‹ Vie du chevalier de Faublas (volume 3)Chapitre 10 sur 12 · C:>. VIE DU CHEVAL lEIl · texte numérisé non relu

C:>. VIE DU CHEVAL lEIl

•Cïimment se portent madnme la marquise et sa hfllc amie, nous demanda-t-ii avec un intérêt affecté? Je n'osais répondre. La marr|uise , sentant qu'il serait inutile d'essayer de lui laire croire qu il se trompait, aima mieux soutenir une conveisation délicate, qu'elle aurait peut-être heureusement terminée ]^ar son adresse, si le comte eût et' moins instruit. Quoi! c'est vous, M. le comte, vous m'avez reconnue I cela m étonne. Je crojais que vous avicA juré de ne plus me voir et de ne me parler jamais. — Il est vrai que fe vous l'avais promis, madame, et je sais com])ien cette a.s5urance que je vous ai donnéo vous a mise à

votre aise. Je ne vous entends pas, et vous

m entendez -mal : si je ne voulais pas vous voir , qui me forcerait à voiks parler ? Pourquoi serais-je

venue ici chercher votre rencontre ? Chercher

ma rencontre, madi:nie 1 Quoique l'aveu soit trèsflatteur, je conviens que j aurais eu peut-être la sottise de le croire sincère, si cette chère enfiJut

que voilà monsieur, interrompit la marquise,

n'avez- vous pos amené la comtesse ? . . . . Elle o-.t très-aimable , la comtesse ! . . . . qu'en dites-vous?- — Je dis, madame, qu'elle est surtout très -officieuse !... La marnuise l'interrompit encore en jouant le dépit; elle est très-aimabJe , la comtesse I , . . monsieur, vous auriez rlû l'amener . — Oui, madame] et vous lui auriez apparemment encore coniié i honnête «-mploi quelle a si généreusement accompli, si complaisamment rempli? Quoi I c'est peut-être moi qui 1 ai chargée de vous «couper toAxtc la soirée, de vous engager à me

DE FAUBLAS. di

faire une mauvaise querelle, à me vépt'îer cent lois une maussade plaisanterie , à me pousseï à hou!; enfin, de manière qiîe je sois forcée de vous dire des choses désagréahles , que vous n avez pas manque de prendre à la lettre , et dont je me sel'ais peut-être repentie, si vous étiez venu liier , comme je l'espérais, solliciter votre pardon. — Mon pardon I vous me l'auriez accordé , madauu-I Ah, que vous êtes généreuse! Mais soye?. iranquiile, je n'ahuserai pas de tant de hontes; je cr?:indrais trop de vous embarrasser heaucoup, et de faire aussi bien de la peine à ma jeune parente qui nous écoute si attentivement, et qui a de si bonnes raisons pour ne rien dire. Hél monsieur, lui répliquai-je aussitôt, que pourais-je vous dire? - — Rien, rien que je ne sache, ou que je ne devine, — Je conviens , M. de Rosamhert, que vous savez quelque chose que madame ne sait pas; mais, ajoutai-je en affectant de lui parler bas, ayez donc un peu plus de discrétion; la marquise n'a pas voulu vous croire avant-hier; que vous coùtc-t-il de lui laisser, seulement encore aujourd'hui , une erreur qui ne laisse pas d'être piquante? Fort bien, s'écria-t-il, la tournure n'est pas maladroite! Vous, si novice avant -hier! aujourd'hui si mèncujê l 11 faut que vous ayez reçu de bien bonnes leçons I Que dites-vous donc, monsieur, reprit la marquise on peu piquée ? — Je dis , madame , que ma jeune parente a beaucoup avancé en vingt-quatre heures; mais je n'en suis pas étonné , on saii. comment l'esprit vient aux fdles. — Vous nous fuites donc la grâce de convenir enfin que madeiDoi.cile Duror-

C'i ^ ii:. DU CnE\ A LiER tall est de son st;xel — Je ne m'aviserai plus de \9 nier, ma-iame ; je sens combien il serait cruel pout vous d être détrompée. Perdre une bonne amie, et ne trouver qu'un jeune serviteur 1 la douleur serait trop amère. Ce que vous dites là est tout-àlait raisonnable , répliqua la marquise avec une impatience mal déguisée ; mais le ton dont vous le dites est si singulier! £xpl-iqucz-vo«s , monsieur : cette enfant que vous m'avez présenlée vous-mèmo comme votre parente, est-elle en parlant Irès-ljas) ■ mademoiselle Duportail ou M. de Faublas ? Vous me forcez à vous faire une question bien extraordinaire; mais enfin, dites sérieusement ce qu'il en est. — Ce qu'il en est, madame, je pouvais hasarder de le dire avant -hier; mais aujourd'iiuL c'est à moi à vous le deraancicr. Moil réponditelle sans se déconcerter, je n'ai là-ch'ss«s- aucune esp'jce de doute. Son aip, ses traits, son maintien, ses discours, tout me dit qvi elle est mademoiselle Duportail; et d'ailleurs j'en ai des preuves qiTe J8 n'ai pas clierchées. ^Des preuves! — 'Oui, monsieur, des preuves. Elle a soupe chez moi avanthier.... — Je le sais bien, madame; et même elle était encore chez vous hier à dix heures. du matin. — A dixhcures du matin, soit; mais enfin nous l'avons recondniie chez elle. — ■ Chez elle! faubourg Saint Germain ? — INon , près de l'Arscnnl ; et M. ^on père... — Son pèvcl le baron de Faublas.^ Mais point du tout! 31. Duportail. M. Duportail nous a beaucoup remerciés, le marquis et moi.

de lui avoir ramené s , iille Le marquis et vous ,

madame? Quoil le marquiii vous a accompagnés

DE !^\Uî3LAS. 65

eln-7. 7iî. T'upoittui ? — ^Oiii, lîionsiciir; qu'y a-t-il «le 51 éiuiiTîaiit à cela . — Et M. Duportail a remei*cié la marquise ? — Oui , monsieur.

Ici le comte partit d'un éclat de rire. Ah! le boa juiîri! s'écria-t-il tout haut; l'aventure est excellente! ah: 1 honnête homme de mari! 11 se préparait à nous GTiittcr. Je crus c|u il fallait , pour l'int^;rèt de la marquise et pour le mien propre, essayer de modérer son excessive î^iiieté. Monsieur, lui di^ je en ]>.iissaut la voix, ne pourrait-on pas avoir avec vous une explication plus sérieuse? U me regarda en riant : une explication i trieuse entre nous ce soir, ma chère parente ? ( Il souleva un peu mon masque) Non, vous êtes trop jolie; j;e vous laisse aimer el plaire. Daiiieurj , il est juste que je proiltc aujourd'hui de mes avantages : l'explication sera pour demain, si vous le vouiez bien., — Pour demain, monsieur; à quelle heure et dans fjuel endroit? — L'heure? je. ne saurais vous' lu lixer; cela dépendra des cire». >stances. — N'allezvous pas souper chez la marrp ':^e ? Demain il sera peut-être midi , quand le très ' mmode marquis vous reconduira chez le très-complaisant M. Duportail : vous serez probablement l'aliguée; je ne veux point user d'un tel avantage ; il iaudra vous laisser le temps de vous reposer; je passerai chez vous dans la soirée. Je ne vous dis point adieu; j'aurai le plaisir de ^ous revoir une fois encore, avant que l'heui'c du berger sonne pour vous. U iïous salua, et sortit de la salle.

La marquise fut très-contente de son départ. II nous a porté de vîides coups, me dit-elle; mais

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nous ne pouvions guèie nous défendre mieux. J.^ lui observai que îe comte avait eu laîtention de baisser la voix chaque fois qu'il lui avait lancé quelques vives epigrammes;et qu'avant seulement l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avait paru du moins ne la vouloir point compromettre jusqu'à un certain point. Je ne m y ile pas , me l'épondit-elle; il sait que vous aivez passé la nuit chez moi, il est piqué; le retour q'j'il vous annonce n'est pas d'un bon augure : sans douie il nous prepai-e une attaque plris forte. Partons , ne l'attendons pas; n'attendoiiï pas le marquis.

Kous noiïs disrposions à sortir lorsque deux masques nous arrêtèrent. L'un des deux dit à la marquise : je te connais, beau masqne. Bon soir, monsieur de Faublas, me dit l'autre Je ne répondis point. Bon soir, monsieur de Faublas, répétat-il. Je sentis qu'il fallait recueillir mes forces et payer d'audace : Tu n*as pas l'art de deviner; beau masque; tu te trompes de nom et de sexe. — C'est que l'un et l'autre sont fort incertains. — Tu deviens fou, beau masque.— Point du tout : les uns te baptisent Faul)la?, et te soutiennent Ijcau garçon; les autres vous nomment Duportail, et jurent que vous êtes très-jolie fille.— —Duportail ou Faublas , lui repliquai-je fort interdit , que t'importe? — Distinguons , ])eau masque : si vous êtes une jolie demoiselle , il m'importe à moi ; si tu es un beau garçon , il importe à la jolie dame que voilà (en montrant la marquise^. Je demeurai stupéfait. ïl reprit : Répondez-moi , mademoiselle Duportail ; parle donc, monsieur de Faublas. — Décide-toi à

me donner l'un ou l'aiitie nom, beau masque. — Ahl si je ne considère que mon intérêt person^ul et les apparences , vous êtes mademoiselle Duportail ; mais, si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas.

La marquise ne perdait pas un mot de ce dialogue ; mai-s , déjà trop pressée par l'inconnu qui l'avait attaquée , elle ne pouvait me secourir. Je ne sais si mon trouble ne m'allait pas trahir, lorsqu'il s'éleva dans la salle une grande rumeur : on se précipitait vers la porte , les masques se pressaieiît en foule autour d'un masque qui venaj'i d'entrer; ceux-ci le montraient ati doigt; ceux-là poussaient de longs éclats de rire, et tovis ensemble criaient : c'est 21. le manjuis de B*'* qui s est fait une bosse au front! Dès que les deux démons qui nous persécutaient, eurent entendu ces joyeuses exclamations , ils nous quittèrent pour aller grossir le nombre des rieurs. Enlin les voilà partis 1 me dit ma belle maitresse , un peu étonnée ; mais, parmi ces cris redoublés, n'enteiidez-vous pas le nom du marquis ? Je parie que c'est lai nouveau tour qu'on a joué à mon pauvre mari !

