COMME IL EST ESTIMÉ A LA COUH
le plus gracieux de la bouche même du roi ; et voici en quelle occasion. Charles X qui avait entendu parler du sermon prêciié aux Irlandais la semaine précédente, félicita l'archevêque, dès qu'il le vit, de sa faciUté à prêcher en anglais. « Sire, répondit M. de Gheverus avec sa mo- « destie ordinaire, qui cherchait toujours à diminuer les « louanges qu'on lui donnait, j'ai très peu de mérite en « ce que Votre Majesté veut bien louer; car l'anglais, j'ai « honte de le dire devant le roi de France, m'est beau- « coup plus familier que le français. — Vous prêchez « cependant bien en français ; reprit gracieusement « Charles X ; car madame la Dauphine vous a entendu « l'autre jour, et elle était ravie. »
Ce prince aimait singuhèrement à s'entretenir avec l'archevêque de Bordeaux. Fatigué alors de toutes les imputations hostiles qu'on répétait chaque jour contre son gouvernement au nom de la liberté, il le questionnait sur les États-Unis, et M. de Cheverus lui racontait toute la liberté dont jouissent dans ce pays la religion et l'éducation. « Là, disait-il, faisant allusion aux réclama- « tions de certaines feuilles publiques de cette époque, « j'aurais pu faire donner des missions dans toutes les « églises, fonder partout des petits séminaires et en con- « fier la direction au.x jésuites, sans que personne son- « geât seulement à y trouver à redire : toute opposition « à ces actes aurait été regardée comme une tyrannie, « une violation du droit de hberté. Là, j'aurais pu refu- « ser la sépulture à quiconque ne m'en eût pas semblé « digne, et l'idée de m'y forcer eût paru ridicule. — Au « moins, reprenait le roi en gémissant, ces hommes-là « entendent la liberté; quand l'entendra-t-on parmi nous?... » Ils s'entretenaient ensuite du bonheur de la France, des moyens de le procurer, des obstacles qui s'y
rencontraient, et dans ces rapports fréquents avec Tarchevêque de Bordeaux, Charles X conçut pour lui tant d'estime, qu'il songea dès lors à solliciter à Rome en sa faveur le chapeau de cardinal : l'exécution de ce projet ne demeura suspendue que par le changement de ministère et les embarras qui survinrent peu après dans le gouvernement. C'est ce que nous apprend une lettre d'un ancien ministre de Charles X, que nous avons trouvée dans les papiers de M. de Cheverus : « Je regrette, lui « écrivait ce ministre, le 25 février 1836, je regrette pour « ceux qui ont et auront toujours mes affections, que « vous ne soyez pas cardinal depuis sept ans; je veux au « moins que vous sachiez que c'était la pensée du prince « qui m'a honoré de sa confiance, et je n'ai pas besoin « d'ajouter que c'était aussi celle de ses ministres. »
Ce n'était pas seulement à la cour que le mérite de l'archevêque de Bordeaux était apprécie : tout le monde enviait le charme de sa conversation et regardait sa société comme un bonheur. Plusieurs pairs de France, frappés des mots gracieux et spirituels qu'il savait si bien dire à propos, venaient le voir à son hôtel et l'invitaient à leurs réunions : l'archevêque s'y rendait quelquefois, mais cependant avec réserve ; car jamais il ne voulut se trouver dans les réunions politiques que tenait le parti de l'opposition. « Il n'est point, disait-il, dans les « bienséances de mon caractère, et encore moins dans « mon cœur, de faire opposition : je veux servir franche- « ment le gouvernement, l'aider de ma coopération et « non pas lui susciter des entraves. » Du reste, si l'archevêque do Bordeaux goûta quelques jouissances pendant son séjour à Paris pour les sessions de la chambre, elles furent compensées par bien des peines.
