SA VIE RÉGLÉE
coutume de dire qu'il n'en coûte pas plus de partir un quart d'heure plus tôt que de différer un quart d'heure plus tard. Cette même ponctualité qu'il portait au dehors, il l'observait dans tout le reste de sa conduite. Avait-il à répondre à une lettre, il le faisait ou le jour même ou le lendemain si ses affaires le lui permettaient, mais toujours le plus tôt possible. Demandait-on à lui parler, à l'instant même il quittait l'étude, l'affaire ou la conversation qui l'intéressait davantage , quelquefois même son repas, pour satisfaire plus promptement les personnes. Etait-il invité à prêcher, il préparait toujours son sermon le plus tôt possible, pour ne pas s'exposer à traiter moins respectueusement la parole de Dieu. Ainsi, dans toute sa conduite, il ne se réglait jamais d'après ce qui lui était plus ou moins agréable, mais toujours d'après ce qui était plus convenable pour le moment présent, plus conforme à l'ordre de la Providence.
Aussi tous ses jours étaient-ils pleins, et tout son temps utilement employé. Chez lui point de fréquentation de ces sociétés dans lesquelles les gens du monde cherchent à passer un temps qui leur est à charge : quoiqu'il eût pu briller dans les cercles par la beauté de son esprit, il n'y allait jamais et n'en formait point dans son palais. Chez lui, point de ces jeux et passe-temps frivoles qui semblent une nécessité à tant de personnes ; il faisait profession de ne savoir aucun jeu et de ne vouloir en apprendre aucun ; point de ces promenades qui semblent une distraction si légitime et si innocente : quoiqu'il eût une maison de campagne à une lieue de Bordeaux, il n'y est jamais allé, sinon quand un motif de condescendance l'y a obligé, ou pour conduire des amis qui désiraient la voir, ou pour faire plaisir à son économe qui voulait lui montrer les travaux qu'il y avait exécutés.
S'il parut quelquefois à la maison de campagne de ses séminaires, ce ne fut que par complaisance, pour ne pas contrister les supérieurs qui l'en avaient prié. L'un d'eux en acquit un jour la preuve ; il exprimait à ce bien-aimé prélat combien on serait heureux de le posséder toutes les fois qu'il lui serait agréable de venir s'y promener : « Si je ne viens, lui répondit l'archevêque, que quand la « promenade me sera agréable, vous ne me verrez « jamais : depuis que je suis prêtre, je n'ai jamais fait « un quart d'heure de promenade pour mon plaisir ; je « ne commencerai pas à mon âge. » Par le même motif, à l'exemple de saint Ambroisc et de saint Augustin, il s'imposa la loi de n'accepter jamais aucun repas en ville, excepté chez ses curés et le jour seulement où il officiait dans leur église. « Je perdrais, disait-il, la moitié de « mon temps, si je me rendais à toutes les invitations « qui me seraient faites, et je ferais des jaloux et des « ennemis si j'acceptais les unes et refusais les autres. » Il aimait bien mieux son dîner frugal, qui ne lui prenait que quelques moments bien courts, outre qu'il y trouvait l'avantage de pouvoir assurer à ses prêtres et à ses amis que toujours il serait à sa table pour les recevoir. Ainsi le cardinal de Gheverus avait retranché tout ce qui pouvait être un obstacle au bon emploi du temps ; et sa sévérité sur ce point allait si loin, que même dans ses tournées pastorales, après qu'il avait rempli à l'église les fonctions de son ministère, et fait au dehors les visites de bienséance, il se renfermait dans sa chambre pour se livrer à l'étude, à sa corres[)ondance ou à la prière, pendant que les prêtres qui l'accompagnaient et le clergé du lieu prenaient un délassement qui leur semblait nécessaire. Chose plus remarquable encore ! Étant arrivé un jour au petit séminaire, par un malentendu,
une heure avant l'exercice qu'il devait présider, il aima mieux s'en retourner à pied à l'archevêché, qui en est éloigné de vingt minutes, que de passer cette heure dans ime conversation peu utile, en attendant le commencement de l'exercice. Il plaignait sincèrement ceux qui, pour couler des jours heureux, ont besoin de passetemps frivoles, de repas, de sociétés, de soirées, de jeux ou de romans. « Est-ce que l'Écriture sainte, disait-il, « l'histoire, la littérature, les sciences naturelles, n'ont « pas assez d'intérêt pour occuper notre courte exis- « tence ? Quand on a entre les mains et sous les ' yeux « tant de choses si propres à intéresser l'esprit et le « cœur, si dignes d'enrichir notre intelligence et d'orner « notre mémoire, comment peut-on perdre le temps au « jeu et à la frivolité ? Pour moi, ajoutait-il, je n'ai « besoin de personne pour passer des heures délicieuses; « la prière et l'étude ont toujours fait le charme de ma « vie. » Jamais, en effet, on n'a trouvé le cardinal oisif ou se livrant à un amusement quelconque. Cette âme forte était toujours occupée de choses sérieuses, et ne connaissait de repos que le changement d'occupation. Ainsi, quand il était fatigué des affaires, il se reposait dans l'étude de l'antiquité. « Quand les vivants me «fatiguent, disait-il, je viens me délasser avec les « morts. »
