‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 71 sur 115 · SA CONDUITE PENDANT LE CUULÉKA · texte numérisé non relu

SA CONDUITE PENDANT LE CUULÉKA

nombre d'habitants fut frappé, et ils purent être traités sans retard à rhùpital général. Privé de les recevoir chez lui , Tarchevêque de Bordeaux alla les visiter presque tous les jours, compatir à leurs souffrances, et porter à chacun d'eux des paroles de bonté, d'intérêt et de consolation. Plusieurs étant morts des suites de la maladie , un bruit absurde d'empoisonnement circula parmi le peuple ; déjà des murmures commençaient à se faire entendre , et les magistrats effrayés craignirent qu'on n'en vînt à une révolte. Dans leur inquiétude, ils s'adressèrent à M. de Gheverus, le priant de calmer par l'autorité de sa parole ces odieuses préventions : « L'in- « digence, lui dirent-ils, est habituée à entendre votre « langage, nous avons besoin que votre voix vienne à « notre aide. » Il s'y prêta avec d'autant plus d'empressement que les sœurs de la Charité se trouvaient compromises dans cette calomnie ; et toucher à ces anges du malheur, c'était le toucher à la prunelle de l'œil. Il prit la plume sur-le-champ, les justifia dans une lettre pastorale pleine de force et d'énergie. « Les filles de « de Saint-Vincent vous empoisonner ! disait-il ; ah ! pluie tôt elles suceraient elles-mêmes le poison qui serait « dans vos plaies, si cela était nécessaire pour vous sau- « ver. » Le lendemain même, il monta en chaire dans l'église Sainte-Eulalie, réfuta tous ces bruits absurdes ; et, dès ce jour, ces bruits tombèrent ; on eut honte de les avoir accueiUis ou répétés.

Ce ne fut pas la seule fuis que l'autorité civile appela M. de Gheverus à son secours, et éprouva les salutaires effets de son influence. Le choléra ayant sévi avec rigueur au dépôt de mendicité et emporté un grand nombre de malheureux, ceux qui restaient se révoltèrent et en vinrent aux voies de fait pour obtenir leur élargisse-

ment. Les magistrats réclamèrent l'autorité douce et puissante de l'archevêque comme le meilleur moyen de rétablir l'ordre ; il se rendit au dépôt, parla à tous les pauvres avec bonté et force, apaisa leurs murmures, fit tomber leurs préventions ; et telle fut la vertu de ses paroles, que depuis ce moment le calme et la paix ne cessèrent de régner dans cette maison. « Si je n'eusse « pu les apaiser, dit-il au retour de cette visite, je les « aurais amenés avec moi dans mon palais, je les y « aurais gardés et même soignés, si le mal les eût « atWnts. »

Une autre révolte, plus rlifficile à calmer, menaça d'éclater vers le même temps parmi les prisonniers détenus au fort du Hâ : ces malheureux s'étaient mis en tète que la Révolution de juillet devait être pour eux une ère d(.' liberté, briser leurs chaînes, ouvrir leur prison ; et, impatients de ne point voir arriver le moment tant attendu do leur délivrance, ils voulurent se faire justice eux-mêmes, s'all'rauchir par la force de leurs l)ras. La sédition était près d'en venir aux derniers excès, lorsque l'archevêque, averti par les autorités et prié par elles d<^ leur prêter l'appui de son ministère, arrive à la prison, fait entendre des paroles de paix, de douceur et de sagesse, représente aux malheureux le tort qu'ils vont se faire à eux-mêmes en aggravant leurs peines par un nouveau délit, Imuprêche, au nom de Dieu, l'ordre, la paix, la résignation, La voix du bon pasteur est entendue, tous rentrent dans la soumission, et la religion a la gloire de captiver sous son empire ces Ames coupables, qui n'auraient fait peutêtre <pie se roidir davantage contre la force.

