‹ Vie du chevalier de Faublas (volume 3)Chapitre 5 sur 12 · É PITRE · texte numérisé non relu

É PITRE

mes faibles talens; ce fut toi qui, le premier, m'invitas à les essayer; c est toi qui naguère m'a pressé de descendre dans la vaste carrière où se sont égarés avant moi tant de jeunes gens présomptueux. Peut-être, comme eux, je m'y serai trop tôt montré; mais enfin je t'ai cru, j ai écrit, je te dédie mon premier

ouvrage.

La critique ne manquera pas de me dire, eue, très-heureusement pour les lecteurs, la mode de ces longs discours complimenteurs, toujours placés à la tête d^un livre somnifère, est depuis long-temps passée. Je répondrai qu'il ne s^agit pas ici d un éloge, donne pour de bonnes raisons à quelque riche anobli, ou à quelque petit commis protecteur. Je répondrai que, si Tusage des épîtrca dédicatoires n'avait pas existé depuis longtemps, il m'eût fallu Finventer aujouid'hui pour toi.

O mon ami! ta respectable mère et ton

ï)ÉDICATOIRE. iS

père bienfaisant inont rendu des services qu'on ne paie point avec de For, des services que jamais je ne pourrais acquitter, quand même je deviendrais aussi riche que je le suis peu. Ton père et ta mère m'ont sauvé la vie; dis -leur que j'aime la vie à cause d'eux. Ils se sont efforcés de me donner un état qu'on croit noble et libre-, dis-leur que l espérance de devenir un jour avec toi l'appui de leur vieillesse respectée, anima mon courage dans les cruelles épreuves qu'il m*a f^dlu subir, et me soutiendra toujours dans mes travaux. Ils se soiit réunis à toi pour in*'en gager à cultiver les lettres ; dis -leur que^ si le Chevalier de Fauhlas ne meurt pas en naissant, j'oserai le leur présenter, lorsque, mûri par l^ge, instruit par l'expérience, devenu moins frivole et plus réservé, ce jeune homme me paraîtra digne d'eux.

Quant à toi , j'espère que cet hommage public , rendu par la reconnaissance à la bienfaisance et à l'amitié, te flattera d'au-

i6 EPITRE DÉDICATOIRE.

tant plus qui! ne fut point mendié, et <jue peut-être ii n'était pas attendu.

Je suis ton ami ,

Lguvlt.

Vï

On m'a dit que mes sïeux, considérés dans îeuï.province, y avaient toajovus joui d'une fortune honnête et d un ran^ç distingué. Mon pore, le baron de Fanbhis, rnt- 'rani-mit leur antique noblesse sans altération ; ma mère mourut trop tôt. Je n'avais pas seize avis, que ma sœur, plus jeune que moi de dix-huit mois, hit m sf tni couvent à Paris. liC Baron, qui l'y conduisit, saisit ?ivec j laisir cette Of>casion de montrer la ropi^ai':- à un- (ils pour l'éducatioti duquel il n'avait rien né'.^iigé jusqu'alors..

Ce fut en octobre 1783, qnv. nous entrâmes dans, la capitale par le faubourg Saint-Marceau. Je cherchais cette ville superbe dont j'avais lu de si bi'illantes descriptions. Je voyais de laides chaumières très-hautes, de longues rues très-étroites, des malheureux couverts de haillons, une foule d'enfans presque nus; je voyais la population nombreuse et l'horrible misère. Je demandai à mon pèi'e si <•. était là Paris : il me répond ii froidement que ce n'était pas le pîus beau quartier; que le lendemain nous^aurions le temps d'en visiter un antre. Il était presque nuit; Adélaïde (c'est le nom de m»a sœur) entra dans son couvent, où elle était attendue.

lo VIE DU CHEVALIER

Mon père descendit avec moi près de l'Arsenal, chez M. Dupoi'tail , son intime ami , de qui je parlerai plu5 d'une fois dans la suite de ces Mémoires.

Le lendemain , mon père me tint parole ; en un (juart d'heure une voiture rapide nous conduisit à la place Louis XV. Là , nous mîmes pied h terre; le spectacle qui frappa mes yeux les éblouit de sa magnificence. A droite, la Seine, à regret fucjUive ; «■tu la rive, de vastes châteaux ; de superbes palais p gauche; une promenade charmante derrière moi; en face, un jardin majestueux. Nous avançAmes; je vis la demeure des rois. Il est plus aisé de se figurer ma comique stupéfaction que de la peindre. A chaque pas , des objets nouveaux attiraient mon attention ; j'admirais la richesse des modes, léclat de la parure, l'élégance des manières. Tout à coup je me rappelai ce quartier de la veille , et mon étonnement s'accrut; je ne comprenais pas comment il se pouvait qu'une même enceinte if-nfcrmât des objets si différons. L'expérience ne m'aA'ait pas encore appris que partout les palais carlicnt des chaumières, que le luxe produit la misère, et eue de la grande opulence d un seul naît toujuuis l'extrême pauvreté de plusieurs.