Avec un si sévère emploi du temps, on conçoit toutes les connaissances que le cardinal dut acquérir pendant sa longue carrière ; et on le concevra encore mieux, si l'on fait attention que sa mémoire était vraiment prodigieuse : ce qu'il lui avait une fois confié, elle le retenait pour toujours ; c'était comme une bibliothèque vivante où chaque chose était classée à sa place, et où il savait trouver à propos les exemples, les faits, les citations
heureuses dont il avait besoin. Nous avons déjà vu, dans le premier livre, jusqu'à quel degré de perfection il avait porté pendant ses études la connaissance et la pratique de la langue latine : en Amérique, il ne perdit rien de cette facilité et de ce brillant d'élocution, jusque-là qu'il disait, d'après ce que nous apprend un journal de Boston, que s'il avait à défendre sa vie devant des juges capables de le comprendre, il préférerait s'expliquer en latin, parce que les pensées et les expressions convenables lui arriveraient plus facilement dans cette langue. Le grec ne lui était guère moins familier que le latin ; il en lisait fréquemment les auteurs, et dans les exercices littéraires du collège où il assistait, il interrogeait volontiers les élèves sur cette partie de leurs études. Pour l'anglais, il le savait mieux que le français ; il pensait toujours en cette langue, même dans ses songes, et quand il prêchait, ce lui était un travail de traduire ses idées, qui se présentaient à lui toujours revêtues de l'idiome anglais. Il savait moins parfaitement l'hébreu ; toutefois il en savait assez pour réfuter les ministres de sectes diverses qui eussent voulu tirer de cette langue des objections contre la religion.
La -science des langues était cependant la moindre partie de ses connaissances : sans parler des mathématiques qu'il avait enseignées en Angleterre, de l'histoire ancienne et moderne, surtout l'histoire ecclésiastique qu'il relisait souvent même dans ses dernières années, riiistoire d'Angleterre sur laquelle il avait beaucoup lu, l'histoire de France dont les faits et les époques lui étaient parfaitement présents, il connaissait à fond, spécialement, cette partie de la théologie qui regarde la (•(Mitroverse. Au.\ éludes solides qu'il avait faites en Sorij(jniie sur cette matière, il avait joint des études conli-
nuelles et approfondies pendant tout son séjour en Amérique. La nécessité où il se trouvait alors d'affermir les catholiques dans leur croyance au milieu de toutes les erreurs qui les entouraient, de combattre renseignement des ministres des sectes diverses, et de prêcher même quelquefois dans leurs tenq}les, l'avait rendu si profond dans cette partie de la science ecclésiastique, qu'il excellait également,' et à étabhr sohdement les dogmes de notre foi, et à faire évanouir en fumée toutes les objections que l'esprit d'hérésie a inventées contre elle. Mais les deux branches de connaissances où il était éminemment supérieur, c'étaient l'Ecriture sainte et la littérature. 11 ne concevait pas que les catholiques étudiassent si peu les livres saints et en connussent si peu l'histoire. 11 en faisait souvent des reproches aux personnes avec qui il était plus libre. « Vous lisez des livres frivoles, « leur disait-il, peut-être même des romans, et vous ne « lisez pas le plus beau de tous les livres, la plus tou- « chante de toutes les histoires. » Ce n'était pas qu'il ne condamnât aussi haut que personne l'erreur de ceux qui présentent ce li vre divin à toutes les intelhgences comme une règle de foi accessible à tous ; mais il voulait qu'on le lût dans un esprit de soumission à l'Eglise, qui seule en est la légitime interprète, dans des sentiments de piété, de foi, de prière, et surtout avec le désir de devenir meilleur par cette lecture. C'était ce qu'il faisait luimême ; à force de relire la Bible, il la savait presque toute par cœur, et l'Ancien Testament lui était aussi familier que l'Évangile ; il en avait médité les traits historiques, les sentences morales, et l'application qui se pouvait faire des uns et des autres aux diverses positions de la vie ; de sorte que, quelle que fût la matière qu'il eût à traiter, il avait toujours sous sa main tous les passages
qui revenaient le mieux à la circonstance '. A ses propres réflexions il avait joint c(>llcs dos plus habiles commentateurs, surtout de saint Jean Chrysostome. Outre qu'il trouvait dans la lecture de cet illustre docteur de l'Église l'avantage d'entretenir la connaissance qu'il avait de la langue grecque, il aimait singulièrement son genre, sa manière large, noble et éloquente de; commenter l'Ecriture, son enthousiasme pour saint Paul qu'il partageait lui-même, et les effusions de son âme si tendre et si sensible. Mais, si l'Ecriture sainte tenait le premier rang dans les connaissances du cardinal de Cheverus, la littérature occupait immédiatement la seconde place. Nous avons déjà vu que sa position à Boston lui avait fait comme un devoir de se livrer à ce genre d'étude, et son esprit qui y était très propre y avait parfaitement réussi. Les grands modèles de Rome et d'Athènes, Homère et Virgile, Démosthène et Cicéron lui étaient familiers, et il en savait par cœur de nombreux passages. Horace, surtout, était pour lui comme un ami avec lequel il aimait à se récréer ; souvent on le voyait sur sa table à côté de la Bible, comme l'amusement de l'esprit après de longs et sérieux travaux. H le savait presque tout entier par cœur, et, dans l'occasion, il en faisait les applications les plus heureuses et les plus spirituelles. A la science de la littérature ancienne, le cardinal joignait une connaissance peu commune de la littérature française et anglaise. 