IN'ii d(; temps u[)rès ces moments de crise, qui furent pour- la religion des moments de gloire et d'honneur, M. lit' (Ihrvriii-. iiil ,'i su|i|inilrr imr pcrli; bien sensible :

M. UK TRÉLISSAC EST NOMMÉ A MOiNÏAUBAN. :239

l'évêché de Montauban était vacant, et on voulut placer sur ce siège son digne ami et grand vicaire, M. Tabbé de Trélissac, qui avait tout quitté à Montauban pour le sui\Te, qui était à Bordeaux le confident de toutes ses pensées, le dépositaire de ses peines, et qu'il afîectionnait comme un autre lui-même. L'abbé de Trélissac refusa de la manière la plus expresse, et M. de Cheverus se flatta pendant longtemps de l'espoir de le conserver. Mais enfin les instances devinrent si pressantes, les motifs de consentir si urgents et si péremptoires, que ce qu'il appréhendait arriva : M. de Trélissac baissa la tête sous le fardeau qu'on lui imposait comme malgré lui, et la séparation fut décidée. Toutefois l'archevêque de Bordeaux ne laissa pas voir toute la peine qu'il ressentait ; il dissimula sa douleur pour ne s'occuper qu'à consoler celle de son digne ami, qui était lui-même le plus affligé, qui pleurait amèrement son élévation, moins encore parce qu'elle allait l'arracher à une vie tranquille et agréable, pour le charger, quoique âgé et infirme, de toutes les sollicitudes de l'épiscopat, que parce qu'elle allait rompre les liens si forts et si étroits qui l'unissaient à M. de Cheverus. Dans cette circonstance pénible, l'archevêque de Bordeaux se montra fort, et maître de sa douleur. Il sentait tout ce qu'il perdait, il faisait un grand sacrifice ; mais il le faisait pour Montauban, pour un diocèse dont le tendre souvenir était toujours vivant au fond de son cœur, et où il savait que son nom était béni. Pour ses chers Montalbanais il n'était point de sacrifice qu'il n'eût fait de grand cœur. Aussi, tant par an"ection pour l'abbé de Trélissac que par attachement pour Montauban, il voukit être lui-même l'évèque consécrateur et donner à cette cérémonie toute la pompe et la majesté possibles. Pour qu'un {dus grand nomlue du

fidèles pût y assister, il fil élever des tribunes le long des murs dans l'intérieur de la cathédrale ; et, afin, qu'ils fussent mieux à portée de tout voir, il fit dresser au milieu de la nef une estrade surmontée de deux autels })0ur y consacrer le nouvel évêque, et assez vaste pour que les cérémonies pussent s'y déployer dans toute leur magnificence. Enfin, voulant que rien ne manquât à la splendeur de la fête, il y invita tous les évêques ses suffragants, et y accueillit avec joie les évéques nommés de Tarbes et de Saint-Flour •, qui désiraient aussi recevoir de ses mains la consécration épiscopale, de sorte que Bordeaux vit un grand et beau spectacle, qu'on n'y avait pas vu de mémoire d'homme, le sacre de trois évéques, la réunion de sept prélats, sans compter le clergé nombreux accouru de tous les points du diocèse et des diocèses voisins. En arrivant sur l'estrade où devait se faire la cérémonie, M. de Cheverus, frappé du spectacle que lui offrait alors sa cathédrale et de ce concours immense qui en remplissait toutes les parties, ne put contenir son émotion, et la laissa éclater dans un discours plein de noblesse et de dignité, où il proclama ce jour le plus beau de son épiscopat, et intéressa tous les spectateurs au sort de son vertueux ami, viclhne qui immolail à la gloire de la religion ses affections comme ses répugnances / et^ ajouta-t-il, s'il vous apparail aujourd'hui décoré des nobles insignes de Vépiscopat, croyez f/ue plus la victime est ornée, plus elle est destinée à un grand sacrifice. Après ce discours, la cérémonie commença aussitôt et fut exécutée avec une piété qui édifia, une jioinpe et une majesté qui ravit, et un silence de la

'M. iJ.iiililf, ('•vCunc rjc Tiiibes ; cL M. Cadulen, évêque dti Saiiil-Flour, iiiorl deux uns après.

