fallait que le sermon fût en anglais. Le prélat accepta, et surprit tout son auditoire par la facilité de son élocution, la propriété des termes, les grâces de son style : on reconnut qu'il n'avait rien oublié de cette langue, et qu'elle lui était encore aussi familière que lorsqu'il était en Amérique. Il ne réussit pas moins bien dans un discours pour une œuvre de charité, devant une réunion nombreuse de dames de la cour : il s'agissait de recommander à la générosité de son auditoire tant de familles de Vendéens que les malheurs de la guerre avaient réduites à l'indigence, en les privant d'un père, d'un frère ou d'un fils, qui était leur unique soutien. M. de Gheverus s'était bien pénétré de son sujet ; il avait pris pour texte ces paroles du psaume : Prenez soin des enfants de ceux, qui sont morts : Posside filios mortificatorum ; et tout son plan, tout l'ordre de ses pensées était arrêté dans son esprit. Mais voici qu'au moment de commencer on lui annonce que madame la Dauphine va se trouver au sermon avec madame la duchesse de Berri. Cette nouvelle le déconcerte un peu au premier abord; les bienséances commandaient des compliments pour les deux princesses, peut-être même une certaine manière do présenter les faits, et il n'avait pas le temps d'y penser, il fallait commencer à l'instant môme; toutefois, reprenant bientôt son assurance et maîtrisant ses premières craintes, il parla avec tant de tact et d'à-propos, dit si bien et avec tant d'aisance tout ce qui convenait, qu'il mérita d'en recevoir le compliment

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