11 en avait lu les mtùUeurs ouvrages, retenu par cœur les morceaux les plus saillants, et toujours il continuait de
' Un exemple entre mille autres : invité à bénir le mariage du fils de .M. Uavez, il lui apitliqua ces paroles de Raguel au jeuue Tobie : liciiedictio sit tihi, fili mi, quia filius es palris boni et optimi. Soyez béni, mon fils, parce que vous descendez d'un bon et excellent pn-p.
lire ce qui paraissait de plus remarquable , soit en France, soit en Angleterre. Il le lisait, non avec celte légèreté d'esi)rit qui ne cherche qu'à repaître une vainc curiosité, mais avec cette justesse de goût, cette perspicacité de vues, cette réflexion profonde qui se rend compte de tout, qui ne se contente pas du brillant des images et de la pompe du style, mais veut avant tout la clarté dans l'expression, le vrai, le juste et le solide dans la pensée. De là cette sévérité avec laquelle il jugeait tous les ouvrages modernes ; il les trouvait la plupart défectueux tant pour le fond que pour la forme, et il avait coutume de dire que la scribomanie de notre siècle en prouvait l'ignorance. « Les auteurs, disait-il, croient « donner du nouveau ; et, s'ils étaient plus instruits, ils « verraient que tout ce qu'ils écrivent a été dit avant eux, « et beaucoup mieux qu'ils ne le disent. Leurs produc- « tions leur feraient honte, comme l'écriture d'un enfant « rapprochée de celle de son maitre. » Il avait pour luimôme ce principe, qu'un évéque ne doit se faire imprimer que le moins possible, parce que tout écrit imprimé est livré à la censure publique, et qu'il ne convient pas à la dignité épiscopale de se faire sans nécessité justiciable de ce tribunal. Voilà ce qui explique pourquoi ses mandements étaient aussi courts que rares, pourquoi lui, qui parlait si souvent, écrivait si peu.
Quoique orné de toute la fraîcheur et de tout l'éclat de la bonne littérature, l'esprit du cardinal de Cheverus était encore plus riche de son propre fonds. C'était un t'sprit à vues larges et étendues, qui ne se laissait pas prévenir contre une personne ou une institution par un premier aperçu défavorable, par des rapports peu avantageux. 11 examinait lui-même toutes les faces de la chose qu'il s'agissait déjuger, et, si au fond il apercevait
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un bien réel, il l'approuvait malgré ce qui pouvait lui déplaire dans les formes, il l'encourageait môme de tout son pouvoir, comme si tout y eût été de son goût. A l'étendue dans l'esprit il joignait la finesse et la pénétration; il avait un tact rare soit pour observer les hommes et les choses, la société, ses tendances et sa marche, soit pour discerner ce qu'il fallait dire en chaque circonstance : mais surtout son esprit était aimable, délicat et gracieux, personne ne savait mieux que lui animer une conversation, l'entremêler à propos de spirituelles saillies, de reparties heureuses, de réflexions instructives, et toujours sa parole était noble, facile et ^ agréable. Plus d'une fois il s'est trouvé en rapport avec de beaux esprits de notre époque qui semblaient vouloir en sa présence faire montre de leur mérite, et toujours on a cru remarquer que, sans le chercher, le cardinal avait le dessus, par la promptitude et la finesse des réflexions ou des reparties, par la politesse de la pensée et de l'expression. Lui adressait-on un discours public auquel il fallût répondre sur-le-champ , il trouvait à l'instant même la réponse la })lus convenable, et la louange fine, et lavis délicat , et la réflexion propre, en rapport avec le discours de l'orateur qui l'avait harangué. Avait-il à traiter avec les personnages des plus hauts rangs de la société, il se les attacliait par sa parole aimable et gracieuse, quelquefois même dès la première entrevue ; et c'est ainsi que les charmes de son esprit lui avaient conquis partout de nombreux et puissants amis. Enlin, avait-il à prendre un parti dans des circonstances difficiles, son esprit trop élevé pour être accessible aux préventions et aux préjugés ne voyait que la chose en elle-même, et en balançait avec impartialité les raisons pour et contre : trop humble pour s'en
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rapporter à lui seul, il prenait volontiers conseil : tro[) sage pour précipiter ses décisions, il les mûrissait toujours dans le calme de la réflexion.
