‹ Vie du chevalier de Faublas (volume 3)Chapitre 6 sur 12 · Ï VIE DU CHEVALIER · texte numérisé non relu

Ï VIE DU CHEVALIER

canne et son humble chapeau ; nous volâmes ttu

couvent.

Adélaïde vint au parJoir, accompagnée seulement de sa gouvernante, qu'on appelait Manon. Cette fille était une vieille domestique de sa mère, et nous avait élevés ; je la priai d<; nous laisser , «"lie m'obéit sans peine. Restait le maudit petit gouverneur qu'il n'était pas possible d'éloigner. Ma sœur se plaignit qu'on eût laissé passer plusieurs jonrs sans la venir voir; elle m'étonna en ra'apprenant que le baron l'avait négligée autant que moi ; nous pensâmes qu'il fallait qu'il fût bien préoccupé de ses projets nouveaux , pour avoir oublié sa chère 11 lie ; mais vous, T'aubias, me dit Adélaïde, qui vous a retenu ces jours-ci ? Boudezvous votre sœur et sa bonne amie ? Vous seriez un ingrat ; mademoiselle de Pontis est sortie ; revenez nous voir demain , surtout prenez garde aux méprises , et Sophie tâchera de faire votre paix ave© sa vieille gouvernante, qui ne vous a yàs encore bien pardonné vos distractions. Je dis à ma sœur qu il fallait obtenir mon congé de M. l'abbé , que la rage du travail possédait sans relâche. Adélaïde, crovant que je parlais sérieusement , adressa à mon grave instituteur les plus vives instances , que j'excitais par les miennes. Il soutint le persiflage plus paisiblement que je ne l'aurais cru; je remarquai même que, lorsque je parlai de revenir, il m'observa qu'il était encore de bonne heure ; cette complaisance me réconeilia tout -à- lait avec lui.

Mon père m'attendait chez M. Duportail, pour

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nous conduire dans un hôtel fort Leau , qu'il venait de louer, faubourg Saint-Germain. Je fus mis le soir même en possession de l'appartement qu'il m'javait marqué. Je trouvai là Jasmin, ce domestique dont on m'avait parlé. C'était un grand garçon de bonne mine ; il me plut au premier coup d'œil.

Boudez-vous -votre sœur et sa bonne amie?: Vouaécriez un in^fraf^ m'avait dit Adélaïde. Je me répé" tai cent fois ce reproche , et le commentai de cent manières différentes. 11 avait donc été question de moi, on m'avait donc attendu, j'avais donc été désiré. Que la nuit me parut longue, que la matinée fut mortelle ! quel tourment que d'entendre sonner les heures , et de ne pouvoir hâter celle qui nous rapproche de l'objet aimé !

Il arriva enfin le moment si désiré! je vis ma sœur, ]e vis Sophie , non moins belle et plus jolie que la première fois. Il y avait dans sa simple parure je ne sais quoi de plus adroit et de pins séduisant. Dans cette seconde visite , mes jeux détaillèrent, pour ainsi dire, ses charmes, et plus tl une lois nos regards se rencontrèrent pendant cet examen si doux. J'admirai sa longue chevelure noire qui contrastait singulièrement avec sa peau fine, dune blanclicur éblouissante; sa taille élégante et légère que j'aurais embrassée de mes dix doigts ; les grâces enchanteresses répandues STir toute sa personne; son pied mignon dont j'ignorais le favorable augure , et ses jeux , surtout , ses beaux yeux, qui semblaient me dire : Ah! que nous aimerons l'heureux mortel qui saura nous .plaire !

Je fis à mademoiselle de Pontis un com^lir-ri' nt qai dut d'antant plus la flatter, qu'il était aisé de s'aoercevoir que je ne l'avais pas préparé. La conversation fut d abord générale, la gouvernante de Sophie s'en mêla; je vis qu'on ménageait la vieille , et quelle aimait à causer ; je trouvai chai"mans les sots contes qu'elle nous lit. Cependant Person s'entretenait avec ma sœur et moi, dune voix basse et tremblante; je faisais à ma Sophie cent questions et cent complimtns. La vieille con-. tiuuait de raconter ses belles liistoircs, que nous n'écoutions plus; elle s'aperrut enfin qu'en parlant beaucoup elle ne parlait à personne. Elle se \ev^ brusquement, et mfe dit : Monsieur, vous ni« faites commencer une narration , et vous n'en écoutez pas la iin : cela est très-malhonnéte. Sophie, en me quittant, me consola par un regard tendre.