SACHl': DE PLUSIEURS ÉVÈQUES. 241

part des nombreux spectateurs, qui prouvait que l'esprit (le religion et de foi dominait encore la curiosité qui les avait attirés. La cérémonie finie, M. de Gheverus réunit à sa table non seulement les sept prélats, mais encore les principales autorités de la ville et un grand nombre de personnages de distinction, qu'il se plut, suivant son usage, à faire fraterniser tous ensemble dans ce grand jour, malgré la différence bien connue des opinions. La fête ne finit point avec le jour : les évèques se trouvèrent si heureux dans la compagnie de l'archevêque ; il leur parut si bon, si aimable, qu'ils voulurent rester plusieurs jours. L'un d'eux surtout, M. de Lostanges, évéque de Périgueux, ne pouvait contenir sa joie et son bonheur; dix à douze fois par jour, il se jetait au cou de l'archevêque de Bordeaux, en lui disant avec des larmes d'attendrissement : « 0 mon bon père ! que «j'ai le cœur content auprès de vous ! Ces jours sont les « plus beaux de ma vie ; je goûte véritablement ce que « dit l'Esprit-Saint : Rien n'est bon, rien n'est délicieux « comme la réunion des frères : Ecce quàm bonum et « quàm jucundum hQ.bitare fratres in ununi ! » C'était la première fois que ce digne évéque voyait M. de Gheverus, et il ne s'était point imaginé tant de bonté et de simplicité, tant d'attentions délicates, tant daimable gaieté, et surtout tant d'aisance laissée à tous ses hôtes : car l'archevêque voulait et faisait en sorte que chacun fût aussi libre à l'archevêché que dans sa propre maison. Tout le bonheur que goûta ce vénérable prélat fut une vraie jouissance pour M. de Gheverus, mais en même temps la matière d'une réflexion bien digne de son bon cœur. « Si ce cher évéque, disait-il après son départ, « a senti si vivement le bonheur de trouver un cœur qui « l'aime avec tendresse, il faut donc qu'il ne soit pas

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« accoutumé à cette jouissance. Que n'ai-jc pu la lui « procurer plus tôt ! »

Quand les évêques furent retournés dans leurs diocèses, Tarchevéque de Bordeaux partit lui-même pour Montauban, afin de revoir ses anciens diocésains, et d'installer au milieux d'eux, comme leur évêque, son ami, M. de Trélissac. 11 y avait sept ans qu'il les avait quittés, et il trouva qu'un si long intervalle de temps, loin d'avoir refroidi en eux l'ancienne amitié, n'avait rendu les affections que plus vives. Dès la première bourgade du diocèse de Montauban qu'il rencontra sur la route, ce furent des transports de joie inexprimables, des cris mille fois répétés : Vive monseigneur de Chcverus ! On le conduisit à l'église, quoiqu'il ne fit que passer, et ce bon peuple voulut l'entendre : il leur parla dans toute l'eflusion d'un coiur attendri et reconnaissant, leur prèclia la charité et l'union des cœurs, s'élevanl avec force contre certaines divisions qui existaient dans la paroisse. A Moissac, seconde ville du diocèse, l'afiection fut encore plus expressive : partout où il se montrait, c'étaient sur tous les visages des larmes de bonheur ; on joignait les mains, on les levait vers le ciel, et la foule, serrée autour de lui, le suivait dans les rues au milieu de mille cris de joie et de triomphe. L'archevêque ne pouvait se contenir et les larmes trahissaient son émotion : « Le bon peuple ! disait-il ; après sept ans « d'absence, ils se souviennent encore de leur pauvre « évêque, et l'aiment comme lorsqu'il était au milieu « fl'eux. » Mais c'était surtout ;i Montauban que l'attendait le |)lus beau triomphe : il avait voulu y arriver la nuit, pour |>révenir toute démonstration publique ; mais, malgré l'obscurité , malgré la f)luie qui tombait , li; piMipIt;, jividiî d(; rt;voir son père et son ami, veillait dans