IL l'HKsiDK A l'Élection d'un député. 201
La promièrn contradiction qu'il éprouva fut le choix que fit de lui Charles X pour présider le collège électoral de Mayenne. Le roi, en envoyant aux électeurs de cet arrondissement un président si cher et si vénéré, avait pensé que, par égard pour son caractère, sa personne et ses désirs, ils nommeraient un député favorable au gouvernement; et M. de Ciieverus, qui connaissait la disposition des esprits, loin de se flatter d'un pareil succès, désespérait de remplir sa mission au gré du roi. Ce ne fut donc qu'avec une répugnance extrême qu'il s'en chargea, et il fallut toute son obéissance et tout son dévouement à la personne de Charles X pour l'y décider. Il s'acquitta du reste de cette mission avec tout le zèle qu'on pouvait attendre de lui, et traça avec énergie aux électeurs le caractère du député qu'il désirait obtenir : « Je ne prétends point, leur dit-il, vous prescrire quel « doit être votre choix ; je ne suis ici que pour m'en « assurer et le proclamer; mais je me ferais violence, et « je vous ferais injure si je ne vous disais que j'attends « de vous le choix d'un député ami de la religion, de la « légitimité, de la monarchie, du roi et de son auguste « famille; d'un député bien persuadé que la charte et « nos institutions, pour assurer notre liberté et notre « bonheur, ont surtout besoin d'une autorité puissante, « paternelle et tutélaire, qui les maintienne et les pro- « tège contre la licence ; d'un député, enfin, dont le « cœur véritablement loyal tressaille avec les nôtres « d'amour et de reconnaissance au seul nom de notre « bien-aimé Charles X. » 11 était difficile de mieux dire ; cependant l'archevêque, comme il l'avait prévu, n'obtint pas ce qu'il désirait, et le député élu alla s'asseoir avec tant d'autres sur les bancs de l'opposition. Aprèsie désagrément d'une mission sans succès, il revint à Paris, où
rattendaient des peines et des contradictions bien autrement douloureuses à son cœur.
Alors les plaintes les plus violentes contre les jésuites et ce qu'on appelait le parti prêtre retentissaient chaque jour dans les feuilles publiques et jusqu'à la tribune des deux chambres législatives. Ces plaintes n'avaient aucun fondement, mais n'en étaient pas moins menaçantes : on en voulait à la religion, on en voulait au trône, qu'on supposait son appui, on en voulait au pouvoir ; et l'esprit d'indépendance, renforcé de l'esprit d'ambition et d'impiété, travaillait chaque jour à le déconsidérer ou à l'affaiblir : c'était chaque matin comme un assaut nouveau livré avec un acharnement furieux : au défaut des faits, on créait des monstres imaginaires, et on poussait les hauts cris contre des fantômes auxquels on ne croyait pas. Les ministres du roi se laissèrent épouvanter, et, oubliant qu'une exigence satisfaite en encourage une autre, ils résolurent d'essayer de faire taire l'opposition au prix de certaines concessions : la première était le renvoi des jésuites hors de leurs établissements; la seconde, une limitation au nombre des élèves des petits séminaires, dont on ne voyait les progrès qu'avec dépit : M. de Frayssinous, pour ne pas protéger de son nom et encore moins de son concours de pareilles mesures, ayant alors donné sa démission, on ofirit le portefeuille à rarchevéquc de Bordeaux; mais ce que sa modestie, son éloignement des honneurs eût refusé en tout autre temps, il n'eut garde de l'accepter dans des circonstances si critiques. Enfin le ministère réorganisé par la nomination de M. Feutrier, évéque de Beauvais, proposa au roi les deux concessions qu'il avait projetées, les lui présentant couime tellement indispi^nsables, qu'ils estimaiiînt sans cela le gouvernement impossible et remet-
taient leur rlémission entre ses mains. Charles X, avant de se prononcer, sur une matière aussi délicate, voulut prendre conseil : il s'adressa d'abord à M. de Frayssinous, et ce prélat • représenta au roi avec énergie tout ce que la mesure avait de blessant pour l'épiscopat, de funeste pour l'Eglise, d'affligeant pour tous les amis de la religion, de dangereux pour le monarque qu'on cherchait à mener de concessions en concessions jusqu'à un abîme dont on ne pouvait sonder la profondeur, d'inique enfin à l'égard des jésuites qui étaient des prêtres irréprochables, des Français soumis aux lois et aux évêques, des maîtres habiles dans l'éducation de la jeunesse, sans autres ennemis que les ennemis de la religion catholique et des Bourbons, sans autres griefs que celui de vivre sous la règle de saint Ignace, grief caché dans le for de la conscience que nul n'a le droit de scruter. Le roi fut frappé de ces raisons ; mais, d'un autre côté, que faire ? 11 y a ici, disait-il, nécessité d'État, Salus populi suprema lex. Dans cette crise cruelle, il voulut avoir l'avis d'une commission composée de l'archevêque de Bordeaux, de monseigneur de Quélen, de monseigneur de Frayssinous et de l'abbé Desjardins, vicaire général de Paris. La commission prononça d'abord que la mesure était grosse d'inconvénients que ne pouvaient compenser ses avantages : tous déclarèrent ensuite qu'aucun d'eux ne voudrait contresigner l'ordonnance qui la décréterait : jusque-là, point de dillicultô; mais restait une troisième question à résoudre : supposé que la mesure soit commandée par une nécessité d'Etat, peut-elle être permise? Ici il en coûtait à tous de se prononcer et
' Voyez le récit de toute cette affaire dans la Vie de monseigneur Frayssinous, par M. Henrion, t. II, p. 633; ou dans Y Ami de la Religion, n» 3873, ut le supplément du n» 3880.
