‹ Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de BordeauxChapitre 96 sur 115 · SA SIMPLICITÉ · texte numérisé non relu

SA SIMPLICITÉ

lequel il savait faire et dire à chacun ce qui convenait, décelaient si évidemment l'homme supérieur, qu'on ne l'approchait jamais qu'avec une sorte de respect timide. Ses plus intimes confidents mômes éprouvaient ce sentiment; et ses manières toujours nobles, sans cesser d'être simples, contenaient tellement tout le monde dans le respect, qu'aucun d'eux n'eut jamais la hardiesse de se familiariser avec lui. Sa simplicité, en le montrant tout entier tel qu'il était, dépouillé de tout l'entourage de la grandeur, ne le faisait voir que plus noble et plus grand. On avait beau l'observer en détail, on ne découvrait chez lui aucun de ces défauts qui déshonorent si souvent la grandeur et la rendent ridicule ou méprisable ; aucune prétention, aucune petitesse, aucune délicatesse pour luimême, aucune cour de favoris adulateurs et à privilèges ; jamais une parole triviale, jamais une de ces plaisanteries basses dont quelquefois on se permet d'égayer la conversation ; il ne souffrait pas même qu'on en proférât en sa présence. « Cela ne convient [tas, disait-il avec « saint Paul, à la dignité d'une bouche chrétienne ; et, si « de pareilles expressions peuvent s'excuser dans le vul- « gaire, elles souillent toujours la sainteté des lèvres du « prêtre. » Tel était l'ascendant du cardinal de Gheverus, que sa seule présence commandait à tous le respect et la vénération, et il n'avait qu'à se montrer simplement ce qu'il était, sans avoir besoin de s'élever, pour paraître grand. Mais, indépendamment de son mérite personnel, son humilité et sa religion lui avaient enseigné un secret pour s'entourer de respect et de considération : c'était de respecter beaucoup les autres. Il usait envers tous de tant d'égards, qu'on en était confus et comme obligé de ne pas rester en arrière ; d'où il avait conclu cette vérité

d'expérience, que rien ne force tant les hommes à vous respecter que de les respecter beaucoup eux-mêmes.

Avec des goûts si simples et tout à la fois si nobles, il est facile de concevoir jusqu'où le cardinal portait l'esprit de désintéressement : une vertu si austère avait peu de désirs et de besoins ; une âme si noble était placée bien haut au-dessus de la basse avarice. Toutes les richesses ne lui étaient rien, et il ne regarda jamais ce qu'il en posséda, dans les diverses positions de sa vie, que comme un dépôt que le ciel lui confiait pour le répartir entre les pauvres, après qu'il en avait prélevé son strict nécessaire.L'esprit d'intérêt, considéré surtout dans un prêtre, qui est l'homme de Dieu et qui a placé ses espérances dans le ciel, avait à ses yeux quelque chose de bas et d'indigne qui le révoltait; aussi ne thésaurisa-t-il jamais. Ne rien ramasser pour ne pas s'exposer à y attacher son cœur, et ne rien devoir pour ne pas s'exposer à faire perdre ses créanciers : tels furent toujours ses deux principes. Avant de partir pour l'Amérique, il se fit pauvre en renonçant à tout son patrimoine ; en Amérique il vécut pauvre, se privant et se dépouillant de tout pour soulager ceux qui étaient dans le besoin, jusque-là que quelqu'un se permit un jour de lui représenter qu'il ne laisserait pas même de quoi se faire onterrer ; et, à cette difficulté, le charitable prélat répondit en riant : « Ah ! pour cela, je suis sans inquié- « tufle ; quand je serai mort, je saurai si bien empoi- « sonner tous ceux (pii m'entoureront, qu'ils seront « forcés de me mettre en terre gratuitement, et même de « payer, s'il le faut, pour se débarrasser de mon pauvre '< cadavre. » Lorsqu'il revint en France, il vdnliit jiartir pauvre d'Amérique comme il y était venu pauvre, aban-