Nous entendîmes le bruit d'une voiture; c'était celle du baron, il entra; Adélaïde se plaignit de la rareté de ses visites; il allégua, d'un ton assez contraint, les embarras d un établissement nouveau. Il causa quelques minutes d'un air préoccupé , et se leva ensuite brusquement avec quelquts signes d'impatience ; il retournait à l'iiôttl , et m'y ramena.

Nous trouvâmes à la porte un équipage brillant. Le Suisse dit au baron cju'un gros monsieur nor l'attendait depuis plus d'une heure, et qu'uno cholie lame venait d'arriver à l'instant. Mon pèie parut aussi jojeux que surpris , il monta avec empressement j je voulus le suivre, il me pria d'ea-

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tiev chez moi, 'asmiii , à qui je demandai s'il connaissait le gros monsieur noir et la cltolie taine , me répondit que non.

Curieux de pénétrer le mystère, et piqué de ce que c'en était un pour moi, je me mis en sentinelle à l'une des fenêtres de mon appartement qui donnait sur la rue. Je n'y restai pas long-temps sans voir sortir un gros homme vctu de noir , qui parlait seul et paraissait content. Un quartd'heure après , je vis une jeune dame s'éianccr légèrement dans sa voiture : le baron , beaucoup moins iniiambe, voulut sauter aussi lestement, il pensa se rompre le cou : je fus eflr-ayé ; mais les éclats de rire qui partaient de la voiture me rassurèrent pleinement. Je m'étonnai que mon père , naturellement colère, ne donnât aucun signe d'humeur; il monta paisiblement, mit la tête à la portière, me vit à ma croisée, etparutunpeuconfiis. Je lentcndis ordonner aux domestiques de m'avertir qu'il sortait pour affaires, et que je pouvais me dispenser de l'attendre à souper. Je lis part de ma curiosité à Jasmin qui paraissait mériter ma confiance; il auestionna , sans affectation , les domestiques du baron. Je f-us le même soir que mon père fréquentait les spectacles , et Usait les ]>apiois publics; il venait de prendre une maîtresse à l'opéra, et un intendant dans les petites affiches! j'en conclus qu'il fallait que le^ baron fdl bien riche |Kjur se charger de ce double fardeau. Au reste , cette réflexion ne me toucha que faiblement. J'ailirais, j'avais l'espérance de plaire; au priatcmps d( la vie connaît-on d autres biens?

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En peu de temps je vendis à ma sœur des visitv^j fréquentes ; mademoiselle de Pontis l'accompagpsit presque toujours au parioir. La vieille gouvernante ne se fâchait plus, parce que je la laissais finir ses histoires, et que d'ailleurs Adélaïde avait £oin de lui faire de petits présens. M. Persou li était plus cet instituteur sévère, possédé, comme tant d'autres confrères, de la vage d'enseigner ce qu'il ignorait. C'était, comme tant d'autres aussi, ua petit pédant couleur de rose, toujours bien régulièrement coiffe', minutieux dans sa parure, relâché dans sa morale , développant avec les femmes une érudition profonde, allectant avec les hommes de n ciTlturer que la superficie. Aussi doux et complaisant au'il s'était montré d'abord intraitable et dur, il paraissait n'avoir d'autres désirs que de prévenir les miens; et, quand je pariais d'aller au couvent, je le trouvais aussi empressé que moi.

Cependant mon père, livré aux plaisirs bruyans de la capitale, recevait beaucoup de inonde chei lui. Je fus caressé du beau sexe , on me fit des agaceries que je ne compris pas. Certaine douairière surtout essaya sur mou cœur novice le pouvoir de ses charmes flétris ; on se donna àes airs enfantins, on épuisa Içs minauderies fines : je n'entendis seulement pas ce que ce manège signifiait. D'ailleurs je ne voyais dans le monde entier <|ue Sophie ; 1 amour innocent et pur m'enflammait pour elle, et j'ignorais encore qu'il existait un autre amour.