à M. de Cheverus plus qu'à personne ; il comprenait que résoudre la question dans le sens de l'affirmative, c'était s'exposer à perdre tout à la fois et les jésuites qui rendaient les plus grands services à la religion dans son diocèse, et un de ses petits séminaires ; et de plus, il voyait les suites funestes de la mesure pour la France religieuse tout entière : mais d'un autre côté, interrogé comme moraliste qui sait que dans la nécessité tout est excusable hors ce qui est essentiellement mauvais, il devait en conscience donner une réponse exacte et vraie. Il crut donc, et les trois autres avec lui, devoir répondre que, supposé l'indispensable nécessité de la mesure, chose sur laquelle ils n'étaient pas consultés, ils n'osaient prononcer qu'elle fût condamnable.
Cette décision excita un grand mécontentement parmi tous ceux qui auraient voulu à tout prix détourner le coup qui menaçait l'Église de France, et M. de Quélen effrayé se hâta de se rétracter. M. de Cheverus, ainsi que les deux autres membres de la commission, crut devoir laisser subsister une décision qu'il estimait la seule vraie, se fondant sur la raison que développa alors M. de Frayssinous, dans une lettre à l'archevêque de Paris : « Nous n'étions pas réunis, lui écrivait-il, comme « conseillers de la couronne, chargés de délibérer sur C(; " que pouvait demander la haute politique jjour le « biendel'Ktat; nous étions consultés comme moralistes; " n<jus n'avions pas le droit d'imposer au roi nos vues « politiques comme règle de conscience, nous avons dû « le reconnaître comme juge dans les choses de son res- « sort, en qualité de chef suprême de l'Etat. Plus j'ai « rélléchi sur ma décision, plus je l'ai trouvée exacte, si « bien que je me croirais criminel de l'avoir donnée en (( sens contraire... je la soiilii.'iidrais en tous lioux, sûr
(( d'avoir pour moi tout ce qu'il y a de moralistes éclai- « rés. »
Charles X, rassuré par cet avis, céda aux instances do ses ministres; et le 16 juin 1828 parurent les trop fameuses ordonnances. Ce fut aussitôt une réclamation universelle ; tout ce qu'il y avait de catholiques en France jeta le cri d'alarme, et tous les évéques, frappés par ce coup, ne savaient quel parti prendre. Ils se réunirent pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire ; et là un d'entre eux proposa un mémoire au roi dans lequel les évêques protesteraient contre les ordonnances et déclareraient ne pouvoir en conscience s'y conformer, appli- .quant dans cette occasion la célèbre parole des apôtres auxquels on défendait de prêcher Jésus-Christ : « Il vaut « mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ; nous ne pouvons « faire ce que vous nous demandez : non possumus. » Ici recommencèrent pour l'archevêque de Bordeaux de nouvelles angoisses : les prélats présents, ne voyant dans ce mémoire qu'une réclamation contre une mesure fâcheuse, y accédèrent avec empressement sans en peser les termes : et chacun eût cru, en refusant sa signature, faire acte de faiblesse. M. de Cheverus fut arrêté par le cri de sa conscience ; il vit dans ce mémoire, premièrement une erreur, puisque évidemment il ne pouvait y avoir prévarication de la part des évêques à subir en gémissant une mesure odieuse qu'on leur imposait malgré eux ; secondement, un engagement téméraire qu'ils seraient forcés de contredire par leur conduite ; car il avait acquis l'assurance que le gouvernement ne reviendrait pas en arrière après s'être avancé comme il avait fait, qu'ainsi il faudrait ou se soumettre ou anéantir le sacerdoce en fermant les écoles ecclésiastiques ; et était-il rien de plus compromettant pour l'épiscopat que de
déclarer opposé à la conscience ce qu'il serait plus tard obligé de faire : « Aussi, disait-il au sortir de la séance, «j'aurais voulu efTacer de mon sang le non possumus ; « j'ai prié, conjuré les évêques de le retrancher, leur « représentant que cette parole ne devait s'appliquer qu'à « des circonstances oii il faut plutôt monter à l'écliafaud « que de faire la chose; ils n'ont pas voulu; j'ai cru, en « conséquence, ne devoir pas signer. Il m'eût été assuréce ment bien plus doux de joindre mon nom à ceux de « mes collègues ; en le faisant, j'étais sûr d'avoir pour « moi l'approbation universelle ; en ne le faisant pas, « j'encourais le blâme des gens de bien. Mais le 'devoir « avant le qu'en dira-t-on: fais