ACCUEIL qu'on lui FAIT A MONTAUBAN. 243

les rues et aux portes de l'évêché. Dès qu'il parut, ce fut une explosion de joie et de bonheur; on l'entoura à la descente de sa voiture sans qu'il pût s'échapper ; on lui baisait les mains, on baisait ses habits en criant : « Vive « notre bon père ! vive monseigneur de Cheverus ! Oh ! « comme il est bon ! comme il nous aime toujours ! il « n'est pas plus fier que quand il était au milieu de « nous. » Le lendemain matin, la foule se pressa de nouveau devant les portes de l'évêché jusqu'à la cathédrale, et l'archevêque ne put s'y rendre que porté pour ainsi dire par le peuple : les fidèles, jaloux de lui baiser les mains, se ks disputaient à droite et à gauche ; ceux qui ne pouvaient les saisir baisaient son rochet ou son camail, et on en vit, à genoux dans la boue, baisant le bas de sa soutane : c'était sur tous les visages une expression indicible de bonheur à la vue de celui qu'ils aimaient. M. de Gheverus en avait l'âme comme hors de lui-même : « Oh ! qu'on me fait mal, disait-il, à force de « m'aimer ! ces impressions sont trop fortes pour mon a cœur. « Aussi, quand il lui fallut prêcher à vêpres, ne |iarla-t-il qu'amour et charité ; il prit pour texte ce passage fie l'Evangile : Mandatum novum do vobi$, ut diligatis invicem sicut dilexi vos *. « Je vous donne un com- <( mandement nouveau, qui est de vous aimer les uns les <( autres comme je vous ai aimés moi-même. » Après ([uoi il ajouta aussitôt ces remarquables paroles : « Si je « ne craignais de blasphémer, jf changerais les expres- « sions de mon texte, et vous dirais : « Aimez-vous les <( uns les autres comme vous avez la bonté de m'aimer. » De là on peut conclure comment fut accueilli M. de Trélissac, présenté à son peuple par des mains si chères :

» Joan., xiii, 34.

les sentiments d'affection et de respect que commandait son mérite seul, si longtemps éprouvé dans ce diocèse, s'accroissaient de tout ce qu'avait de touchant pour les Montalbanais le titre d'ami de M. de Chevcrus, consacré par lui, installé par lui ; et on confondait les deux prélats dans un même amour. Le soir de ce même jour, M. de Clieverus reçut à l'évêché la visite de plusieurs personnages de distinction, et chacun ne savait comment dire l'admiration portée jusqu'à l'enthousiasme dont l'avait pénétré le spectacle de la journée : « Mon- « seigneur, disait l'un d'eux, j'ai une grâce à vous (' demander : permettez-moi de vous embrasser, afin que « je puisse m'en vanter toute ma vie. — J'ai écrit au « ministre, disait un autre, que quand le roi en personne « viendrait à Montauban, il ne serait pas mieux reçu et « mieux fêté que ne l'a été Votre Grandeur. — Monsei- « gneur, disait un troisième, vous êtes vraiment roi dans « cette ville ; tous les cœurs, toutes les volontés sont à « vous ; un mot de votre bouche est plus puissant sur ce « peuple que toutes les baïonnettes. »

Au bout de quelques jours, M. de Cheverus s'arracha à tant d'affection ; et pressé par la voix du devoir, il revint à sa métropole ; mais ce fut pour y éprouver, peu de temps après, une peine aussi vive qu'imprévue. Des deux grands vicaires qu'il avait amenés avec lui à Borfleaux, il ne lui restait plus que M. Carie, vieillard vénérable, d'une simplicité qui n'avait d'égale que sa bonté ; et, le jour de Pâques 1834, ce digne ec'clésiasticpie hd frajjpé de mort subite dans l'église même, au moment où il venait de quitter l'autel. Cette nouvelle, portée anssilAt et sans précaution à l'archevêque, le terrassa; il lui sembla que tout l'abandonnait, et, soit disposition naturelle, soit par un effet de l'impression qu'il avait

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