Cependant le tumulte allait toujours croissant: Nous approchâmes; nous entendîmes des voix confuses qui disaient : Bon soir , monsieur le marquis de B*** : qu'avez-vous donc au front, monsieur le marquis? depuis quand cette bosse vous est-elle venue? Et bientôt, dans les transports de leur turbulente gaieté , tous les masques répétaient : c'est M. le marquis de B*** qui s'est fait une bosse au front. ' A force de coudover nos voisins,

c8 VIE DU CHEVALIER

i.'-ns parvimnes à joindre le masque tavît bafoué-t te n'était ni. le domino jaune du marquis, ni sa p'^.'îite taiile , et cependant c'était le m.arquis luiinêm^e! Nous vîmes qu'on avait attaché entre ses deux épaules un pelit morcLau de pajuer, sur lequel étaient tracés en caractères Lien lisibles, ce» mots dont nos oreilles étaient remplies ; C'est M. le marquis deB* * * (lal s'est fui une bosse au font! Il i:iOus reconnut tout d un ceun. Je ne comprends tien k ceci, nous dit-il tout hors de lui; allonsnous en. Toujours poursuivi par les huées dérisoires d'une folle jeunesse ^ toujours porté par les flots tumultueux de la foule empressée, il eut autant de peine à regagner la porte , qu'il en avait éprouvé pour pénétrer jusqu au milieu de la salle. Kous le suivîmes de près. Parl)len I nous dit le marquis , si confondu qu'il n'avait pas la force da juenfîre sa place dans la voitux'c . je ne comprends rien à ct-la; jamais je ne me suis si bicu déguise-', et tout le monde m'a reconnu! La marquise lui demancT^ quel avait été son dessein. Je voulais, lui répondit-il , vous surprendre agréablement: dès que je vous ai vues dans la salle dujsal , jii suis retourné à Ihôtel , où j'ai fait part de mes projets à Justine, votre femme de ciiandjre, et à celle de cette charmante enfant; car je les ai trour vèes ensemble. J'ai pris un domino nouveau; je me suis fait apporter des souliers dont les talons très-hauts devaient, en me grandissant beaucoup, jne l'endre méconnaissable. Justine a présidé à ma toilette (tandis qu'il parlait, la marquise détachait habilement letiquette perfide et la fourrait

DE FAUBLAS: 6p

^laii? 30 poclic }. Demandez à Jiist'iiel elle vou* (lira que je n'ai jamais été si bien déguisé ;' car elle me î"a répété cent fois : et tout le monde m'a reconnu 1

La marquise et moi , nous devinâmes aisément c ue nos femmes de cliambve nous avaient biea servis : Mais , i-eprit le marquis , après un moment xie réiliTcion , conimcnt out-iis vu que j'avais une ] osse au. iront? aviez-vous conté mon accident? — A personne, je vous assure. — Cela est bien singulier, ma figure est couverte d'un masque , et l'on voit ma bosse : je me déguise beaucoup mieux au'à l'ordinaire , et tout le monde me reconnaît ! Le marquis ne cessait de témoisjner son étonnement par des exclamations semblables, tandis que, la marquise et moi, nous nous félicitions tout bas de Iheureusc adresse de nos femmes , qui nous avaient épargné si comiqucmcnt les scènes f:tebeuses auxquelles nous auraient exposés le déguisement de son niari et la vengeance de mou riv.d.

Quel fut notre étonnement, lorsque, en arrivant à llvùtel, nous apprîmes que le comte nous y attendait depuis quelques minutes. Il vint à nous d'un air gai. J'étais sûr , -mesdames , que vous ne resteriez pas long-temps à ce bal : c est une assez triste chose qu'un, ])al masaué ! Ceux qui ne nous conuaisi-ent, pas nous j ennuient; ceux qui nous connaissent nous y tourmentent ! Uh, interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps de ra j ennujcr, u.oil tu vois comme je suis déguisé?-. — ^Ilé bien! - — lié bien , dès que je 5uis entre, lout le moniJe

-a VIE DU CHEVALIER

m'a veconnn.. — ^Comment, tout le iMOads? — Oui, oui, to'it le monde; ils m'ont dahovd entouré : Hé bonsoir , M. le manjuls de B**** , et dvù vous vient cette bosse au font , M. le marquis? et ils me serraient : et ils me poussaient I et des rires! et des gestes 1 et un bruit! je crois que j'ea resterai sourd : je veux être pendu, si jamais j'j retourne! Mais comme«t o-iî-iis su q^ue j avais cette l->o?se au front ?i — Parbleu! elle se voit d'une lieue! — ^• Mais mon masque?' — Cela, ne lait riea! Tenez;, moi, j'ai été reconnu aussi. Bon! reprit le marquis d'un air consoJ»*. Oui , continua le comte , mou aventure est assez drôle; j'ai rencontré là une tort jolie dame ,. qui m'estimait beaucoup, mais beaucoup, la semaine passée! J'entends, j'en-t<'ïid5 , dit le marquis. — 'Cette semaine elle m'a éconduit d'une manière si plaisante !..... Imaginez que j'ai tté au bal avec un de mes amis , qui" s'était fort joliment déguisé. . . La marquise effravée 1 inti-rrompit : Monsieiu* le comte soupe £>ans doute avec nous? Ini dit-elle de l'air du monde le plus fla- «ear. — Si cela ne vous embarrasse pas trop, maclrime. .. Quoi! interrompit le marquis ,^ vas-tu faire des façons avec nous? Crois-moi, essaje ])lutôt de faii-e ta paix avec ta jeune parente , qui t'en veut beaucoup. — Moi! mo-nsieur , point du tout ! j ai toujours pensé cpie M. de Hosambert était homme d'honneur; je le crois trop galant homme pour abuser des circonstances.... Il ne faut abuser de rien, me répondit le comte, mais il laut user de tout. Qu'est-ce qae c'est que des circonstances, s'écvia le marquis ? qu'entend-elle par des circon-

DE FAUCLAS. ni

stances! Quelles cii'conàtances y a-t-il?... liO sambcrt, lu me diras cela; mais rontc-nous doue ton histoire. — Volontiers. Messieurs, interrompit encore la marquise, on vous a déjà dit que le souper était servi. Oui, oui, allons souper, répondit le marquis; tu nous conteras ton malheur à table. La marquise alors s'approcha |de son mari , et lui dit à mi-voix : Y songez-vous bien , monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette enfant ? Bon , bon , lui répondit-il , à son âge , on n'est pas si novice ; et s'adressant au comte : Rosambert, tu nous conteras ton aventure ; mais tu gazeras tout cela de maniera que cette enfant.... tu m'entends bien ?

La marquise nous plaça de manière que le comte était entre elle et moi, et que je me trouvais, moi, entre le comte et le marquis. Un regard prompt de ma belle maîtresse m'avertit d'apporter à notre situation critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec ménagement, d'agir avec la plus grande circonspection. Le marquis mangeait beaucoup et parlait davantage; je ne répondais que par monosyllabes aux douces plrrases qu'il m'adressait. Le comte enchérissait sur les éloges du marqtiis; il me prodiguait, d'un ton railleur, les compiimens les plus outrés, assurait mnlignement que p<;rsonne au monde n'était plus aimable que sa jeune parente, demandait au marquis ce qu il en pensait; et, préludant avec la marquise jjar de légères épigrammcs , il proîc.tait qu'elle scTiIe, jusqu'à présent, savait piécisément combien madeipoiselleDupo^rt^ii méritait d'ètn: aimer

72 VIE DU GHEYALiEîl

La mai'quisç, également aclioite et prompte, répondit vite et toujours bien : mesurant la déteji = e à l'attaque , elle éludait sans aft'ccîation , ou se défendait sans aigreur : dé terminée à ménager um ennemi qu'elle ne pouvait espérer de vaincre, aux questions pressantes elle opposait les aveux équivoques, elle atténuait les allégations fortes pav les négations mitigées , et repoussait les sarcasm<;s plus amers qu'embai-rassans , par les l'écriminations plus fines que méchantes : très-intéressée à pénétrer les secrets desseins du comte, dont la vengeance était si facile, elle Texaminait souvc;ic d'un œil observateur : puis, essayant de le flcolui en l'intéressant, elle 1 accablait de politesses et d'attcntion-s , pvéiextait une forte migraine, traînait lanoruissannnent les doux accens de sa voix presque éteinte , et de ses regards supplians sollicitait sa grâce, qu'elle ne pouvait obtenir.

Dès Cjue les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirés , le comte commença une attaque plus chaude, qtji nous jeta, la marquise et moi , dans une mortelle anxiété.

Le comte. Je vous disais, monsieur lé marqnis, qu'une jeune dame m honorait la semaiaie pas-ce d'une attention particulière...

La MAr.QLisE [tout bas). Quelle fatuité

(Haut.) Encore uue bonne fui Utuc ! la matière est si uséel

Le comte. NoTijlnadamc, une iniidélité subjte, avec des circonstances nouvelles qui vous ainiisvvont.

DE FAUBLÂS. ^3

* La MAîiQUiaE. Point du tout, monsieur, ]c vous

assure.

Le marquis. Bon ! les femmes disent toujours qu'une histoire galante les enniiicl Rosambevt, conlc-nous la tienne.

Le C05ITE. Cette dame était au bal... je ne sais jjîlis quel jour .. (à /a marcjuise.) Madame, aideimoi donc, vous y étiez aussi...

La marquise (vivement). Le jour, monsieur, hé I qu'importe le jour? Pensez- vous d'ailleurs que j'aie remarqué?...

Le maequis. Passons, passons, le jour n'y fait rien.

Le comte. Hé bien, j'allai à ce bal avec un de mes amis qui s'était déguisé le plus joliment du monde, et que personne ne reconnut.

Le marquis. Que personne ne reconnut ! il était bien habile , celui-là; quel habit avait -il donc?

La marquise (très -vivement). Un habit de caractère , apparemment.

Le comte. Un habit de caractère! mais,

non.... (en regardant ta marquise.) Cependant je le veux Ijien, si vous le voulez; un habit de caractère soit; personne ne le reconnut ; personne, excepté la dame en question , qui devina que c'était un fort l)eau garçon.

(Ici la marcjuise sonna un domestique , le retint aaelifue temps sous ditjerens prétextes ; le marquis impatient le renvoya' le comte reprit.)

La dame charmée de sa découverte.... Mais je

ne veux plus rien dire, parce que le marquis la connaît.