Mais, quelque remarquable que fût le cardinal par les qualités de l'esprit, il l'était bien plus encore par celles du cœur. C'était un cœur noble et à sentiments élevés, étranger à toutes les petitesses de la vanité, de l'amourpropre, de la recherche de soi-même ; un cœur généreux, empressé de faire à tous les hommes le plus de bien qu'il pouvait, et infiniment reconnaissant pour le moindre bien qu'il recevait. 11 avait pour principe que, comme le bienfaiteur doit oubher le service qu'il a eu le bonheur de rendre, et ne jamais le faire sentir, la personne obligée doit au contraire s'en souvenir toujours, et montrer en toute occasion qu'elle s'en souvient réellement. Ce principe était chez lui une pratique invariable : après un bienfait donné, il paraissait la personne obligée, et redoublait d'attention et de zèle ; comme, après un bienfait reçu, souvent même après un léger témoignage d'intérêt et de bonne volonté, sa reconnaissance et son affection vous étaient assurées pour toujours. De là cet empressement à accuciUir et inviter à sa table tous les Anglais ou Irlandais qu'il avait occasion de voir. « Ce peuple, disait-il, m'a reçu avec tant de bonté, traité avec <( tant d'indulgence, que je suis heureux toutes les fois « que je rencontre l'occasion de lui témoigner ma recon- « naissance dans quelqu'un des siens. » C'était un cœur « tendre et sensible, non pas de cette sensibilité qui est de la faiblesse, qui énerve l'âme et le courage, mais de cette sensibilité qui est la tendresse de la charité, qui a fait pleurer Notre-Seigneur sur Lazare mort et sur Jérusalem infidèle. 11 n'approuvait pas ces cœurs durs qui se font un système et comme un devoir de religion d'être froids
dans leurs attaches, et de ne pas pleurer ceux qu'ils aiment quand la mort ou quelque événement les en sépare. <( La religion, disait-il, n'est qu'amour ; elle ne détruit « pas dans le cœur ce qui est tendre et aimant, elle ne « fait que l'épurer et le sanctifier. » Cette sensibilité alla chez lui toujours croissant, et, vers la fin de sa vie, les moindres choses l'attendrissaient et faisaient couler ses larmes. De là on peut conclure ce qu'il était en amitié. En lui véritablement se réalisait la parole de Fénelon, « que rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si « aimable, si aimant, qu'un cœur que possède et anime « une amitié épurée par la religion. » Il aimait avec tant de franchise, de cordialité et d'abandon, qu'à mesure qu'on le connaissait davantage, on l'aimait toujours davantage, et on ne pouvait plus se détacher de lui lorsqu'on avait commencé une fois à l'aimer : c'était, comme on l'a dit de l'archevêque de Cambrai, tout ce que l'âme la plus noble, la plus douce et la plus sensible peut offrir d'aimable et d'attrayant. On a vu des gens faire le voyage des Etats-Unis à Bordeaux, uniquement pour jouir quelques semaines de son amitié ; d'autres venir se fixer dans cette ville pour ne jamais se séparer de lui : tant était puissante l'espèce d'enchantement qu'il apportait dans le commerce de l'amitié. Aussi disait-il vers la fin de sa vie que, des amis qu'il avait eus dans le cours de son pxistence, il n'en avait jamais perdu un seul que par la mort ; tous lui étaient restés fortement unis, cordialement dévoués, et comme enchaniés par tout ce (ju'ils trouvaient d'aimable en sa société.
Une qualité surtout plaisait dans le cardinal de Cheverus et lui attacliait tous ses amis, c'était la franchise de son caractère : chez lui, point de détours, de déguisements ou d'arrière-])ensées ; tel on le voyait au dehors.