Depuis plus de quatre mois je voyois Sophie

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pi-escfue tous les joiiv8 ; i •habitiido d'ctre ensemble éroit devenue pour nous un besoin. On sait que i'amour, quand il s'ignore lui-même, ou quand il eberchc à se déguiser , invente des noms caressans pour suppléer aux noms i^Ius doux qu'il soupçonne et qu il attend. Sophie m'appelait son jeune cousin, j'appelais Sophie ma jolie cousine. La tendresse qui nous animait brillait dans nos moindres actions , nos regards l'exprimaient; ma bouche n'en avait point encore hasardé l'aveii , et ma sœur ne devinait pas, ou gardait le seci'et de sa bonn^e amie. Aveuglément livré aux premières impuis-ions de la nature,, j'étais loin de soupçonner son but secret. Content de parler à Sophie, lîvuiicux de l'entendre et de baiser quelquefois sa jôl-.o main, je désirais davantage; je n'aurais pu dire ce que je désirais. Le moment approchait où l'amour volage et galant allait dissiper les ténèbres qui m'environnaient, et m'initicr à ses plys doux i«>-.tèrc.3.

I^)us étions dans cette saison bruyante où régnent dans la capitale les plaisirs avec la folie : Momu. avait donné le signal de la danse ;'on touchait aix jours gras. Le jeune comte de Rosambcrt;, de^^uis trois mois compagnon de mes exercices , et Cjue mon père comblait d'hon nctetés , me reprocnait depuis quelques jours la vie tranquille et retirée que je menais : devais-je à mon âge m'enterof tout vivant dans la maison de mon 'père , et orner mes promenades à de sottes visite* chez des éguines , pour y voir, qui? ma sœur? . IN 'était-il jts temps de sortir de mon enfance qu«»-

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r« n vouloit prolonger éternellement, et ne devais-je pas me hùîer clans le monde , où , avec uia figure <:t mon esprit, je ne pouvais manquer d être favorablement accueilli? Tenez, ajouîa-t-ii, je reux demain vous conduire à un bal charmant où je vais régulièrement quatre fois par semaine; vous y verrez bonne compagnie. J'L/silais encore. 11 est sage comme xine fille, poursuivit le cornle : hé! mais ,. crait^ncz vous que votre honneur ne coure quelques hasard»? habillez-vous en femme; sous des habits qu on respecte , il sera bien à couvert. Je me înis à rire sans savoir pourquoi. En vérité, reprit -il, cela vous irait au mieux I vous p.vez une figure douce et fine, un léger duvet couvre à peine vos jolies: cela sera charmant.......

et puis tcnc7. , je veux tourmenter certaine per

tonne eh I clicvalier, habilIcz-vous en femme,

lïous nous amuserons cria tcra délicieux !■....•..

vous verrez , vou.s verrez.

L'idée de ce travestissement me plut. II me parut fort agréable d.-.ller voir Sophie sou6 le hal)its de son sexe. Le lendemain un liabile t?lhnr rjue le comtç de Uosarahert avait fait jvertir , m apporta un b.abii. d'amazone complet , tl que le porteu4 les dames anglaises quand elictraontent fi cheval. Un élégint coiffeur me donri le coup lie peigne moeiieux, cl posa sur ma ici>i vnginalc le petit chapeau de castor blanc. Je cKScendis chez mon père: dès qu'il m'aperçut, il vi>t a moi d un air cl.inquiétude , puis s'arrêtant i>"t d ua coup : A.h! dit-il en riant, j'ai daboi' cru que •«'éloit Adélaïde. Je lui oLservai qu'il'ii- flattait

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beaucotip. — Non, je vous ai pris pour Atlélaïde, et je cherchais déjà quel motil l'avoit fuit qnitteï son couvent sans ma permission , pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste, gardez-vous d'ctre lier de ce petit avantage; une jolie figure est dans un homme le plus mince des mérites. BJ. Duporiail était là : Vous vous moquez, baron, s'écria-t-il , ne savez-vous pas... Mon père le regarda ; il se tut.