Le mauquis ( riant \ Cela se peut. D'abord , j'en connais beaucoup! mais cela ne luit rien, continue.

La marquise. M. le coni.te , on donnait hier une pièce nouvelle ?

Le comte. Oui, madame; mais permettez-moi de finir mon histoire.

La aîARQUïSE PoiuL du tout; je veux savoir co que vous pensez de la pièce.

Le comte. Permettez, madame...

Le marquis. Hél madame, laissez-le donc nous raconter 1 . . .

Le comte. Pour abréger, vous saurez que mon û-une ami plut beaucoup à la dame; que ma préjjunce ne tarda pas à la gêner , et le moven qu'elle im.agina pour se débarrasser de moi...

La marquise. C'est un l'omaa , que cette liiitoire-là!

Le comte. Un roman, madame', ah, tout à rheure, si ion m'j force, je convaincrai les plu» incrédules. Le mojeu qu'elle imagina iiit de mtt détaçîiev une jeune comtesse, san intime ami»;, lemme très-adroite, très-obligeante, qui s'empai-;% de moi tellement...

Le .MAKQuis. Comment, on t'a donc bien joué/

Le co.mti:. Pas mal , pas mal ; mais beaucoup moins (pie le mari qui arriva.. >«

i^E mAïK^ms. Il y a un mari!... tant mieux I... j'aixr.c beaucoup les aveutures où figurent des ml-

DE FAUBLAS. yS

ris comme j'en connais tanti Hé bien, le mari arriva... Qu'avcz-vons donc,, niadam^e ?

La marquise. Un mal de î<jte affreux!..', je suis au supplice... (au comte.) Monsieur, remettez de grâce à un autre jouv le récit de cette aventure.

Le marquis, ilé ! non: cOate, conte donc, cela la dissipera.

Lr: COMTE. Oui , je (luis en deux mots.

Mademoiselle Dupoutail [au marquis tout ôas)., M. de Rosambert aime beaucoup à jaser, et. meut quelquefois passablement.

Le marquis. Je sais bien ,' je sais bien , maiis cette histoire est drcle; il y a nn mari, je parie qu'on l'a attrapé comme un sot.

Le comte (sans tcouter la marquise qui veut lui parler). Le mari ainiva; et ce qu'il y eut d'c'îouriant, c'est qu'en voyant la figure douce, fine, agréable ;^ fraîche du jeune homme si jolimeat déguisé, le mari crut que c'était une femme...

Le marquis. Bon!... oh, celui-là est excellent I on ne m'aurait pas attrapé comme cela , njoi ; jo me connais trop bien en physionomie!

Mademoiselle Dutortail. Mais cela est ia« croyable !

La marquise. Impossible ! M. de llosambert nous iait des contes... qu'il devrait bien finir, car je me sens fort incommodée.

Le comte. Il le crut si bien, qu'il lui prodigua les complimens, les petits soins, et mcme ij en vint jusqu'à lui prendre la main et à la lui serrer

doucement.... (au marquis. )\ tene?-, à peu près comme vous faites à présent à ma cousine.

L.E MARQUIS eionne j nuitta promnfement ma main qu'il tenait en effrt. Il i'a fait exprès^ me dit-il, je crois qu'il voudrait que la marquise s'aperçût de notre intelligence. Qu'il est jaloux! qu'il est méchant! Et menteur, lui répliquai-je, menteur!... comme un avocat! (Le comte toujours sourd aux instances cjue la marnuise avait eu le temps de renouveler, reprit : )

Tandis que le bon mari, d'un côte, épuisait Ie9 lieux communs de la vi^^^ille galanterie, et pressait la main chérie... la dame non moins vive, mais plus heureuse

La marquise. lié! monsieur, quelles femmes

avez-vous donc connues? Vous nous peignez

celle-là sous des couleurs!... Ne se peut-il pas que , trompée comme son mari , sur les apparences ?

Le comte. Gela ei'it été très-possible; mais je crois que cela n'était pas. Au reste, vous allez en juger vous-même , écoutez jusqu'au bout.

La marquise. Monsieur , s'il faut absolument que vous racontiez cette histoire , je vous prie au moins de songer que vous devez quelques menugemens (en regaidant mademoiselle Duportail) à certaines personnes qui vous écoutent.

Le bïArquis. Rosambert, madame a laison ; gare un peu cela, à cau:e de cette entant (en montrant mademoiselle Duportail. ).

Le comte. Oui. . . oui ! . - la dame fort émue, . . ^

La MAnQL'iSE. Monsieur, de grâce, abrégez des détails qui ne sont pas hoauùtes.

Mademoiselle DupoutAil ( d'un ton fort brusque). Il est minuit, monsieur.

Le comte (fort durement. ). Je le sais bien , maclemoiselle; et si cette conversation vous ennuie, je ne dirai qu'un mot. . . pour l'achever.

Le marquis (à mademoiselle Duportail.). Il est très-piqué contre vous. Les amitiés que vous me faites ! .... il est jaloux comme un tigre !

La marquise, m. le comte , à propos , pendant que l'y pense , avez-vous obtenu du ministre. ... ?

Le comte. Oui, madame, j'ai obtenu tout ce que je voulais; mais laissez-moi

Le marquis. Ah, ah! qu'est-ce que tu sollicitais donc ?

Le comte. Une petite pension de loooo 1. pour le jeune vicomte de G***, mon parent; il y a

déjà plusieurs jours Pour revenir à mon

aventure. . . .

Le marquis. Oui , oui , revenons-y.

La marquise. U doit être bien content de vQus, le vicomte ?

Le comte. La dame fort émue. ....

La marquise, M. le comte, répondez-moi donc.

Le comte. Oui , madame ; il est très-content. . . La dame fort émue. . . .

La MARQUIS!. Et son cheroncle lecommandeur?

Le comte. En est fort aise aussi , madame ; mais vous vous intéressez prodigieusement

La MARQUISE. Oui î tout ce qui regarde mes jimis me touche sensiblement, et cette affaire mQ

-8 VIE DU CHETALIER'

tourmentait à nanse de vous ; si vous m'en aviea parle plus tôt , j'aurais pu vous y servir

Le comte. Madame, je suis très-sensible..., mais permettez'-moi. . . .

La marquise. A-t-il en effet rendu quelque service à l'état , le vtcomte ?

RosAMBEnT ( en riant. ) Oui , madame ! sans lut, h.' duc de"*** n'avait pas d'héritier: la maison s'éteii^uait.

La marquise. Mais , si l'on récompense aussi magnffiquoment tous ceux qui servent l'état de cette manière , je ne métonnc plus de 1 embarras où est le tiésor rOYî>l

RosAMCERT. Très-Lien , madame I cependant permettez

La marqlise. Enfin, n'importe : si jamais pareille occasion se présente, emplojez-moi , ou bien nous nous brouillerons mortellement.

Le comte. Madame , je vous rends grâce. . . . permettez qu'enfin je reprenne le vécit de mon Aventure.

La M\r.QrisE. Oh, si vous vous adressiez à d'autres , je ne vous le pardonnerais pas , je vous en avertis.

Le MAiiQuis. Allons, voilà qui est dit : laissezle donc finir son histoire.

Le cojMte. La dame fort émue prodiguait au jeune Adonis

La ?,iarquise. Ocelle migraine j'ai !

Le comte. Prodiguait au jeune Adonis

La mAiiquise, tirant le marquis à part et lui partant ù mi-voix. Monsieur, je vous le répète, il

BE FAUBLAS. rg

n'est pas décent de conter devant cette enfant. . . .

Le marquis. Bon , hon , elle en sait plus qu'on ne croit I la petite personne est futée! aile/., je me connais en physionomie I

Le comte. Monsieur le marquis , je ne pourrai jamais finir ce récit, on miaterrompt à tout moment; mais je vais rentrer chez moi, et dejnain matin je vous enverrai tous les détails par écrit.

La MARQUISE, Bonne plr;ioanterie!

Le COMTE (au mar(juis. ). IVon , je vous l'enverrai , parole d'honneur; et je mettrai les lettres initiales de chaque nom... à moins qu'on ne me laisse iinir ce soir.

Le MAîiQUis. Eh bien! allons donc, finis.

La t.iauquise. a la bonne heure, iinissez; mais songez. . .

Le COMTE. La dame, fort émue, prodiguait au jeune Adonis les confidences flatteuses , les doux propos , les petits baisers tendres. . , . c'était vraiment une scène à a oir. ... on ne peut la peindre... mais on pourrait la jouer. . . Tenez, jouous-la.

Le marquis. Tu badines !

La marquise. Quelle folie .'

Mademoiselle Duiortail. Quelle idée!

Le comte. Jouons-la. Madame sera la dame en question ; moi je suis le pauvre amant bafoué. . . . Ah! c'est qu'il ncfns manquera une comtesse I . . . . ( A ta marquise. ) Mais madame a des talens précieux, elle peut bien remplir à la fois deu.\ voles difliciles.

La marquise (avec une colère contrainte.). Monsieur. . .

Bo YIE DU CHEVALiER

Le comte. Je vous flomande paidou , madame 5 ce n'est qu'une snppositioi).

Le MAnguis. Mais sans doute ; il ne faut pas que cela vous fâche.

La mauqui-ï; ( d'une, voix tteinfe et les larmes fLUx yeux.). Il s'agit bien des rôles qu on m'o^^e , monsieur... ; mais c'est qu'il est jjiea cruel que je nie plaigne depuis une heure d'ctre fort mal , sans qu'on daigne y fiùre la moindre atteulion. (Au comte en tremblant. ) Peut-on, monsieur, sans vous offenser, vous observer qu'il est tard, et que j'ai besoin de repos ?

Le comte, (un peu touché.). Je serais désolé diç vous importuner, madame.

La MARQi ;se. Vous ne m importunez pas , monsieur; mais je vous répète que je suis malade, et fort malade.

Le aiARQUîs. Eh! mais comment ferons-nou^ ? où couchera rnauemoiselle Duper tail ?<

La :MAiîQrisE (v'n'ement. ). En vérité, monsieur, il semble qu'il p'j ait pas un apptirtement dans cet hôtel !

Effravc de la tournure que l'entretien venait de prendre, je m'approchai du comte. Charmante enfant, me dit-il tout bas, laissez-moi; tout ce que vous TQ^e direz ne vaut pas tout ce que je suis curieux de savoir au juste, et ce que je vais apprendre tout à Iheure.

