SA CHARITÉ
tous les hommes sans distinction avec une égale charité, s'affligeait de leurs fautes ou de leurs erreurs, mais ne molestait pas pour cela leurs personnes ; et, loin de voir d'un œil de haine ou de malveillance ceux, qui donnaient dans des écarts de conduite, de croyance ou d'opinion, il les aimait tendrement, parce qu'ils ne cessaient pas, pour cela, disait-il, d'être ses frères compris dans le grand précepte de la charité ; il les aimait même sous certains rapports plus tendrement que les autres, soit parce qu'ils lui inspiraient l'intérêt que commande le malheur, n'y ayant pas de plus grand malheur au monde que de faire le mal ou de penser mal ; soit parce que « le seul moyen de les ramener, disait-il, c'est de leur « montrer que nous les aimons beaucoup : s'ils soup- « çonnent en nous des préventions ou des inimitiés, nous « leur fermons le chemin du retour ; la porte de leur « cœur ne nous sera jamais ouverte. «Aussi ne pouvait-il concevoir cette charité qui se restreint dans le cercle des hommes de bien ou des hommes de notre opinion, et n'a pour tous les autres que de la froideur et de l'indifférehce quand ce n'est pas de la haine. « S'il était permis, « disait-il, de ne pas aimer un homme parce qu'il se « trompe ou ne voit pas les choses comme nous, la cha- « rite serait bannie de la terre ; car il n'y a que dans le ciel qu'on ne se trompe pas. » Il s'élevait aussi avec force contre ce préjugé si commun, qui transforme en hommes méchants et malintentionnés tous ceux qui diffèrent de nous en religion ou en politique. « Il n'y a, (( disait-il, qu'une profonde ignorance des hommes et du « monde, qui puisse accueillir un pareil préjugé : pour « moi, ajoutait-il, j'ai rencontré des hommes bons, cha- « ritables, obligeants, aimables, dans toutes les sectes « religieuses et dans tous les rangs politiques ; » et il
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aurait voulu qu'on eût été bien convaincu de cette vérité, afin que la dissidence de croyance ou d'opinion cessât d'être une occasion de haine parmi les hommes, un obstacle à la charité et à l'union des cœurs.
Mais, si le cardinal se montrait si tolérant pour les personnes, il était d'une fermeté inflexible pour les doctrines et pour tout ce que le devoir commande : attaché aux règles de la morale comme aux dogmes de la foi, il ne savait pas plus transiger avec le relâchement qu'avec l'erreur. Plusieurs fois des protestants ou des personnes qui n'avaient pas fait bénir leur mariage devant l'Église lui demandèrent à tenir, comme parrains, des enfants au baptême : toujours il les refusa, tout en mettant le plus de grâce, de bonté et d'aménité possible dans la manière (i'exprimer le refus ; plusieurs fois on sollicita près de lui la sépulture ecclésiastique pour des personnes mortes en duel, ou par suicide, ou après avoir refusé le ministère d'un prêtre, et toujours les sollicitations furent sans (iflet '. Un jour, une députation de paroisse vint se plaindre à lui d'un refus de sépulture ecclésiastique à regard d'un homme riche qui n'avait jamais voulu, pendant sa vie, faire bénir son mariage devant l'Élglise, ni à sa mort recevoir le ministère d'un prêtre ; et l'orateur se permit, à cette occasion, de parler de l'intolérance du curé. « L'intolérance, reprit avec force M. de Gheverus, « elle est tout entière de votre côté : vous ne pouvez « souffrir qu'un prêtre remplisse son devoir, et vous <( voulez le forcer à reconnaître pour cathohque un « homme dont la vie et la mort ont étéanlicathohqucs! » Honteux de se trouver eux-mêmes coupables de la faute
•Toutes ces règles ont éU- consignées par le cardinal dans les Slaluts qu'il u duiiués à 60u clergé.
SA DOUCEL'R. 3H
qu'ils voulaient déverser sur leur pasteur, ces envoyés se retirèrent en silence et sans ajouter une seule parole. yVinsi le cardinal de Gheverus, quoique si tolérant pour les personnes, a toujours tenu aux. bonnes règles sans jamais en dévier, et la religion ne connaît pas d'autre tolérance ; toute autre dont le monde voudrait faire honneur au cardinal serait une tache à sa mémoire, une calomnie de ses véritables sentiments.
Cette tolérance bien entendue prenait sa source dans un fonds inépuisable de douceur, fruit de sa religion et de sa piété : jamais on ne remarquait on lui ces variations d'humeur, ces saillies de caractère, ces accès brusques d'une âme aigrie, mécontente ou mélancolique, ce ton dur dans le reproche qui afflige ou fâche plus qu'il ne corrige, qui annonce l'homme mû par sa mauvaise humeur plutôt que le ministre inspiré par la charité ; il portait dans toutes ses manières, comme dans toute sa conduite, l'expression tranquille et touchante ilu calme et de la mansuétude de son àmc, et, malgré les peines de toute espèce qui traversèrent sa vie, c'était en lui une douceur toujours égale, une parole toujours bonne et aflable. S'il avait aiïaire à des esprits contentieux et difficiles, il exposait avec douceur ce qu'il avait à leur dire, puis les laissait parler, ne leur opposant plus i[ue le silence ou quelque parole aimable propre à détourner la conversation : c'était chez lui une règle invariable de ne jamais avoir ni contestation ni dispute avec qui que ce fût. « Pour disputer ou contester, disait-il, il faut être deux ; et je ne veux me faire le second de personne. » Si quis videtur contentiosus esse, nos talem cousue tudinem non habemusK H ne recommandait rien
1 I Cor., XI, 16.
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tant à ses prêtres que cette douceur dans tous les rap- [)orts avec le prochain : (( Fortiter in re, leur disait-ii, « suavité?' in modo : Tenez, avec fermeté aux principes ; « mais dans la manière de les appliquer, usez de dou- <( ceur et de ménagements. » Et il leur citait pour exemple saint Jean-Baptiste, qui, tenu dans une dure captivité par llérode, prince en qui la mollesse le disputait à la cruauté , avait cependant réussi , par la douceur , à prendre empire sur lui, jusqu'à lui faire faire beaucoup de bien : Eo audito, dit TÉvangile en parlant de saint Jean-Baptiste, Herodes mulla faciebai '. C'était aussi par cette douceur aimable que le cardinal de Gheverus gagnait tous les cœurs. Il a eu à traiter pendant quarante ans avec bien des autorités diverses, et à Boston, et à Montauban, et à Bordeaux ; cependant il est inoui que personne ait résisté à tout ce que sa parole douce et noble avait d'aimable et d'attrayant ; tous ont été subjugués par l'empire de sa douceur, tous se sont fait un devoir de lui plaire, un crime de le contrarier, un bonheur de seconder ses vues et de prévenir ses désirs. Ce n'est pas qu'il ait jamais rien cédé là où le devoir commandait d'être ferme, et sa douceur n'était pas de la mollesse. « Mon ami, disait-il à un de ses prêtres vers « le temps de la révolution de Juillet, j'ai confessé ma « foi dans ma jeunesse au péril de ma vie ; et, malgré « ma vieillesse, je sens encore le même sang qu'alors « couler dans mes veines : plutôt que de trahir un « devoir, je saurais encore, avec la grâce de Dieu, « m'exiler ou mourir. » Le cardinal savait dire, quand il le fallait : // n'est pas peimiis, Non ticet^; mais il le
' .Marc, VI, 20.
« .Mallli., .\iv, 4.