Nous employâmes plusieurs semaines à visiter ce que Paris a de plus remarquable. Le baron me montrait une foule de monumens célèbreà chez l'étranger, presque ignorés de ceux qui les possè- <ient. Tant de chefs- d œuvre m'élonncreut, d'abord , et bientôt ne m'inspirèrent |])lus qu'une froide admiration. Sait- on bien , à quinze ans , ce que c'csl que la gloire des arts et liramortalilc du

génie ? Il faut des beautés plus aninrées pour ccliauffur un jeune cœur.

C'était au couvent d'Adélaïde que je devai* rencontrer l'objet adorable par qui mon existence allait commencer. Le baron, qui cbérissait ma sœur, allait presque tous les jours la demander au parloir. Toutes les demoiselles bien nées savent qu'au couvent on a des bonnes amies; beaucoup de belles dames assurent qu'il est rare d'en trouver ailleurs : quoi qu'il en soitj, ma sœur, naturellement sensible, eut bientôt la sienne. Un jour elle nous parla de mademoiselle Sopliie de Pontis, et nous fit de cette jeune personne un éloge que nous crûmes exagéré. Mon père fut curieux de voir la bonne amie de sa fille; je ne sais quel doux pressentiment fit palpiter mon cœur, lorsque le baron pria Adélaïde d'aller cbcrcîiermademoîselle de Fontis. Ma sœur y courut, elle-

sniena figurez- vous Vénus à quatorze ans !

3c voulus avancer, parler, saluer; je restai le regard fixe, la bouche ouverte, les bras pendans. Mon père s'aperçut de mon trouble , et s'en nninsa; du moins vous saluerez, me dit-il. Mon trouble s'augmenta, je fis la révérence Is plus gauche. Mademoiselle , poursuivit le baron , je vous assure que ce jeune homme a eu un maitre à danser. Je fus tout- à -fait déconcerté. Le baron fit à Sophie un compliment flatteur ; elle y répondit modestement , et d'une voix altérée qui retentit jjysqu'àmon cœur. J'ouvrais de grands jeux étonnés , je prêtais une oreille attentive ; ma langue embarrassée demeurait toujours suspcn-

•.'o VIE DU CHEVALIER

due. Mon père, avant de sortir, embrassa sa fille, et salua mademoiselle de Pontis. Moi , dans ua transport involontaire, je saluai ma sœar, et j'all:iis embrasser Sophie. La vieille gouvernante de cette demoiselle , conservant plus de présence d'esprit q^ue moi , m'avertit de ma méprise ; le baron me répondit d'un air étonné, le front de Sophie se couvrit d une aimable rougeur; et pourtant un léger sourire effleura ses lèvres de rose.

Nous revînmes chez M. Duportail ; on se mit à table; je mangeai comme un amoureux de quinze ans , c'est-à-dire , vite et long -temps. Après diner je prétextai une indisposition légère, et je me retirai dans mon appartement. Là , je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes. Que de grâce I que de beauté I me disais-je ; sa charmante figure est pleine d'esprit; et son esprit , j'en suis sur, répond à sa figure. Ses grands yeu c noirs

m'ont inspiré je ne sais ^oi ; c'est de l'iimour

sans doute. Ah î Sophie , c'esit de lamonr, et pour la vie! Revenu de ce premier transport, je me souvins d'avoir vu dans plusieurs romans les effets prodigieux d'une rencontre imprévue; le premier coup d'oeil d'une belle avait suffi pour captiver les sentimens d'un amant tendre, et l'amante ellemême, frappée d'un trait vainqueur, s'était sentie rntraînée par un penchant irrésistible. Cependfint j'avais lu de longues dissertations dans lesquelles des philosophes profonds niaient le pouvoir de la Sympathie, qu'ils appelaient une chimère. Soplno! m'écriai-je, je sens bien que je vous aime; mai.s avez-vons partagé mon trouble et mes agitations?

DE FAUBLASU a?

t'air dont je m'étais présenté n'était pas trèspi'opre à m'inspirer beaucoup de confiance; mais sa jolie voix, d'abord altérée, qu'elle avait eu peine à rassurer par degrés ; ce doux sourire pav lequel elle avait paru applaudir à ma méprise ,

et me consoler de ma privation I L'espéi-anco

entra dans mon cœur; il me parut très -possible , «ju'en fait de tendresse, la philosophie radotât, et que les romans seuls eussent raison.