Le marquis. Il y a dea appartemcns , m.dame, mais cette enfant n'aura-t-elle pas peur toute seule ?

DE FAUBLAS., 8î

Le comte 'lavec vlvacUé. ). Pas plus que la dernière fois.

Li MMioxJis {brusquement en montrant la mar- (lu'tse.). Mais la detuièie lois elle a couché avec inndarae !

Le comte. Ah'

La ihauquise ( troublée ) balbutie.). Elle .1 couche dans mon appaitement. ... et moi. . , .

Le MARQUIS. EUe a couché dans votre lit, avec vous. Je le sais bien, pxiisque j'ai moi-même ferme les rideaux ; ne vous en souvenez-vous pas ?

(La mar(juise confondue ne répondit pas- le marauïs continua en ajpictant de parler bas. )

Ne vous souvenez -vous pas que je suis venu ■dans la nuit ? . . .

( Lrt marquise porta la main à son front, jeta nti cri de douleur , et s'éyanouit. )

Je n'ai jamais pu dccouvrir si cet cvanouissement était Lien naturçl ; mais je sais que , dès que le marquis nous eut quittés pour aller dans son appartement chercher lui même une eau qu il disait souveraine en pareil cas , la marquise reprit ses sens, rassura promptement Justine et la Dutour , accourues pour la secourir , leur ordonna de nous laisser, et que s'adressant au comte : Monsieur, lui dit-elle, avez-vous donc juré de me perdre? — iNon , madame 5 j'ai voidu m'instruirc de quelques détails que j'ignorais; vous prouvev qu'on ne me joue pas impunément, et vous lorcer de convenir rpie si je suis capable de me venger . . iU',

vous venger 1 interrompit-elle : et de quoi?— -.'o sais pourtant, coutinuçi tj-il^ niaitrc de mon re«i-

éeiitiment , ne pas porter la vengeance trop loin. Maintenant, madame, vous voilà tranquille, à une condition cependant. Je sens, ajouta-t-il en nous regardant malignement, je sens que je vais vous affliger tous deux: vous vous étiez promis une nuit heureuse, heureuse autant que celle d'a-i vant-hier; njais vous, monsieur, vous m'avez trop peu ménagé , pour que je m'intéresse au succès da vos projets galans ; et vous, madame, vous n'espcrez pas sans doute que, ministie complaisant de vos plaisirs. .. .Moi , monsieur! s'écria-t-ellè , je n'espère rien de vous ; mais je crojais aussi n'en avoir rien à craindre : et quelle que soit ma conduite, d'où vous viendrait donc, je vous en supplie, le droit que vous vous attribuez de l'éclairer?— Rosambert ne répondit à cette question que par un sourire amer : que , ministre com|>laisant de vos plaisirs , poursuivit-il , je puisse voir, comme un mari. . . Chargez-vous de choisir l'épi-

thète Je puisse voir M. de Faublais passer dans

vos bras en ma présence même. — ^Monsieur de Faublas dans mes bras I — Ou mademoiselle Duportail dans votre lit! n'est-ce pas la même chose? Eh ! mais , madame , je crojais que là-dessus nous étions d'accord? Crojez-moi , le temps est cher; ne le perdons pas à disputer plus long-temps sur les mots ; composons. Que cette charmante enfant m'accorde l'honneur de raccompan;Tier; que je la reconduise chez son père tout à l'heure : à cette condition , je me tais.

Le marquis entra, tenant un flacon. Je suis très- «easible à vos soins, lui dit la marquise; mais

TOUS voyez <jue je suis un peu moins mal ; je voudrais être tout-à-fait hicn , aiiu de pouvoir garder mademoiselle Duportaii. Comment ! s'écria le marquis. — Je suis loujours fort incommodée; il est impossible que cette cliùre enfant passe la nuit chez moi.- — Hé Ijien , madame, n'y a-t-il pas, comme vous le disiez tout à Dieure, un appartenient dans cet hôtel? — .Oui, monsieur; mai» vous m'avez fait une objection à laquelle je me

rends; cette enfant aurait peur! D'ailleurs,

la laisser ainsi toute seidel je ne le souffrirai

pas. — Elle ne sera pas seule, madame; sa femmtj

Je chambre est ici.. sa femme de chambre!......

Hé bien , monsieur, puisqu'il faut tout vous dire , M. Duportaii ne veut pas que mademoiselle sa fille couche ici. — Qui vous l'a dit, madame? — M. Its co3nrite vi^-ut de m'annoncer seulement tout à l'heure que M. Duportaii l'a prié de passer ici pour lui ramener sa {Ilie. — Pourquoi donc n^ nous as-tu pas dit cela tout de suite , toi ? — t

Mais répondit Rosambert en riant, c'est que

je n'ai pas voulu troubler votre joie pendant la souper. M. Duportaii envoie cliercher sa fille! reprit le mai-quis. Croit-il qu'elle est mal ici ? Pourquoi d'ailleurs te charger de cette commission •! Il uous doit une \isite et des rcmei'cimens ; quand il serait venu lui-mèiue !.... je le verrai. Je veu.^ •avoir quelles raisons.... Je le verrai.

.Je (Is une profonde révérence à la marquise; elle se leva, et vint à moi pour in'embrasser. M. d«i Kosambert se jeta entre elle cl moi : Madame, vous 4te3 si incommodée ! ne vous dérangez pas ; et , la

p)onnnt doucement par le bras , il la força de g asseoir; ensuite il prit ma main d'un air galant; et le marquis ne vit qu'avec le regret le plus vif mademoiselle Duportail et la Duîour s'éloigner dans la voiture du comte.

Au détour de la première rue, M. de Rosambert ordonna à son cocher d'arrêter. Je connais ce visage-là , me dit-il, en regardant ma prétendue femme de chambre: je ne crois pas que le ministère de cette brave femme vous soit agfréable chez

W. de Faublas ; ainsi nous nous dispenserons de la promener jusque-là. La Dutour descendit sans répliquer un seul mot, et nous continuâmes notre route. Je fis remarquer au comte que nous étions libres enfin, qu'il avait abusé de l'embarras de ma position, et qu'il ne pouvait se dispenser de m'accorder une prompte satisfaction. Je ne vois ce soir que mademoiselle Duportail, me répondit-il ; demain , si le chevalier de Faublas a quelque chose à me dire, il me trouvera chez moi. Nous ferons ensemble un déjeuner de garçon; je dirar librement à nion ami ce que je pense de sa conduite; et, s'il est raisonnable, j'espère le convaincre sans peine qu'il ne doit pas être si mécontent de la mienne. Cependant nous arrivâmes à la porte de 1 hôtel : ce fut M. Person lui-même qui me l'ouvrit. Ilm'apprit fjue le baron avait attendu mon retour avec plus d'inquiétude qtie de colère, et que, désespérant enfin de me revoir ce soir;, il ne s'était couché qu'après avoir recommandé vingt fois à Jasmin d'aller, dès qu'il serait jaur , me c;hereher au bal , ou chez le niarouis de B* **,

DE FAUBLAS. BS

Je me retirai dans mon appartement, où, rappelant à mon esprit les divers évcnemens de cette journée si peu tranquille, je fus moins étonné d'avoir pu la passer tout entière s:ius m'occuper de ma Sopliié; et, comme pour réparer ce long oubli, je répétai vingt fois son nom chéri. J'avoue pourtant que celui de la marquise vint aussi quelquefois sur mes lèvres; j'avoue que d'abord il r.)e parut dur d'être réduit à pousser d'inutiles soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d'oiTrir à ma Sophie le sacrifice de mes plaisirs , quelque involontaire qu'il eût été; et je m'endormis presque consolé du célibat auquel la vengeance du comte m'avait condamné.

J'allai , dès qu'il fît jour, présenter mes devoirs au baron. Il me dit avec beaucoup de douceur : Faublas, vous n'êtes plus un enfant , je vous laisse une honnête liberté; j'espère que vous n'en abuserez pas; j'espèi-e que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet hôtel; songez que je suis père, et que , si mon fils m'aime, il doit craiu-» dre de m inquiéter.

Je me hâtai de me rendre chez M. deRosambert, qui déjà m'attendait. Dès qu'il m'apcreut, il vint à moi en riant, et, sans me laisser le temps de dire un seul mot, il se jela à mon cou : Que je vous embrasse, mon cher Faublas I votre aventure est délicieuse ; plus je m'en occupe, et plus elle m'amuse. Je rinterroni]iis brusquement : Je ne suis pas venu pour recevoir vos complimens. Le comte me pria, d'un ton plus sérieux,' de m'asseoir: Vous p'juniez, me dit-il, m'en vouloir encore! j-c vGus i . , 8

reverrais dans les mcines tlispositions ! allons donc, mon jeune ami, vous êtes fou. Quoi 1 une ingrate Leauté vous luvorise et mt délaisse; c'est moi qu'on sacrilie; c'est à vous qu'on m'immole, et vous vous fâchez I Je ne punis ((ue par une inquiétude moinentaiiée les galantes tromperies du couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de Faublas prétend venger les petites tribulations de mademoiselle Duportaii! Je vous jure que cela ne sera ])as. Mon cher Faublas, j ai sur vous 1 avantage de six aimées d'expérience; je sais très-bien qu'à seize ans on ue coiui -it ([Uc sa rnaJtresse et son épée ; mais à vini;î-dcu.': , un Lomrae du monde ne se bat ];]us pour une femme. Je donnai quelques signes d étonnoraent qu'il remarqua. Croyez - vous au véritable amour ? ajouta-t-il aussitôt, c'est encore une des illusions de l'adolescence, je vous en avertis. Moi, je n'ai vu partout que la galanterie. Qu'est-ce d'ailleur* que votre aventure? une bonne fortune, et rieu de plus : et d'une histoire comique, nous ferions une tragédie! Nous nous égorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et qui demain vous plantera là. Ah I chevalier, garder votre courage pour une occasion plus importante; ça ne peut désormais soupçonner le mien; il est trop vrai que le fatal concours des circonstances nous foice quelquefois à verser le sang d'un ami; puisse rlionneur, l'inflexible lionneur, ne vous réduire jamais à cette lionible extrémité I. . . Mon cher Faublas, j avais à peu prés votre âge, quand I4 Uiarqujse de Kpiambci;, dont yc lvAj ie his

