‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 91 sur 115 · SA VIE RÉGLÉE · texte numérisé non relu

SA VIE RÉGLÉE

jamais aucun do ces mets rares et d'un prix élevé qui sont des raiïincmcnts de délicatesse ou de gourmandise : tout y était simple, et le cardinal en rendait cette raison gracieuse à ses nombreux convives : « Si je ne réunissais « mes amis que dans de grands repas, leur disait-il, je « ne pourrais les voir que.très rarement, au lieu qu'aj^ant « tous les jours à leur offrir une table frugale, je puis les « voir souvent,; et c'est là mon bonheur. » Mais quelque chose de meilleur que tous les mets rendait ces repas délicieux, c'était cette aimable aisance qu'il laissait à tous, et cette liberté d'un entretien doux et gai, auquel chacun pouvait prendre part ; c'était surtout le charme de sa conversation. Nulle part il n'était plus aimable qu'à table ; c'était là qu'il s'abandonnait à toutes les inspirations de son esprit et de son intarissable mémoire tantôt narrant avec grâce ses souvenirs d'Amérique, ou quelque histoire récréative, tantôt égayant la société par les reparties les plus spirituelles, les bons mots les plus heureux, et souvent même par des réminiscences des poètes français, latins, grecs ou anglais, toujours pleines d'à-propos. Le repas durait trois quarts d'heure, et on se réunissait ensuite au jardin, dans les beaux jours, ou au salon, dans les jours de pluie ou de froid : là, il conversait jusque vers deux heures ; c'était sa seule récréation : encore ces courts moments étaient-ils le plus souvent donnés aux affaires, employés à entendre les prêtres ou les laïques qui avaient à lui parler, soit pour recevoir ses avis, soit pour prendre ses ordres. Dès que les convives étaient partis, il se renfermait dans son cabinet jusqu'à huit heures, partageant tout ce long temps entre la prière, l'étude et les affaires. Jamais il ne sortait qu'autant que des devoirs de ministère, de charité ou de politesse l'appelaient au dehors ; et quand.

en 1834, après sa première attaque d'apoplexie, les médecins lui ordonnèrent de sortir tous les jours quelques instants dans l'après-midi , il fît de cette promenade obligée un acte de charité, en la consacrant à aller consoler une famille affligée et une personne malade. A luiit heures, on se réunissait pour le souper : quelques légumes, le plus souvent sans pain, faisaient toute sa nourriture. A neuf heures précises, il réunissait ses domestiques, leur lisait un sujet de méditation pour le lendemain, et faisait lui-même la prière du soir, à laquelle tous répondaient.

Telle était la vie réglée que menait chaque jour le cardinal de Cheverus ; on n'y trouve point de temps marqué pour recevoir ceux qui avaient à lui parler, parce que, regardant la charité comme la première de toutes les règles, il était accessible à tous depuis le moment du lever jusqu'à celui du coucher. Tous les dimanches et jours de fête, quand il était à Bordeaux, il assistait aux offices de la cathédrale ; pendant le carême il suivait tous les sermons qu'y donnait le prédicateur de la station, surtout quand il voyait que celui-ci réussissait peu ; et il avait en cela deux motifs : le premier, d'inviter par son exemple les paroissiens à y assister ; le second, de consoler le prédicateur, autant qu'il était en lui, de la désertion de ses auditeurs.

Une vie si réglée avait fait contracter au cardinal de Cheverus des habitudes de ponctualité vraiment étonnantes : dans les retraites pastorales, il était toujours le premier à tous les exercices ; quand il devait officier quelque part, il était toujours rendu avant l'heure de la cérémonie, et toujours prêt à commencer à l'heure précise. Il est inouï qu'il se soit fait jamais attendre ; et, pour dissimuler le mérite de cette exactitude, il avait

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