ce que dois advienne que « pourra. » M. de Gheverus eut la consolation de voir s'adjoindre à lui, non seulement M. Brault, archevêque d'Albi, prélat éminent, une des lumières de l'Eglise de France, ainsi que six autres évêques ', mais une autorité plus imposante encore. Le nonce même du saint-siège, à Paris, le cardinal Lambruschini, dans une dépèche au cardinal Bernetti, censura le mémoire des évêques par ces piquantes paroles dont il fit suivre diverses observalions critiques : « Ces prélats, dit-il, ont ruiné leur cause « d'une manière irréparable... Si, avant de présenter leur « travail, ils me l'avaient communiqué, je n'aurais pas « manqué de leur faire goûter mes observations, et je les « aurais également priés de ne pas prononcer le terribb; « non possumus, pour éviter de se mettre dans une posi- « tion fausse d'où ils n'auraient pu ensuite sortir sans <i compromettre leur honneur; mais la chose est faite : ces « Français, Dieu les bénisse, aiment peu la discussion ;
* Les ^ivêques d'Amis, de Troyes, Poitiers, Tarbes, Vannes et Dijon.
l'OSlTION CRITIQUE OU IL SE TROUVE. 207
« ils commencent par agir, et ensuite ils réfléchissent. » Malgré ces raisons, M. de Cheverus n'échappa pas au blâme qu'il avait prévu : au lieu d'examiner les motifs d'un sentiment dont la sagesse a été si clairement démontrée par les faits, on n'écouta que le regret de ce qu'on allait perdre, un amour irréfléchi du bien, et les commentaires trompeurs de certains journaux qui travestissaient un acte d'énergie en une lâche pusillanimité. L'archevêque de Bordeaux souffrit de voir sa conduite si mal interprétée et ses vrais sentiments si indignement calomniés. Toutefois , fort du témoignage de sa conscience, il ne se laissa ni abattre ni ébranler par cette peine; il la supporta avec le calme d'un chrétien, la dignité d'un évêque et la charité d'un apôtre. Voici ce qu'il en écrivait à un de ses grands vicaires, dans une lettre que nous copions textuellement : « J'ai consulté « sur toute cette affaire Dieu, ma conscience, et des per- « sonnes égales en dignité, en savoir, en piété, à qui que « ce soit... Dans le cours de ma vie, on m'a tant loué « sans raison, que je ne dois pas me plaindre si on me « blâme maintenant. Si je dois être humilié, j'en bénirai « le Seigneur, et je rentrerai avec joie dans une pau- « vreté obscure dont je ne suis sorti que malgré moi, « Dieu le sait... J'embrasse tous mes amis; assurez-les « que, quand quelques-uns changeraient à mon égard, je « les aimerai toujours. » La conduite de M. de Cheverus répondait à des sentiments si beaux : il ne cherchait ni à se justifier, ni à faire prévaloir son avis ; il trouvait bon que les autres ne pensassent point comme lui, et ne les en aimait pas moins ; il souffrait même en silence la contradiction ; et un jour qu'un liomuie, emporté par un zèle plus ardent que charitable, se permit de lui adres-
^er à ce sujet des reproches acerbes, des paroles mortifiantes, le bon prélat le laissa dire sans interruption tout ce qu'il voulut, et ajouta seulement, à la fin, ce peu de mots avec une douceur parfaite : « Je remercie Dieu, « Monsieur, de ce qu'il m'a fait la grâce de ne pas vous « répondre sur le ton dont vous m'avez parlé. »
Les Jésuites furent plus justes envers M. de Cheverus, et rendirent hommage à ses sentiments pour eux. Ils racontèrent eux-mêmes du haut de la chaire de vérité les nombreuses preuves d'afl'ection qu'ils avaient reçues de lui, et leur douleur de se séparer d'un prélat qui les aimait si tendrement *. En effet, M. de Cheverus avait toute sa vie aimé les Jésuites ; en Amérique ils étaient ses amis *, et c'était dans leur société qu'il engageait le saint-siège à prendre des évêques pour les Etats-Unis. Il les présentait au Pape comme des religieux dont le mérite éminent, la piété envers Dieu, le zèle pour le saUit des âmes, et les travaux infatigables, sont au-dessus de tout éloge; comme les apôtres qui avaient planté la foi dans ce pays en l'arrosant de leurs sueurs, qui l'y entretenaient et la propageaient encore tous les jours ; et il n'est personne, disait-il, qui ne désire qu'on prenne parmi eux des évêques qui marcheront sur les traces de leurs devanciers, et seront animés du môme esprit ^. Ces
' Le discours que prononça à ce sujet, dans la cathédrale, le P. Varlet, supérieur du petit séminaire, était des plus remar- «piablos.