«nique, achevait sa trente-troisième année; elle était si ii-aichc encore, qu'on ne lui eiit pas donnô plus de vint-cinq ans ; dans le monde on l'appelait ma sœur ainée. Avec les agr-jmens do la jeunesse, elle avait conservé ses goi\ts , elle aimait les assemblées nombreuses et les plaisirs brajans^ Une nuit que je l'avais coiuliiile au bal de l'Opéra , on ly insulta pidjliquement. J'accouruâ aux cris delà maïquise, qui venait d'ôter son masque : déjà l'insolent inconnu l'avait suppliée d'excuser sa méprise, et se perdait dans la foule. Je le joignis, je 1 obligeai de se démasquer; je reconnus le jeune Saint-Clair, Saint-Clair compagnon de mon enlauce, et de tous mes amis le plus cher : Je ne croxfais pas que ce fut la marcfuise de Rosninbert! Voilà tout ce qu'il me dit, c'était beaucoup sans doute... Hélas! un murmure général noTis iit comprendre que ce n'était pas assez : l'honneur voulait du sang; nous nous battîmes. 6aint-Clair succomba; je tombai sans connaissance auprès de mon ami mourant. Pendant plus de six semaines , une horrible fièvre brûla mon sang , et troubla ma rr.ison. Dans mon délire affreux , je ne voyais que Saint-Clair ; sa plaie saignait sous mes yeux ; les convulsions de la mort agitaient ses membres tremblans , et cependant il me regardait d'un air attendri , d'une voix éteinte il m'adressait de îouchans adieux; dans ses derniers momens , il ne paraissait sensible qu'à la douleur de quitter le barbare qui venait de l'immoler. Long-temps cette affreuse image me poursuivit, long temps on trembla pour ma vie;

enfin la nature, secondée des efforts de i'art , opéra ma guérison; mais je recouvrai ma raison sans perdre mes remords. Le temps qui console de toiit, a séclié mes pleurs; mais jamais, jamais le .^ouvenir de cet aiTreux combat ne s eflacera de ma mémoire... Chevalier, je ne me verrais qu'avec peine obligé de ;nc battre avec un inconnu; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la vôtre... Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y forçait, mon cher Faublas, je vous ïc jure , votre victoire ne serait ni pénible , ni glorieuse; j'ai trop éprouvé qu'en pareil cas celui qui meurt n'est pas le j>lus malheureux.

Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon cœur; son trouble se dissipa peu à peu. Déjeunons , me dit-il; et reprenant sa première gaieté : Vous veniez me faire une querelle, ingrat, quand vous me devez mille remercimens. — . Mille remercimens? — Sans doute, n'est-ce pas moi qui vous ai fait connaître la marquise? 11 est vrai que je ne prévovais pas le malin tour qu'on me jouerait : j'aurais pu pressentir une infidélité; mais deviner qu'elle aurait lieu si promptcment , avec des circoustances si singulières! 'lise mit à rire.) Oh! mjis, plus j"v pense, jîlus je crois devoir vous féliciter. EU»» est délicieuse , votre aventure, et puis vous entrez dans le monde par la belle porte : la marquise est jeune, belle, pleine desprit! Considérée à la ville, bien venue à la cour, intrigante en diable, elle jouit d'un ci'édît immense, et sert ses amis chaudem nt. Je témoignai au comte que je n'cmploîrais jamais de tels

moyens pour aller à la fortune. Et vous avez tort , me répondit-il : combien de gens d'un vrai mérite ne se sont pourtant avancés que par-là!; Mais laissons cela : ne me donnerez -vous paç quelques détails sur cette nuit joyeuse de laquelle vous vous étiez bien trouvé sans doute, puisque, sans moi, vous auriez fait le lendemain?

Je ne me fis pas pi-esser. Ahl la ri3sée marquise , s'écria le comte, après m'avoirs^entendu ; ah! la iine dame , comme elle a lllé sou Ijonheur ! Et son honnête épou v , le cher marquis , le plus doux , le phis crédule , le plus complaisant des commodes maris , dont la France abonde ! En vérité, il me ferait croire que certains hommes ont été mis dans ce bas monde tout exprès pour servir à l'amusement de leur prochain. Mais sai femme ! sa femme ! . . . — Est très-aimable. — • Je le sais bien , je le savais même avant vous; et nous nous serions coupé la gorge à cause d'elle !' Ah! — Je conviens, Uosambert , que nous aurions mal fait. — Très - mal fait, et puis c'est qu'une telle incartade aurait été d'un exemple fort dangereux. — Comment? — "Tenez, Faublas, dans le cercle borné de chacune des sociétés particulières qui composent ce que la bonne compagnie appelle le monde, il y a nombre dintrigues qui se croisent, une foule d'intérêts fjui se contrarient. Tel est le mari de celle-ci, qui est lamant de celle-là; tel est aujourd'hui sacrifié, qui demain vous immole : les hommes sont entrepre- «ans , ils attaquent sans cesse ; les femmes sont faibles, elles cèdent toujours. U résulte de-là, que

co ML DU CnF.YALIT:Tl

le céirijat devient un état fort doux, ane le joui^ du mariage paraît moins insupportable; la jeunesse s'amuse, l'état se peuple, et tout le monde est content. Hé bien , si la jalousie alhat répandre aujourd'hui son noir poison , si les marie qu'on attrape s'armaient pour réparer l'honneur de leurs fraEjiles moitiés, si les amans qu'on délaisse s'égorgeaient pour se disputer un cœur volage, * vous verriez une désolation générale; la ville et la cour deviendraient un vaste champ de carnage. Combien de femmes crues sages seraient tout à coup veuves! que de beaux en fan s , réputés légitimes, pleureraient leurs pères! que de charmans bâtards végéteraient abandonnés! La génération présente passerait après avoir fait , mais avant d'avoir élevé sa postérité. — 'Quel tableau vous faites! Ros-^rnbert, vous peignez la galanterie: mais 1 amour tendre et respectueux...- — • IV'existe plus; il ennuyait les femmes! les femmes l'ont tué. — Vous n'estimez donc guère les femmes"?— Moi I je les aime... comme elles veulent être aimées. Ah! lui répliquai- je avec la plus f^vande vivacité , je vous pardonne vos blas- ]ihèmes; vous ne connaissez pas ma Sophie! Il me demanda l'explication de ces dcrniei'S mots; mais je la lui refusai avec cette discrétion qui , surtout dans sa naissance, accompagne le véritable amour.

Cependant nous déjeimions comme on dîne; le vin de Champagne n'était pas épargné, et Ion sait que Bacchus est le père de la gaieté. Il me parut que le coioter, s'il estimait peu les femmes,

Ï)E FAUBLAS., or

los aiirait boancoiip, et se plaisait à parler d'elles, IM.in dit systcme qu'il soutenait, il l'appuyait du scandaleuv récit des anecdotes galantes du jodr. Kosambert m'embarrassait sans me persuader; à chaque exemple qu'il me donnait , je l'épondis toujours qu'line exception , loin de détruire la règle, la prouvait. Mais vo\>s ne savez doue pas, me dit-il avec clialeur, vous ne savez donc pas à auel point la bonne moitié des individus de ce sexe tant honoré , porte chaque jour l'entier oubli de cette modestie naturelle , de cette pudeur innée que vous lui supposez? Il se leva avec vivacité;

et, riant de toutes ses forces : Parbleu! tenez

vous n'avez pas disposé de votre journée?

venez avec moi , verte? je vais de ce pas vous

présenter à une belle dame — nous en trouverons

chez elle beaucoup d'autres elles sont jolies;

vous serez le maître de les estimer toutes , et tant qu'il vous plaira.

Tous deux, en pointe de vin, noxis montâmes dans un honnête fiacre, qui s'arrêta devant une maison d'assez belle apparence ; mais les airs cavaliers de la maîtresse du logis , le ton leste dont le comte la traitait , l'accueil non moins leste dont elle m'honora, tout me fit soupçonner que j'étais engagé dans une partie de (îlles. .T'en demeurai convaincu , quand la brave dame , de qui le comte paraissait très connu , et qui voidait, disait-elle poliment, me déniaiser, m'eut montré toutes les curiosités de sa maison.

^ M. de Rosambe;t prenait la peine de m'expliquev tout, lui-même : Yoilà , me dit-il , le cabinet

c;? VIE DU CHEVALIER'

de bain ; c'est ici que se jjlanchissent et se parfument les gentilles rccviies que la ville et les campagnes fournissent journellement à cette active entremetteuse. Dans cette armoire , vous voyez plusieurs flacons d'une eau très-a tringente, dont le grand mérite est de réparer toute espèce de brèche faite à ce que les vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nées s'en servent discrètement , et vont ensuite la première nuit des noces, offrir au mortel heureux qui les épouse, un honneur tout neuf. A côté, remarcjucz l'essence à l'usacje des monstres ; elle produit un effet tout contraire : aussi ne s', n sert-on jamais. Hélas! il est passé, le temps des miniatures! et dans tout Paris , je gnge , on ne trouverait plus yne seule petite femme qui eût besoin de cette eau-là. En revanclie , si celle que vous vojez dans ces flacons plus grands , est aussi bonne qu'on le prétend , il s'en fera bientôt une prodigieuse consommation; vous verrez accourir chez le docteur Gu'Ubert de Préval une foule de clercs de procureurs, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de nos militaires, et presqua tous nos abbés : c'est le fameux spécipfjue.

Vous savez, Faublas , ce fjue c'est qu'un cabinet de toilette; celui-ci n'a rien de remarquable : passons.

C'est ici la salle de bal ; on n'y danse pas , maig 'Çn s'y déguise. Vous prenez cela pour une armoire? c'est une porte de communication: elle rend dans une maison qui a son entrée dans une autre rue. Une femme de qualité a- 1- elle de se-

crets Lesoins qu'elle soit pressée de satisfaire , elle entre par-là, se déguise en suivante, montre ses appas sous la bure, et reçoit ces vigoureux embrassemens d'un rustre grossier déguisé en prélat, ou d'un gros prélat si naturellement travesti , qu'on le prend pour un rustre : ainsi l'on se rend mutuellement service ; et comme personne ne sp l'econnaît , on n a d'obligation à personne.