Je m'étais approché, par hasard, de ma fenêtre : 'je vis le baron et M. Duportaii se promener à, grands pas dans le jardin. Mon père parlait avec feu, son ami souriait de temps en temps; tous, deux par intervalle jetaient les yeux sur mes croisées : je jugeai qu'il était question de moi dans leur entrelien , et que déjà peut-être mon pèrci avoit soupçonné ma passion naissante. Cette idé© iTi inquiéta , beaucoup moins pourtant que celle iou départ de mon père, que je croyais prochain. .Quitter ma Sophie , sans savoir quand je pourrais jouir du bonheur de la revoir I mettre plus de cent iieues entre elle et moi ! Je n'j pus penser sans fvé~ "jnir. Mille réflexions douloureuses m'occupèrent •to'ulc la soirée, je soupai tristement; j'ignorais enrôle les plaisirs de l'amour, et déjà je ressentais. 3CS inquiétudes mortelles.

Une partie de la nuit se passa dans les même& agitations. Je m'endormis enfin dans l'espérance do voir ma Sophie le lendemain ; son image vint r.rabcllir mes songes; l'amour, propice à me» vœux, daigna prolonger un si doux sommeil. Il éliil tard quand je me veillai ; je n'appris pas sans

cLagrin quV)n m'avait laissé reposer, parce que mon père était sorti dès le matin , et ne devait rentrer que le soir. Je me désolais tout bas de ne pouvoir faire une visite à ma sœur, quand M. Duportail entra; il me fit mille amitiés, et me demanda si j étais content de la capitale : je l'assurai que je ne craignais rien tant que de la quitter. 11 me déclara que je n'aurais pas ce déplaisir; que mou père , jaloux de donner une éducation très^ soignée à l'unique héritier de son nom.et de veiller de très-près au Lonheur d'une fille qu il aimait, avait résolu de se fixer à Paris pendant quelques années, et aue , pour y vivre d'une manière coavensble à un lionjme de sa qualité, il aillait hhc sa maison. Cette bonne nouvelle me causa une joie que je ne pus dissimuler. M. Duportaii en iiiodcra l'excès, en m'apprenant qu'on avait commencé par me choisir un honnête gouverneur et un fidèle domestique. A l'instant même on anuoi ça M. Person.

Je vis entrer un petit monsieur sec et blcmT; , dont la mine justifiait pleinement la mauvaise humeur que m avait inspiiée son titre. Il s'avança d un air grave et composé, puis d'un ton lent et mielleux, il commença : Monsieur, votre figure — content d'un mot qu'il avait dit , il s'arrêta . ch<;r-

chant le mot qn'il allait dire ; votre figure ré-

jiond de votre personne. Je répliqua; fort sèchement H ce doux compliment. ï*rivé du "bonheur de voir Sophie , je ne trouvais d'autres ressources que le plaisir de m'cccuper d'elle , et M. l'abbé venait m'cnlever cette consolation 1 je résolus de

DE FAUBLAS, a3

Je pousser à bout; dès la première Joufnéo j'y réussis passablement.

Le soir, mon père daigna me confirmer, de sa propre bouche , les arrangemens qu'il se proposait; il me signifia en même temps que désormais je ne sortirais plus qu'avec mon gouverneur : c'était m'avertiv de l'intérêt que j'avais à le ménager; ma situation devenait critique , et mon amour , irrité par les obstacles, semblait s'acoi'oître avec ma gène. J'avais fait d'assez bonnes études; mon gouverneur, présomptueux, s'était chargé du pénible emploi de les perfectionner; heureusement j'eus lieu de m'apercevoir aux premières le<;ons, que le disciple valait au moins l'instituteur. M. l'abbé, lui dis-je, vous êtes capaltle d'enseigner autant que je suis curieux d'apprendre. Pourquoi nous gêner mutuellement? croyez-moi , laissons là des livres sur lesquels nous pâlirions gratis ; allons voir ma sœur à son couvent , et si mademoiselle Sophie de Pontis vient au parloir, vous verrez comme elle est jolie. L'abbé voulut se fâcher; mais, profitant de l'avantage que j'avais sur lui : Vous n'aimea pas l'exercice , à ce que je Vois , lui répliquai-je : eh bien , restons ici ; mais , te soir je déclare à M. le baron l'extrême désir que je sens d'avancer dans mes études, et l'insuffisance absolue de celui qui s'est chargé de m'éclaii'er dans mes travaux : si vous niez , je demande un examen que M. Duportail nous fera subir. L'abbé liit atterré de la force de mes derniers argumens., Il ût une grimace épouvantable , prit sa petit»

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