Ce fut mon père qui le premier témoigna le désir d aller au couvent, il m'y conduisit. Adélaïde ne me reconnut qu'après quelques moments d'examen. Le baron, enchanté de l'extrême ressemblance q«'il j avait entre ma sœur et moi , nous accablait de caresses , et nous embrassait tour à tour. Cependant Adélaïde se repentait d'être venue seule au parloir : Que je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir point amené ma bonne amie! comme nous aurions joui de sa surprise I mon cher papa , permettezvous que je l'aille chercher? le. baron y consentit. En rentrant, Adélaïde dit à Sopliie : Ma bonne amie, embrassez ma sœur. Sophie interdite me fixait, elle s'arrêta confondue. Embrassez donc mademoiselle, dit la vieille gouvernante, trompée par la méiamorphose : Mademoiselle, embrassée donc ma lille, répéta le baron que la scène amusait, vSophie rougit, et s'approcha en trcjnblant; mon cœur palpitait. .Te ne sais quel secret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous observaient; ils crurent que dans cette douce étreinte nos joues seulement s'étaient ren-<

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contrées mes lèvres avaient pressé les lèvres

de Sophie! Lecteurs scKsibles qui vous êtes attendris quelquefois avec l'amante de Saint -Preux (dans la Nouvelle Héloïse), jugez auei plaisir nous

guûtâmes I G'étoit aussi le premier baiser da

i- amour.

A notre retour, nous trouvâmes à l'hôtel M. de I-.osambert qui m'attendait. Le baron sut bientôt de quoi il s'agissait, et me permit plus aisément que je ne l'aurais cru de passer la nuit entière au J)al. Sa voiture nous y conduisit. Je vais, me dit le comte, vous présenter à une jeune dame qui m'estime beaucoup; il y a deux grands mois que je lui ai juré une ardeur éternelle , et plus de six semaines que je la lui prouve. Ce langage était pour moi tout-à-fait énigmatiqne ; mais déjà je commençais à rougir de mon ignorance , je souris d'un air fin pour faire croire à Rosambert que jcî le comprenais. Mo! comme je vais la tonrmtnter -, continua-t-il , ayez l'air de ra'aimer beaucoup, vous verrez quelle mine elle fera ! surtout ne vous avisez pas de lui dire que vous n'êtes pas fille .... ho I nous allons la désoler!

Dès que noxis parûmes dans l'a.sscmblée , tous les regards se fi:s^èrcnt sur ;iioi; j en fus troublé, je sentis que je rougissais, je perdis toute contenance. 11 me vint d abord dans l'esprit que quelque partie de mon ajustement mal arrangée, ou que mon maintien emprunté m'avait trahi; mais bientôt , à l'empresscmenti général des hommes , au mécontentement universel des femmes , je jugeai que j'étais bien déguisé. Celle-ci me fixait

d'un regard dédaigneux, celle-là m'examinr*!!; avec un petit air boudeur; on agitait les éventails^ on se parlait tout bas , on souriait nialignenicnt ;; je vis que je recevais l'accufii dont on hoiiore, dans un cercle nombreux , une rivale trop jolie cpi'on y voit pour la première fois.

Une très-belle femme entra, c'était la maiîresse du comte; il lui présenta sa parente qui sortait , dirait -il , du couvent. La dame ( elle s'appeiait la marquise de B**"* ) m'accueillit très-obiigeam^ ment; je pris place auprès d'elle, et les jeune» ^ens ilrent un demi -cercle autour de nous. LeT comte, bien aise d'exciter la jalousie de sa mai-' tresse , afiectait de me donner une préférence marquée. La marquise , apparemment piquée de sa coquetterie, et bien résolue de l'en punir, en lui dis.^irnulant le dépit qu'elle en ressentait, redoubla pour moi de politesse et d'amitié : Mademoiselle , avez-vous du goût pour le couvent , me dittUe .^ ' — ■ Je l'aimerais bien , madame , s'il s'y trouvait beaucoup de personnes qui vous ressemblassent. La marquise me témoiona par un sourire combi'jn ce compliment la flattait; elle me fit plusieurs autres questions, parut encbantée de mes réponses , m'accabla de ces petites caresses que les lemmes se prodiguent eiitr cl!es, dit à Rosanibert qu il était trop heureux d'avoir une telle parente , et liait par me donner un baiser tendre que je lui rendis poliment. Ce n'était pas cela que Rosambcrt voulait , et ce qu'il s'était promis. Béôolé de la vivacité de la marquise, et plus encoi'e de la bonne foi avec laquelle je recevais ses cajesacs^ il