Maintenant entrons dans iiufirmerie ', cpie le jnot ne vous alarme pas. Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses; considérez ces peintures obscènes : elles furent mises ici pour rallumer 1 imagination de ces vieux débauchés que la mort a frappés d'avance dans l'endroit le plus sensible ; et c'est encoi'e avec ces petits faisceaux de genêt pa^rfumés qu'on les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil mojen serait trop violent pour le beau sexe ; aussi lui a-t-on réservé ces pastilles : elles sont tellement irritantes, qu'une femme qui en a mangé , prend d'abord ce qu'on appelle la vage d'amour. Au reste, on ne les emploie ordinairement que contre quelques jolies villageoises, froides par tempérament et vertueuses de bonne foi. Nos honnêtes femmes qui ont du monde et d» l'éducation, ne résistent jamais assez pour qu'ofl, soit réduit à les attaquer avec ces armes-là.

Venez, venez, approchez-vous: Parmi lesplantes curieuses du .Tardin du Roi, n'avez vous pas remarqué cclie-ci ? C'est cela qiic bien des pauvre» fdles ont appelé leur consolateur. Vous n'imaginez pas à combien de dévotes madame en a fourni.

t;4 VIE DU CHEVALIER

Cette dernière pièce se nomme le salon cle Vulcaln : il n'y a rien cle i-emarquahh; que cet infernal fauteuil. Lue malheureuse qu'on y jette, s'y trouve renversée sur le dos; ses bras restent ouverts, ses jambes s'écartent mollement : on la viole, sans qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Vous fréinissez , Faublas , et pour cette fois vous avez raison. Je suis jeune , ardent , libertin , peu scrupuleux , si vous voulez ; mais , en vél'ité , je crois que je ne pourrais jamais me résoudre à asseoir de force une pauvre vierge dans ce fauîeuil-ià.

Le comte ajouta : Si nous étions venus plus tôt , on nous aurait donné deux petites bourgeoises: njais, lauie de mieux, voyons le sérail. C'était ain=i qu'il appelait la salle où se trouvaient rassemblées beaucoup de nymphes , qui toutes passèrent devant nous, en briguant l'honneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie, j'eus la singulière fantaisie de choisir la plus laide.

En attendant;, me dit le comte, qu'on ait servi le diucr que j'ai commandé, nous pouvons, chacun de notre côté , commencer avec notre belle un bout de conversation ; à table , nous formerons la partie carrée. Né curieux, je sentis l'envie d'examiner un peu en détail la nymphe que je m'étais choisie; il me païait important de savoir quelle différence il y avait entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet était peu digne de mon attention. La recherche m'amusa d'abord uniquement par les objft'î de comparaison qu'elle jn'ofîril; insensiblement ]y priS feu, et machinale-

BE FAUBLAS. q5

ment je songeai à pousser i'examen aussi loin qu'il pouvait aller. La nymphe s'aperçut de mes heureuses dispositions ; et , ne me laissant pas le temos de réfléchir davantage , elle m'invita à tenter l'attaque, et se prépara lièrement à la soutenir; mais tout à coup, sans que j'eusse besoin d'expliquer mes inteiîîions paciliques , la guerrière exjiérimentée vit qu il n'y aurait pas entre nous la plus légère escarniouchc. Elle se releva nonchala aiment, et, me l'egardant avec attention : Tant mieux, ditelle, c'aurait été dommage ! Il est impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très-clair que présentaient ces mots : c'aurait été dommage I Je n'examinai pas ce que Rosambert deviendrait; je m'enfuis de cette infernale maison, en jurant que je n'y retournerais de ma vie.

Le comte était chez moi le lendemain à dix heures du matin; il venait savoir quelle terreur panique m avait saisi , et m'assura que mon aventure, s'étant répandue dans cette maison, avait singulièrement diverti tous ceux qui s'y tiou-^

valent, Quoid llosambert , cette iille me dit :

Ç auraitété dommage, et vous appelez ma terreur , une terreur ])auique. — Oh, cela est diffèrent 1 lu nymphe a un peu tronqué l'aventure... elle sa gardait bien de nous apprendre... le c'aurait été dommage clianee entièrement l'histoire... 11 est d'un bon genre , le c'aurait été dommage ! . . . Ma bien, Faublas , cette femme qui vous félicite froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle vous invitait à courir, re9Umci:-vous ? — Vous me faiti.i là une plaisante <.'uestio;i, Iio.'/.unb'jrt; lié î

q6 VIE DU GHÈ VA LIER

que pourriez-voiis conclure de ma réponîe, contî« son sexe en général ? — Vous esquivez ! Rion ami , vous êtes donc incorrigible? Hé bien, esiimez, estimez , puisque vous le voulez absolument ; moi, je vais me coucher. ^ — ■Comment! vous coucher? <l'où venez-vous donc? — Que voulez-vous! dari'î le monde il faut s'amuser de tout. J'ai trouvé là le commandeur de *** , le petit chevalier de M*** , l'abbé de D**"* ; nous avons fait toute la soirée et toute la nuit un vacarme, une orgie! cela était délicieux ! Mais je vais me coucher.

J'étais à peine habillé quand mon père monta chez moi ; il me dit que M. Duportail m'attendait à diner. Il ajouta : Vous passerez ensemble toute la soirée, je soupe dans ce quartier-là , j'irai vous prendre chez lui , je vouS ramènerai.

Je me hâtai de sortir, car j'étais pressé de voir ma jolie cousine. Elle vini au parloir avec ma sœur. - — Que vous êtes heureux! me dit vivement Adélaïde , vous allez au bal ; vous y passez les nuits; vous y avez fait la connaissance d'une fort jolie dame. — 'Et qui vous a dit tout cela? — • M. Person , qui n'a pas de secrets pour nous. Sophie baissait les yeux et gardait le silence; ma sœur continua: Dites-nous donc quelle est cette dame ?. . . et un bal masqué! cela doit être beau? — Fort ennuyeux, je vous assure; et , quant à cettij dame , elle est jolie , mais beaucoup moins ... oh , beaucoup moins que ma jolie cousine. Sophie, toujours muette, toujours les ^eux baissés, ne paraissait occupée que de quelques breloques qui manquaient au cordon de sa montre : mais la rou-

geuv dont son fl'ont s'était couvert la trahît ; Je vis que notre conversation la touchait d'autant plus, qu'elle affectait de s'y intéresser moins : Vous avez du chagrin, ma jolie cousine? Répondez donc , mademoiselle , lui dit sa vieille gouvernante.— Non, monsieur; mais c'est que... c'est que j'ai mal dormi cette nuit. Oui, dit encoi-e la vieille, cela est vrai; mademoiselle, depuis trois ou quatre joui^s , s'accoutume à ne pas dormir * . , . e'est une fort mauvaiàe habitude, fort mauvaise; on en meurt très-bien : moi qui vous parle, j'ai

connu mademoiselle tenez ! mademoiselle

Storch. . . ; vous n'avez pas connu cela , vous ; mademoiselle , vo\is êtes trop jeune. . . ■. dame ! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé. . . . mademoiselle Storch» . .,

La vieille avait ainsi commencé son histoire , et si je ne voulais pas être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il fallait en écouter tranquillement la longue narration : Sophie m'épargna ce déplaisir pour m'en causer un plus vif > Elle se lev.a ; sa gouvernante lui demanda avec humeur Ce qu'elle avait; elle répondit qu'elle se sentait fort incommodée; sa voix tremblait. Voilà comme vous faites toujours, répliqua la vieille; on n'a jamais le temps de parler à personne. M. le chevalier, venez demain , vous verrez comme cela est intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes personnes dorment! — Mon frère, vous peimettez que je suive ma bonne amie? — Oui , ma chère Adélaïde , oui. . . Ayez bien soin d elle i Sophie , eu me saluant , leva enfin les yeux; I. 9

ç8 VIK DU CHEVALIER

ri le laissa loinbev sur moi un regard douloureux

nui ])énétra dans mon cœur, pour j éveiller le

remords.

Il était t«m'05 de me l'endre à l'invitation de M. Duporlail. Après lui avoir renouvelé mes remerciraens , j" lui racontai toute mon aventure, sans oublier le déjeuner de PiOsaroLcrt ; mais je me gardai bi(!n de lui ap])rendre où notre gaieté nous avait conduits ensuite. Je suis bien aise , me dit-il, que M. de Kosamljert, qui, d'après ses propos que vous me rendez, me parait être un petit maître dans toute la force du terme, ait au moins de justes itiées sur 1 iiouneur véritable. Mon jeune ami , souvenez-vous bien que, de toutes les lois de votre pavs , celle qui défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumière et de piijlosophie , la férocité des courages s'est beaucoup adoucie. Combien l'heureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits , a déjà épargné de sang à la nation , et de larmes aux pères de famille i Quant aux femmes, il parait, en effet, que le comte ne les estime point; si ce n'est que j)ar air, et à l'exemple de tant de jeunes gens comme lui, ii afiecte pour elles ce profond mépris, que peut-être il n'a pas : je le plains; je le plains davantage, s'il n'a jamais connu que des iemmes jnésestimables. Faublas , crovez-cn mon expérience, plus longue que celle du comte, qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu ; crojez-en mou jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies : si Ion rencontre dans le monde quelcu>;5 femmes sans pudeur,' on v" voit beaucoi-p

plus cle jenncs gens sans principes, Gardez-vous cl'ccouter les vieilles déclnmalions cle ces petit? messieurs-là : il existe des femmes dont les chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur; dont le cœur délicat est fait pour le sentir; qui s'attirent nos hommages par leur caractère ainia~ ble , nos respects par leurs douces vertus. On rencontre moins rarement qu'on ne le dit, des amantes pénéreuses , des épouses saee:. . d'excellentes mères de famille : il y en a, mon ami, qui verseraient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans ; j'en ai connu qui , réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les vertus plus mâles du nôtre , ont donné à des hommes dignes d'ellcB l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre mar<|uise n'est point une héroïne, ajouta-t-il en souriant, c'est .une

femme bien jeune, bien imprudente Mon

anri , ayez plus de raison qu'elle; terminez cette aventure dangereuse : quelle que soit la crédulité du mari , un événement imprévu peut la c étruire; jironiettez-moi de ne plvis retourner chez madame de B^ **. J'hésitais. M. Duportail me pressa; d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes, il m'avait rappelé ma Sophie : je linis par promellre tout ce qu'il voulut. Maintenamt, me dit-il, j ai des secrets importans à vous révéler; quand vous m'aurez entendu, vous sentirez qu il faut répondre à ma grande confiance, par une inviolabe discrétion.