SON DÉSINTÉRESSEMENT. 30o

donnant jusqu'à sa bibliothèque, chose à laquelle les hommes de lettres attachent un si haut prix, et le dernier objet dont ils se détachent. Sur le siège de Bordeaux, il donna à mesure qu'il reçut, ne voulant pas que les revenus d'une année se rencontrassent avec les revenus de l'année suivante : « Ce serait, disait-il, se « défier de la Providence ; et cette défiance serait plus « coupable chez moi que chez tout autre, puisque, dans « les vicissitudes diverses de ma vie, jamais la Provi- « dence ne m'a manqué; chaque jour elle m'a fourni le « nécessaire et souvent le superflu. » De là venait qu'il ne voulait entendre à aucune réserve pour l'avenir ; et l'économe, prévoyant des difficultés pour faire face aux dépenses, en était réduit à lui cacher le véritable état de ses finances. Un jour il reçut vingt mille francs par testament ; une heure après il ne lui en restait plus rien, tout était employé pour une bonne œuvre. Mais ce n'était pas seulement en donnant ce qu'il avait que se montrait son désintéressement ; on le voyait encore mieux par la manière dont il supportait les pertes qui lui arrivaient. Quand la révolution de Juillet lui enleva \nngt-deux mille francs de rente, jamais il n'en parut triste un seul instant : il répondait par d'aimables plaisanteries à ceux qui paraissaient le plaindre, ajoutant qu'il était encore beaucoup trop riche pour lui ; que, dans la réalité il ne perdait rien ; mais que les pau\Tes, qui seuls perdaient ces vingt-deux mille francs chaque année, étaient les seuls à plaindre. Quand on lui annonça, dans l'hiver de 1835, que la gelée venait de détruire toutes ses vignes, et que le dégât s'élevait à plusieurs milliers de francs : « Tant mieux, répondit-il avec sa gaieté accoutumée, il « vaut beaucoup mieux que ce malheur soit tombé sur « moi que sur quelques pauvres propriétaires ou fermiers

« qui ont besoin, pour vivre, du revenu annuel de leurs « terres. » Et pas l'ombre de peine ne parut s^ur son visage, ni ne se remarqua dans ses paroles.

Et comment ce grand cardinal aurait-il tenu aux biens de la terre, lui qui portait le détachement évangélique jusqu'à la mortification la plus sévère ? Il méprisait souverainement toutes les délicatesses qui flattent le corps et tendent à lui procurer ses aises, pour le coucher, le vêtement, la nourriture et toutes les habitudes de la vie. Extrêmement dur à lui-même, il travaillait tous les hivers dans une chambre sans feu, excepté les deux dernières années de sa vie ; se lavait tous les matins à l'eau froide les pieds, la tête et les mains, même dans les plus grandes rigueurs de la saison ; bravait avec gaieté dans ses tournées pastorales et les glaces de l'hiver et les chaleurs de l'été. Il ne s'imposait guère de mortifications qui se fissent remarquer ; mais il acceptait avec joie et sans jamais s'en plaindre, sans même le faire connaître, toutes les incommodités, les gênes et les privations qui se présentaient. Il ne faisait qu'un repas par jour, ne prenant rien ordinairement avant mirli, presque rien le soir ; et encore, comme il faisait lui-même au dîner les honneurs de sa table, il mangeait peu, tout occ,u|)é de servir les convives et de veiller à ce que rien ne manquât à personne. Son corps était accoutumé à toutes les privations, comme à toutes les souffrances ; de sorte qu'il n'avait aucune de ces habitudes dont tant d'hommes sont esclaves, et dont ils doivent l'être, une fois qu'ils les ont C(mtractées, sous peine de compromettre leur santé. Pour s'encourager à souffrir et y encourager les autres, il conseillait « de regarder toujours au-dessous « de soi, et d'y voir t.int de mallieureux pour qui notre « position, disait-il, serait une situation heureuse : alors,

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