INSULTE VENGÉE
au soin des malades des classes aisées, elle regarda ce désir de l'archevêque comme un ordre, ou du moins comme un indice de la volonté de Dieu : on mit donc la main à l'œuvre, et bientôt la maison fut fondée. M. de Cheverus vint lui-même la bénir, traça quelques-uns de ses règlements, et, grâce à sa sollicitude, les riches eurent l'avantage dont les filles de Saint-Vincent de Paul faisaient déjà jouir les pauvres, celui d'avoir dans leurs maladies des gardes dévouées qui les soignent avec cette patience, cette constance, ces attentions délicates que la religion seule enseigne, et qui, zélées pour leur âme plus encore que pour leur corps, leur inspirent des pensées de foi et de salut. Cette bonne œuvre ne se borna point au diocèse de Bordeaux ; plusieurs villes de France demandèrent des colonies de Sœurs gardes-malades, et la maison prit un accroissement si rapide et si prodigieux, qu'on put satisfaire, non pas à toutes les demandes, mais du moins à un grand nombre.
Il est facile de concevoir combien tant de bonnes œuvres, inspirées, soutenues et encouragées par l'archevêque de Bordeaux, devaient faire bénir son nom et le rendre cher à tout le peuple. Un jour qu'il passait par la rue, un jeune étourdi, sans doute étranger à la viUe, ayant laissé échapper à demi-voix, du fond d'un magasin, ce cri ignoble par lequel la populace irréligieuse insulte quelquefois l'habit ecclésiastique, fut entendu de quelques personnes : aussitôt l'indignation éclate, se communique de proche en proche, un attroupement se forme, et le jeune homme est obligé de se cacher pour échapper à la vindicte publique. Le soir même, le maître de la maison vint, honteux et confus, faire ses excuses au prélat et lui ajjprendre que le coupable était en prison. L'archevêque, qui s'était à peine aperçu de hi faute,
vouliil demander qu'on l'en fît sortir : « De grâce, Mon- « seigneur, reprit cet honune aussitôt avec ingénuité, si « ce n'est pas pour vous, ayez la bonté de l'y laisser « pour moi ; parce qu'autrement mon commerce serait « perdu, mon magasin délaissé par l'indignation pu- « blique ; on ne voudrait plus avoir de rapports avec « une maison où une pareille faute aurait pu être com- {( mise sans être gravement et notoirement punie. »
Ce qui est bien digne de remarque, c'est que les juifs, dans cette circonstance, ne se montrèrent pas moins indignés que les catholiques ; l'offense avait été commise dans le quartier qu'ils habitent *, et ils voulaient être les premiers à la venger. Ils avaient tous, en effet, un profond respect pour M. de Cheverus : quand il passait dans le quartier, tous le saluaient d'un air de vénération, et les personnes assises se levaient par respect. Dès son arrivée à Bordeaux, le grand rabbin lui-même était venu le complimenter dans les termes les plus pompeux, se comparant à la reine de Saba venue pour admirer la sagesse de Salomon, et, depuis ce temps, il n'avait cessé d'entretenir des rapports avec lui. C'était dans le cœur de l'archevêque qu'il venait déposer ses peines et ses chagrins : « Je viens, lui dit-il un joiu' que la mort d'une " fille chérie l'avait jeté dans une douleur profonde, je « viens chercher des consolations près du représentant " de .Jésus-Christ, qui pleurait sur le tombeau de La- " /are. » Etrange langage dans la bouche d'un rabbin, mais qui n'en prouve que mieux la haute vénération flans laquelle était l'archevêque auprès fie ce peuple infidfJe.
Ce n'était pas seulement à Bordeaux que les vertus de
• Près do la ruii lloulinul.