Mon histoire offre un exemple cffrajant dos

vicissitudes de la fortune. II «et ordinairement très-commode, mais quelquefois aussi très-dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir, et de grands biens à conserver. Unique rejeton d'une famille illustre dont l'origine se ])erd dans la nuit des temps, je devais occuper dans mon pajs Içs premières charges de l'état, et je me vois condamné à laniuir à jamais, sous un ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom des Lovzinski est honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr en moi! Je sais que l'austère philosophie rejette ou méprise les titre» vains et les richesses corruptibles; peut-être me consolerais-je , si je n'avais perdu que cela; mais , mon jeune ami , je pleure une épouse adorée , Je cherche une fille chérie, et je ne reverrai jamais ma patrie 1 Quel courage assez endurci pourrais-je opposev à de pareilles douleurs ?

Mon père Lovzinski , encore plus distingué pai< ses vertus que par son rang, jouissait à la cour de cette considération qui suit toujours la faveur du prince, et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il donnait à l'éducation de mes deux sœurs l'attention d'un père tendre; il s'occupait surtout de la mienne , avec le zèle d'un vieux gentilhomme jaloux de l'honneur de sa maison , dont j étais l'unique espoir, avec l'activité d'un bon citoyen qui ne désirait rien tant que de laisser à l'ç» tat un successeur digne de lui.

Je faisais mes exercices à Varsovie : là, se distinguait entre nous , par les qualités les plus aima» i>les, le jeune M. de P***. Aux charmes d'une

Î>E FAUBLAS. loi

fjgxire à la fois douce et noble il joignait les agrémens diin esprit heureusement cultivé; l'adresse peu coRimune qu'il déployait 'dans nos jeux guerriers , la modestie plus rare avec laquelle il paraissait vouloir cacher son mérite à ses propres yeux , pour exalter le mérite moins rccommandable de ses rivaux presque toujours vaincus , l'urbanité de ses mœurs , la douceur de son caractère , fixaient l'attention, commandaient l'estime, et le rendaient cher à cette brillante jeunesse qui partageait nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la ressemblance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent ma liaison avec M. P*** ^ ce serait me louer beaucoup : quoi qu'il en soit , nous vécûraes bientôt tous deux dans une intime familiarité.

Qu'il est heureux, mais qu'il s'écoule rapide^ment , cet âge où l'on ignore, et l'ambition qui sacrifie tout aux idées de fortune et de gloire dont elle est possédée, et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et concentre toutes nos facultés sur un seul objet; cet âge des plaisirs innocens et de la crédulité confiante, où le cœur, novice encore, suit librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans partage à l'objet de ses affections désintéressées! Alors, mon cher Faublas , alors l'amitié n'est pas un vain nom. Co'nfident, de tous les secrets de M. de P***, je n'entreprenais rien dont je ne l'insiruisisse d'abord ; ses conseils réglaient ma conduit- , les miens (déterminaient ses résolutions, et pav cette douce

J02 VIE DU CÏÏETALIER

réciprocité^ , notre adolescence n avait point (\e plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se trouvassent adoucies. Avec quel chagria je vis arriver le moment fatal où M. de P*"**, forcé par les ortires paternels de quitter Varsovie, me fit ses tendres adieux! Nous nous promimes de nous conserver, dans tous les temps, ce vif attachement qui avait fait le bonheur de notre adolescence; je jurai tcméraiiTinent que les passions d'un autre âge ne 1 altéreraient jamais. Quel vide immense laissa dans mon cœur Tabsence de mon ami 1 D abord il me sembla que rien ne pouvait me dédommager de sa perte : la tendresse d'un père, les caresses de mes sœurs ne me touchaient que faiblement. Je sentis qu il ne me rest.ait, pour ciiasscr l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes loisirs dé quelque travail utile : j'appris la langue française, déjà répandue dans toute 1 Europe; je lus avec délices des ouvraj^es fameux, éternels monnmens du génie; et j admirai comment, dan» un idiome aussi ingrat, avaient pu se distinguer à ce point tant d'excellens écrivains justement immortalisés, .le m'appliquai sérieusement à 1 étude de la géométrie; je me formai surtout à ce ncMc métier qui fait un héros aux dépens de cent mille malheureux, et que des hommes moins humains que vaillans , ont appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent emplcj-ées à ces études aussi diflîciles qu'approfondies; enfin elles m'occupèrent uniquement. M. de P***,qui mécrivaiî souvent, ne recevait plus que des réponse» courtes et rares; notre correspondance languissait

DE FAUBLAS. io3

négligée , lorsfpa'ciîlin 1 amour acheva de me faire oublier l'amitié.

Mon père était depuis long-temps lié très-étroitement avec le comte Piitauski. Goniiii par l'austérité de ses mœurs rigides, fameux par 1 inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines , Pulau94s.i , à la fois grand capitaine et brave soldat , avait signalé , dans plus d'une rencontre , son bouillant courage et son patriotisme ardent. Nourri par la lecture des anciens, il avait puisé dans leuï histoire les grandes leçons d un noble désintéressem.ent, d'une inébranlable constance, d un dé- Touement absolu. Comme ces héros à tjui Rome idolâtre et reconnaissante éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses biens à la prospérité de son pajs, il eût versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense, il eût môme immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.

Lodoïska! qu'elle était belle! que je laimai î son nom chéri est toujours sur mes lèvres , soo image adorée vit encore dans mon cœur.,

Mon ami, dès qiie je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle, j'abandonnai mes études, l'aimitié fut entièrement oubliée; je consacrai tous mes momens à Lodoïska. Mon père et le sien n'avaient pu longt temps ignorer mon amourj ils ne m'en parlaient pas, ils l'approuvaient donc. Cette idée me parut assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant qui m'entraînait; je pris mes mesures , de manière que je voyais presque tous les jours Lodoïska, ou chez elle, ou chei mes^

io4 VIE DU CHEVALIER

sœiii-s qii'flie aimait beaucoup; deux années se passèrent ainsi.

Entia Pulauski , me tirant un jour à l'écart , me dit : Ton père et moi nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avait d'abord justifiées; je t'ai vu long-temps employer ta jeunesse à des travaux auàsi honorables quutiJes»^

Aujourd'hui (il yit que j'allais l'intcrrompi-e ,

et m'en empêcha.) Que vas-îu me dire? crois-tu m'apprendre cjuelque chose que j ignore? crois-tu que j.'avais besoin d'être chaque jour témoin de tes transports , pour sentir combien ma Lodoïska mérite dêlre aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi ce que vaut ma fille, que tu ne 1 obtiendras qu'en la méritant. Jeune homme , apprends qu'il ne suffit pas que des faiblesses soient Ié2;i-. times pour être excusées; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes au profit de sa patrie; que l'amour, lamour même, ne serait, comme toutes les viles passions , que méprisable et dangereux , s'il n'offrait aux cœurs généreux un motif de plus qui les excite puissamment à l'honneur. Écoute : notre monarque valétudinaire) semble toucher à sa fin ; sa santé , chaque. jour plus chancelante, a réveillé l'ambition de nos voisins; ils 5e préparent sans doute à semer parmi nous les divisions; ils comptent, en forçant nos suffrages, nous donner un roi de leur choix. Des troupes étranjrères oiît osé se montrer sur les frontières de la Pologne : déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour l'éprimer leur insolente audace ; va te joindre à cette brave jeunesse; va , et surtout à

DE FAUBL-A3. io5

la un de ia campagne, leviews, couvert du sang de nos ennemis , montrer à Pulausld un gendre digne de lui.

Je n'hésitai pas un moment; mon père approiiva mes résolutions; mais il ne parut consentir qu'avec peine à mon départ précipité ; il me tint longtemps pressé contre son sein ; une tendre sollicitude était peinte dans ses regards; il ne m'adressa que de tristes adieux; le trouble de son cœur passa dans le mien , nos pleurs se confondirent sur son visage vénérable. Pulausbi , présent à cette scène "touchante, nous reprocha stoïquement ce qu'il appelait une faiblesse. Sèche tes pleurs, me dit-il, on garde-les pour Lodoiska; ce n'est qu'à de faibles amans qui se séparent pour six mois qu'il convient d'en répandre. U instruisit sa fille en ma présence même , et de mon départ , et des motifs qui me déterminaient. Loaoïska pâlit , soupira , regarda son père en rougissant, et m'assura d'une voix tremblante que ses vœux hâteraient mon retour, et que son bonheur était dans mes mains. Encouragé de-cette sorte, quels dangers pouvaisje craindre ? Je partis ; mais, dans le cours de cette campagne , il ne se passa l'ien qui mérite d'être rapporté; les ennemis, aussi soigneux que nous d'éviter une action qui pût produire entre les deux nations une guerre ouverte , se contentèrent de nous fatiguer par des marches fréquentées : nous nous boi'nâmes à les suivre et à les observer ; ils nous rencontraient partout où le pajs ouvert leur eût offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison , ils parurent se retirer chez eux pouï

loG VIEDUCHEVALiER

y prendre les cjuarticrs d'blvor, et notre petite armée, presque toute (x>mposie de gentilshommes, se sépara. Je revenais à Varsovie, plein ci imuatiencs et ùe joie; je croyais aiic l'Iivretn et l'amour all:uf;nt me donner Loâoïska... hélas; je n'avais plus de père! .rappris en entrant dans la capitale que, la veille même, Lovzinski était movt dune apoplexie. Ainsi, je n'eus pas méine la douloureuse consolai ion de recevoir Its derniers soupirs du plus tendre des pères; je ne pus que me traîner sur sa tombe, que j'arrosai de mes pleurs. Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde; ce n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héroscitoyen qui 1 aurait utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous touchons. Épuisé par une maladie lon^e , noti^ monarque n'a pas quinze jours à vivre ; et du choix de son successeur dépend le Lonheur ou le malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père te transmet , le plus beau sans doute est celui d'assister aux étals où tu vas le représenter : c'est là qu'il doit revivre en toi ; c'est là qu'il faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'à braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une vertu commune; mai» ceux-là ce sont pas des hommes ordinaires , qui , conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille, et déployant une activité pénétrante , découvrent les projets du puissant qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, afiVon-

tent les factions hardies; qui toixjours fermes, incoirupiibles et justes, ne donnent leur suffrage qu'à celui qu'ils eu ont jugé le plus digne, ne considérant que le bien de leur pays que l'or et les promesses ne peuvent séduire , que les prières ne sauraient fléchir, que les menaces n'étonnent pas.. Voilà les vertuë qui distinguaient ton père; voilà l'héritage vraiment pi'écieux que tu dois t'empres»ser à recueillir. Le jour où nos états s'assemblent pour l'électiou d'un roi, est l'époque certaine à laquelle se manifestent les patentions de plusieurs^ concitoyens , plus occupés de leur intérêt personnel , que jaloux de la prospérité de leur patrie , et les desseins pernicieux des puissances voisines , dont la cruelle politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou le moment fatal approche qui ya fixer à jamais les destins de mon pays menacé, ses ennemis conspirent sa ruine ; ils ont préparé dans le silence une révolution qu'ils ue consommeront pas, tant que mon bras pourra soutenir une é])ée. YeuiMe "le Dieu protecteur de mon pays lui éj)argner l'js horreurs d'uue j^uerre civile I Mais celte extrémité , quelque alFrcuse qu'elle soit , deviendra jpcut-etre nécessaire ; je me flatte (juau moins ce ue sera qu'une crise violente, après laquelle cet état réj>éi)éré reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efTcnts, Lovziuski ; les faibles intérêts dr. lamour doiveut tous disparaître devant des intérêts ]iliîs sacrés : je ne puis te donner ma fille datis ces momeus de deuil , ou îa patrie eit en danaer j muia je te proinet> (jv.^

ic8 ViE DU CHEVALIER

les premiers jours rie la paix seront marqués pae îôii hjme n avec LoJoïska.

