SON CARACTÈRE
tel il était au dedans ; jamais dans sa simplicité loyale, pleine de franchise et de droiture, il ne sut simuler un sentiment qu'il n'avait pas. S'il disait quelque chose, on était sûr que la pensée exprimée par sa parole se trouvait seule au fond de son âme ; s'il faisait une protestation d'attachement, on pouvait compter que le sentiment en était dans son Cœur; toujours sa parole était comme un l>eau cristal transparent à travers lequel on pouvait voir son âme tout entière. Il ne pouvait souffrir que, pour amener quelqu'un à ses fins^ on usât de réticences, de rcslrictions mentales ou d'équivoques, « En agir ainsi, « disait-il, c'est tromper ; et tromper, même pour une (( bonne fin, est indigne d'un homme et d'un chrétien. » Aussi il n'eut jamais deux langages, l'un pourla personne présente, l'autre pourla personne absente ; il voulait toujours dire les choses franchement, telles qu'elles étaient, et entendait qu'on les lui dit de même. Rien ne le révoltait autant que le défaut de simplicité et de droiture. Un jour il chargea un de ses grands vicaires de rédiger un mandement pour promulguer diverses dispositions administratives un peu compliquées, dont celui-ci avait fait une étude spéciale. Le grand vicaire s'en acquitta de son mieux, et, en remettant son travail à rarchevêque, il le pria instamment de souffrir qu'on l'en crût l'auteur, et de ne pas révéler la main étrangère qu'il avait empruntée : c'était chose difficile à sa franchise, et quelqu'un étant venu le complimenter sur ce mandement, il n'3^ put pas tenir; il lui aurait fallu supporter un éloge qui ne lui revenait pas : « Monsieur, » répondit-il avec un sourire aimable , qui décelait la perfection de son humilité autant que la candeur de son âme, « de tous mes man- « déments, celui-ci est le seul que je n'aie pas fait, et « c'est le seul pour lequel j'aie reçu des éloges. » Ce
même esprit de franchise présidait à tous les actes de son administration ; jamais ni ruses, ni biais, ni détours ; tout s'y faisait à découvert et sans voies cachées : il disait franchement à l'un les difficultés du poste oîi il l'envoyait, à l'autre les reproches divers qu'on avait à lui faire. Ce même esprit se faisait remarquer jusque dans sa conduite privée et personnelle : jamais, ni dans la piété, ni en quoi que ce soit, il n'empruntait l'apparence d'un sentiment qu'il n'avait pas : « Je parais ce « que je suis, disait-il, et je tâche d'être ce que je dois « paraître. » Un jour on le félicitait de ce qu'aucun des ])àtiments voisins de l'archevêché n'avait vue sur son jardin : « Peu m'importe, répondit-il, je n'ai pas deux « manières d'agir, l'une quand les hommes me voient « l'autre quand ils ne me voient pas : je tâche de ne rien « faire en particulier que je ne puisse faire en public, et « même de ne rien penser que je ne puisse dire tout « haut, si cela était opportun. »
Après cela, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'il ait été si humble et si modeste : l'humilité chrétienne est la franchise de la vérité, et l'homme n'est orgueilleux que parce qu'il ne veut pas s'avouer à lui-même la vérité de son néant et de sa misère : de son néant, puisque tout ce qu'il a est un don du bon Dieu qui peut lui être enlevé à chaque instant ; de sa misère, puisque tant de penchants au mal, contre lesquels il faut sans cesse combattre pour être vertueux, lui révèlent qu'il est un être dégradé, qui ne peut s'enorgueillir sans se mentir à soi-même. Le cardinal de Gheverus s'avouait franchement toutes ces choses, et il en était si pénétré, qu'il avait de lui-même les sentiments les plus humbles et les plus modestes. Il . ne se mettait dans sa propre estime au-dessus de personne au monde, pas même au-dessus des pauvres et des
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hommes des plu? basses conditions, « parce que, disait- « il, ce sont nos frères, nos semblables, et peut-être « plusieurs d'entre eux seront un jour plus élevés que « nous /levant Dieu ; » pas même au-dessus des plus grands pécheurs, parce que, ajoutait-il, qui sait ce que « nous serions devenus sans la grâce de Dieu? Peut- « être eussions-nous fait pis encore. » Il entrait surtout dans les sentiments d'une humilité profonde toutes les fois qu'il visitait les maisons d'aliénés qui étaient dans son diocèse. « Il y a parmi ceux-là, disait-il, des hommes « qui avaient beaucoup d'esprit et de connaissances ; « tout cela leur a été enlevé dans un instant, et il peut « nous en arriver autant à nous-mêmes, au moment que « nous y penserons le moins. Comment après cela peutu on s'enorgueillir de son esprit ou de sa science ? » 11 estimait peu les aperçus de notre raison, si sujette cà errer, et aimait mieux se soumettre avec une simphcité d'enfant à une parole de foi que de consulter tous les les raisonnements humains. Si on lui parlait des obscurités mystérieuses de notre religion, il n'avait garde d'en sonder la profondeur par des explications téméraires et hasardées ; il les adorait humblement et invitait les autres à les adorer de même, en leur redisant le mot de Noire-Seigneur : A^escis modo, scies autem postea : « Ce '< que vous ne comprenez pas maintenant, vous le com- « prendrez plus tard : ce que vous croyez ici-bas, vous (' le verrez dans l'éternité. »
Avec des sentiments si humbles, il est facile de concevoir combien la conduite du cardinal était éloignée do tout faste et de toute prétention. Jamais on n'a vu en lui l'ombre d'ostentation et d'amour-propre ; jamais la moindre apparence d'orgueil et de fierté : c'était, au contraire, une humilité si profonde, une modestie si
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étonnante, qu'il avait besoin d'être consolé et encouragé. Quand il parlait de lui-mémo, c'était dans des termes de confusion et d'humiliation ; il recommandait aux prières sa pauvre personne, le pauvre archevêque ; et la manière si humble, l'émotion avec laquelle il disait ces choses, prouvaient qu'il parlait du fond du cœur. Quand il était à la tête de son clergé rassemblé pour les retraites pastorales, il semblait avoir honte d'élever la voix au milieu de ses prêtres ; il se regardait comme le dernier de tous, et empruntant la célèbre parole de l'évéque d'Hippone : « Je sais, disait-il, que Jérôme vaut mieux qu'Augustin, « je ne me fais point illusion à moi-même ; mes frères, « mes bien-aimés, soutenez ma faiblesse, j'ai besoin de « votre appui pour ne pas tomber dans le découra- « gement. » Quanta infirmiores sumus, tanto his pluribus indigemus. Les larmes et rattcndrissement de tout le clergé accueillaient des paroles si humbles, et on admirait comment il mettait merveilleusement en pratique l'avis de TEsprit-Saint : « Êtes-vous en dignité au-dessus des « autres, ne vous en élevez pas ; soyez au milieu d'eux « comme l'un d'eux : « Rectorem teposuerunt, noliextolli ; esto in illis quasi unus ex ipsis ^.
Le cardinal de Cheverus faisait plus encore ; il supportait les injures et les offenses comme si ce n'eût été rien de manquer à sa pauvre personne, suivant son expression. Plusieurs fois on oublia toutes les bienséances sociales jusqu'à lui adresser les lettres les plus mortifiantes, soit par le fond, soit par la forme. Jamais il ne s'en offensa, ni ne s'en émut, ni même ne songea à s'«;n plaindre; et, quand il revoyait les auteurs de ces
' Ponlilical. JUjm., di: Ordinal. Prcshyt. »Eccl. XXXU, 1.