‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 94 sur 115 · SON HUMILITÉ · texte numérisé non relu

SON HUMILITÉ

lettres, il leur parlait avec une honte touchante et paraissait avoir tout ouhlié ; ou, s"il se souvenait de quelque chose, c'était par attachement pour eux : « Pcr- « mettez-moi, leur disait-il, de vous donner un avis d'ami, " uniquement dans vos intérêts. La manière dont vous « m'avez écrit n'a pas d'inconvénient par rapport à moi, « et je n'ai garde de m'en offenser; mais si vous écriviez t( sur ce ton à d'autres personnes en autorité, qui ne « vous connaîtraient pas comme je vous connais, qui ne « vous aimeraient pas comme je vous aime, il pourrait « en résulter pour vous de fâcheuses conséquences : « vous vous feriez des ennemis qui pourraient vous « nuire. » L'histoire de sa vie nous l'a montré, en bien d'autres circonstances, calme au milieu des blâmes, patient parmi les reproches : il acceptait volontiers la défaveur des jugements humains ; et souvent, quand il était tout à coup obligé de monter en chaire avant d'avoir eu le temps de réfléchir, on lui a entendu dire avec son aimable gaieté : « Je m'expose à ce qu'on dise « que le pauvre archevêque radote, mais il y a peu de (( mal à cela. »

Toutefois une chose montre mieux encore la sincère humilité du cardinal, c'est que toute sa vie il ne chercha jamais qu'à faire le bien dans le silence et l'obscurité, qu'à se dérober à l'éclat des honneurs et au bruit de la renommée. Lorsqu'il étudiait en Sorbonnc et y obtenait tous ces glorieux succès qui pouvaient faire naître dans son cœur des espérances d'un brillant avenir, son unique pensée alors était d'obtenir une chaire dans la faculté, et là de couler jusqu'à la mort des jours obscurs, mais l)aisibles, partagés entre la prière et l'étude. Telle était la vie retirée et tranquille qu'avaient choisie la modération de ses désirs et la modestie de son caractère.

Lorsqu'il partit d'Angleterre pour se dévouer aux missions d'Amérique, il ne voyait dans ce projet qu'une vie cachée, mais utile, laborieuse ; c'était là sa seule ambition. S'il fut élevé à l'épiscopat, ce fut à son insu et malgré ses résistances. Obligé de consentir, il n'en fut ni moins humble ni moins modeste que quand il était simple prêtre. Si, rappelé en France par les ordres du Roi, il lui fallut passer de Montauban à l'archevêché de Bordeaux, ce fut avec une peine indicible, et son humilité en fut comme atterrée. Si, enfin, il fut élevé au cardinalat, il fit, pour empêcher cette promotion, tout ce qui lui fut possible ; et le chagrin de n'avoir pu y réussir l'accompagna jusqu'à la tombe. Les dignités lui inspiraient une horreur qui a fait pendant une partie de sa vie une de ses croix les plus douloureuses, jusque-là qu'il disait qu'il était tenté quelquefois de désirer un petit grain d'ambition, pour soutenir son courage sous le poids d'honneurs qui l'écrasaient, a La Providence, disait-il, (' a été bien sévère envers moi ; je n'ai jamais désiré que « d'être caché, je n'ai jamais eu que de l'éloignement « pour les honneurs, et elle a toujours contrarié mes « inclinations. » Enfin, pendant les derniers jours de sa vie, il répétait conlinuellcment à ses amis que le cardinalat lui donnerait la mort, qu'il ne pouvait se faire à l'idée d'une élévation si opposée à ses goûts ; et sa tristesse était profonde.

De ces sentiments d'inimilité naissait dans sa conduite et ses manières une simplicité tout apostolique. Les choses les plus simples, soit pour son vêtement, soit pour son logement, soit pour sa nourriture, étaient toujours le plus de son goût. Une petite table et une chaise faisaient tout l'ameublement de, sa chambre privée; un lit d(; sangle recouvert d'un léger matelas faisait sa

Page 1