Pulauski ne parla pas en vain ; je sentis quels devoirs plus essentiels j'avp.is désormais à remplir; mais les soins imporlans dont je m'occupais n offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je 1 avouerai sans rougir : la tristesse de mes sœurs, leur amitié compatissante, les caresses plus l'éservées , mais non moins douces de mon amante , firent sur mon cœur ému plus d impression que les conseils patriotiques de Pulauski. Je vis Lodoïbka vivenienî touchée de ma perte irréparable , aussi alfligée que moi des événemens cruels qui diiïeraient notre union • et mes chagrins ainsi partagés se trouvèrent sensiblement adoucis.

Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée. Le jour même qu elle devait s'ouvrir, à l'instant où j'allai m'y rendre, un inconnu se présente dans mon palais , et demande à me parler sans témoins. Dès que mes gens se sont retirés, il entre avec précipitation , se jette dans mes bras , et m'embrasse tendrement. C'était M. de P***; dix années écoulées depuis notre séparation net lavaient pas tellement changé, que je ne pusse le reconnaître ; je lui témoignai la surprise et la joia que me causait son retour inattendu. Vous serea bien plus étonné, me dit-il, quand vous en saurez la cause. J'ai-rive à 1 instant, et vais me rendre à d'assemblée des états! Est-ce trop présumer de Votre amitié, que de compter sur votre voix? — - Élut Es^ voixl et pour qui? — Pour moi, mon

ami. 11 vit mon étonuement : Oui , pour moi, continua-t-il avec vivacitc; il n'est pas temps de raconter quelle heureuse révolution s'est laite chins ma fortune, et me permet de nourrir de si hautes espérances ; qu'il vous suffise maintenant de savoir, que du moins mon ambition est justifiée par le plus grand nombre des sufTrajiÇes, et qu'en vain deux faibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je prétends. Lovziuski , poursuivit-il , en m'embrassant encore , si vous n'étiez pas mon ami, si je vous estimais moins, peut-être m'eflbrcerais-je de vous éblouir par de grandes promesses; peut-ttre vous montrerais-je quelle faveur vous attend, que d'honoralfles distinctions vous sont réservées , quelle noble et vaste carrière va désormais vous être ouverte; mais je n'ai pas besoin de vous séduire , et je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme moi; depuis plusieurs années, notre Pologne afiaiblie ne doit son salut qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent , et le désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir eu un moment nos ennemis divisés. Empêchons, s'i-1 se peut, ce triumvirat funeste, dont le démembrement de nos provinces deviendrait l'infaillible suite. Sans doute, en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la liberté des élections; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage : en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la triple alliance qui rendrait notre /, 10

pcvte méviîaLle , et vous vous assurez un allié paissant que rfous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voilà les raisions qui m'ont déterminé : je n'abandonne une parti',' de nos droits que pour conserver nos droits les plus précieux; je né veux monter sur uirtrône chancelant que pour l'affermir par une saine politique; ju n'altère enfin la constitution de cet état que pour sauver l'état entier.

IXous nous rendîmes à la diète; j'y votai pour M. de P**^*;ïi obtint en efiet le pins grand nombre des suffrage» ; mais Pulauski , Zaremba et quelques autres se déclarèrent pour le prince C**; on ne put lien décider dans le tumulte de cette première assemblée.

Quand nous en sortîmes, M. de P*** revint U moi; il m invita à le suivre dans le ];alais que des émissaires secrets lui avaic'nt déjà préparé clans la capitale. Nous nous enfermâmes p^aisieurs heuros : alors se renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours durable ; alors j'instruisis M. de P*** de mes liaisons intimes avec Pulauski, et de mon amour pour Lodoïska. Il répondit à ma coniiance par une confiance plus rjrande ; il m'apprit quels événcmcns avoient préparé sa grandeur prochaine; il m'expliqua ses desseins secri.'ts , et je le quittai, convaincu qu'il était moins occupé du désir de s'élever, qire de celui de rendre à la Pologne soiî antique prospérité.

Ainsi disposé, je volai chez mon futur beaupère, que je brûlais de ramener au parti de m:on ami. Pulauski se promenait à grands pas dans

DE FA.UBLAS. ni

^appartement tic sa fiIlc, qui paraissait aussi agir tée (jue lui. Le voilà , dit-il à Lodoïska, dès qu'il me vit paraître; le voilà cet iiommc que j 'estimais et que vous aimiez I II nous sacriile. tous deux à son aveugle amitié. Je voulus répondre , il pourr suivit : Vous avez été lié dès l'enfaiice avec M. de P***; une faction puissante le porte sur le trône, vous le saviez , vous saviez ses desseins; ce matin à la diète, vous avez voté pour lui, vqu§ m'avez trompé; mais croyez-vous qu'on me trompt^ impunément ? Je le priai de m'cnteudre ; il se couitrai'£;nit pour garder un silence farouche ; je lui appris comment M. de p*** ^ q^e j'avais négligé dcrpuis long-temps, m'avait surpris par son retouy imprévu. Lodoïska paraissait charmée d'entendre ma justiiîcation, On, no m'abuse pas comme. un.ç femme crédule , me dit Pulauski ; mais n'importe^ coutinuez. Je lui rendis compîe du court entretien qup, j'avais eu avec M. de ?***■ avant de me ren^ dre à l'assemldée des états. Et voilà vos projets ! sécria-t il. M. de P***^ ne voit d'autre remède aux maux de ses concitoyens, que leur esclavage! Il le propose, un Lovzinki 1 approuve ! et l'on me méprise assez 2">our tenter de me faire entrer daiij cet infâme complot! ]>Xoi I je verrais sous le nom d'un Polonais , le? Jflïiàses commander da»s nos provinces! les Russes, répéta-t-il avec fureui^, ils régneraient dans mou, pays ! ( Il vint à moi ave-c la plus grande, impétucçité). Perfide! tu trahis tg patrie! sors de ce palais à l'instant, ou crains que je ne t'en iasse arracher.

Je vous l'avoue, Faublas, un afTrcnt si cruel et

si peti méiité me mit hors de moi-même : dftns la premier transport de ma colère , je portai la main sur mon épée ; pins prompt que l'éclair, Pulaiiski tira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue, se précipita sur moi : Lovzinski , qu'allez-vous faire ? Aux accens de sa voix si chère, je repris ma raison égarée; mais je sentis qu'un seul instant venait de m'cnlever Lodoïska pour toujours. Elle m'avait quitté pour se jeter dans les bras de son père; le cruel vit ma douleur amère et se pUit à l'auçimentcr : Val traître, me dit-il , val tu la vois poui la dernière fois.

Je retournai chez moi, désespéré; les noms odieux que Pulauski m avait prodigués revenaient sans cesse ;i ma pen^^ée. Les intérêts de la Pologne et ceux de M. deP*** me paraissaient si étroitement liés , que je ne concevais pas comment je pouvais trahir nies concitoyens, en servant mon ami; cependant il fallait l'abandonner, ou renoncer à Lofloïska : Que résoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entière dans cette incertitude; et, quand le jour parut, j'allai chez Pulauski , sans savoir encore à quoi je pourrais me déterminer.

L'n domestique reste aeul dans le palais , me dit CTue son raaitfe étr.it parti an commencement de la nuit avec Lodoïska , après avoir congédié tous ses gens. Vous jugez de mon désespoir à cette nouvelle. Je demandai à ce domestique , où Pulauski était ailé. Je l'ignore absolument , me répondit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est q^'hie: au soir . \ous sortiez à peine d'ici, q'iand

DE FAUBLAS. ii3

nous cnten dîmes un grand l^ruit dans rapparlymeut de sa fille. Encore cffravé de la scène terrible qui venait de se passer entre vf»iis, j'osai m'approcher et prêter roreille. Lodoïska pleurait; son père, furieux, l'accablait d'injures, lui donnait sa malédiction , et je l'entendis qui lui disait : Qui peut aimer un traître, peut l'être aussi; ingrate, je vais vous conduire dans une maison sure, où vous serez désormais h l'abri de la séduction.

Poiivais-j(» encore douter de mon malheur ? .T appelai Boleslas, un de mes serviteurs les plus fidèles : je lui ordonnai de placer, autour du palais de Pulauski, des espions vigilans, qui pussent me rendre 'compte de tout ce qui s'y serait passé j de faire suivre Pulauski partout, s'il rentrait avant ïnoi dans la capitale; et, ne désespérant pas de le rencofnlrer encore dans ses terres les plus prochaines , je me mis moi-même à sa poursuite.

Je parcourus tous les domaines de Pulauski ; je demandai Lodoïska à tous les voyageurs que je rencontrai , ce fut inutilement. A])rès avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible, je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une année russe rampée presque sous ses murs , sur *les bords de la Viitule.

11 était nuit quand je rentrai dans la capitale; les palais des grands étaient illuminés, u:; ,»t;up!C immense remplissait les rues ; j'entendis les chaiàts d'allégresse, je vis le vin couler à grands flot» dans les pinces pu])]iques; tout mnnnonça que la ïoi'jgi.e avait un roi.

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