* Voyez-en la preuve au deuxième livre de cette histoire, p. 115.
•' l'alres societatis Jesu, ([uorum eximiai dotes, pietas in Deuni, I)ro animarum saiule zelus, et lahores indefessi uunquani satis commendari possuut, catholicam lidem in his regionibus plantaverunt, sudoribus rigaveruut, hodieque fovent et propagant...
sentiments que M. de Cheverus avait pour les Jésuites en Amérique, il les avait en France : à Bordeaux il visitait souvent le petit séminaire tenu par eux, leur donnait les témoignages de l'afTection la plus tendre et de l'estime la mieux sentie. A leur départ, il exprima publiquement la douleur qu'il avait de les perdre ; et, pour en conserver au moins quelques-uns, il leur offrit une maison voisine de son palais, et donna à ceux qui y restèrent six mille francs chaque année pour leurs dépenses; il fit plus encore : pour leur conserver le petit séminaire de Bordeaux en cas qu'un changement de circonstances leur permît de rentrer dans l'instruction, il y transporta à grands frais, et malgré bien des raisons qui s'y opposaient, tous les élèves de la maison ecclésiastique établie à Bazas. « Ce déplacement coûte beaucoup, disait-il, et « est très fâcheux pour nos jeunes gens; il n'a qu'un seul « avantage, c'est de prouver que j'aime les Jésuites. »
Cependant M. de Cheverus, au milieu des orages par lesquels Dieu éprouve et purifie la vertu des siens, s'occupait avec activité du gouvernement de son diocèse, et ne négligeait aucune occasion d'y faire le bien. Des prêtres zélés se répandaient par ses ordres dans les paroisses les moins religieuses, évangélisaient les peuples avec la cha rite du bon pasteur, leur faisaient connaître la religion qu'ils avaient ignorée jusqu'alors ou du moins entièrement oubliée ; et, quand l'ignorance était ime fois dissipée, quand l'amour de la vertu rentrait dans les âmes avec la connaissance de la vérité, alors l'archevêque
Qiiis non exoptet iuter eosdeni Patres unuui eligi qui prîEdecessorum vestigiis inhaerens, eodemque spiritu afflatu?, Ecclesiae Americanae exhibcat acceptissimutn et utilissimum prœsulem. (// s'o'jissait de ta coadjutorerie de Baltimore, que M. de Ctievei-ux voulait faire donner à un des jésuites.)
venait les visiter, achevait par l'autorité et l'onction de sa parole ce que ses missionnaires avaient commencé, et distribuait à ce peuple renouvelé le pain des anges et la grâce de la confirmation.
D'autres fois les pasteurs eux-mêmes préparaient leur troupeau à sa visite ; et quand, à force d'instructions et de zèle, les fidèles étaient disposés, ils lui en donnaient avis, et il se rendait aussitôt sur les lieux.
C'était le plus souvent pendant l'hiver, temps où les peuples, moins occupés aux travaux de la campagne, peuvent plus facilement vaquer aux exercices religieux ; et le voyage alors devenait quelquefois des plus pénibles : il fallait s'exposer à un froid excessif, capable d'effrayer les plus intrépides courages, à un vent glacial, déchaîné sans obstacle dans cette partie inculte du diocèse qui avoisine la mer * ; mais aucune considération personnelle ne pouvait arrêter M. de Cheverus, ni l'engager à choisir pour ses visites une saison plus commode. « Ce « qui serait plus commode pour moi , disait-il , serait '< plus gênant pour les pauvres ; c'est à moi à prendre le « temps qui leur convient le mieux. » Les habitants des campagnes eux-mêmes ne pouvaient revenir de leur étonnement à la vue d'un zèle si courageux : « Quelle « merveille, » s'écriait une pauvre femme dans son langage simple qu'on nous pardonnera de rapporter , '( quelle merveille de voir un homme comme ça, dans « un pays comme ça, par un temps comme ça ! » Toutefois, au milieu des souffrances physiques que l'archevêque avait à endurer dans ses voyages, il ne se plaignait jamais ; et, quand les autres paraissaient le
' Au mois de janvier 1830, l'archevêque parcourait les Laudes par un froid de seize degrés.