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8e pencha à son ovcilîe, et lui dccouviit le secret de mon déguisement. Boni quelle apparence ^ s'écria la marquise, après m'avoir considéré quelques momens 1 Le comte protesta qu il avait dit la vérité. Elle me fixa de nouveau : quelle folie I cela ne se peut pas. Et le comte renouvela ses protestations. Quelle idée 1 reprit la marquise eu baissant la voix, savez- vous ce qu il dit? Il soutient que vous êtes un jeune homme déguisé? je répondis timidement et bien bas qu'il disait la vérité. La marquise me lança un regard tendre, me serra doucement la m.'ïin , et feignant de m'avoir n::al entendu : Je le savais bien, dit-elle assez haut , cela n'avait dis lombre de vraisemblance; puis, ^'adressant au comte : mais, monsieur, à quoi cette plaisanterie ressemble- 1- elle ? — ^ Quoi 1 reprit celui-ci très-étonné, mademoiselle prétend!.., — Comment, si elle prétend I mais vojez donc î un enfanl si aimable ! une aussi jolie personne '. -—Quoi ! dit encore le comte....- — Ohl monsieur, Unissez, reprit lu marquise avec une humeur trèsmarquée, vous me croyez folle, et vous êtes fou. Je crus de bonne foi qu'elle ne m'avait ]»r.s compris, je baissai la \ oix : je vous demande pardon , madame , je me suis peut-être mal expliqué , je ne suis pas ce que je parais être; le comte vous a dit la vérité. Je ne vous crois pas plus que lui , répondit-elle en affectant de parler encore plus bas que moi ; elle me serra la main. — Je vous as-

jsure , madame — Taisez-vous , vous êtes une

friponne; mais vous ne me ferez pas prendre le change plus que lui; rt elle m'embrassa de nou-

veau. Rosainbeit, qui ne nous avait pas entendu , tUmeura stupéfait. La jeunesse qui no\is environnait paraissait attendre , avec autant de curiosité que d'impatience, la an de rcxplication d'un dialogue aussi obscur pour elle; mais le comte, retenu ' par la crainte de déplaire à sa maîtresse en se couvrant lui-même de ridicule, se flattant d'ailleurs que je finirais bientôt le quiproqixo, se mordait les lèvres et n'osait plus dire un seul mot,. Heureusement la marquise vit ci\trer la comtesse de**, son amie; je ne sais ce qu'elle lui dit à l'oreille, mais aussitôt la comtesse s'aitacha à Rosambevt , et ne le quitta plus.

Cependant le bal était comme/ncc ; je figurais dans une contredanse , et le hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrière la place que j'occupais. La jeune dame lui disoit : Non, non, tout cela est inutile, je me suis emparé de vous pour toute la soirée, je ne vous cède h personne. Plus jalouse qu'un sultan , je ne vous laisse parler à qui quu ce soit; vous ne danserez pas , ou vous danserez avec moi ; et , si vous pensez tout ce que vous me dites d'obligeant, je vous défends de dire un jnot, un seul mot à la marquise ni à votre parente. — / Ah! ma jeune parente I interromj)it le comte , si vous saviez. Ju

ne veux lien, savoir , je prétends seulement que vons restiez là. Hé! mais, ajouta-t-elle légèrement, j'ai peut-être des projets sur vous, allez-vous faire le cruel? Je n'en entendis pas davantage, la contredanse finissait. La marquise ne m'avait pas perdu de vue un monient; je voulus mo reposer ,

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je trouvai une place auprès d'elle ; nous commenrâmes, reprîmes, quittâmes et reprîmes vingt fois h :ie conversation fort animée, souvent iuterrompuc par Bts caresses, et dans laquelle je vis bien qu'il lallait lui laisser une erreur qui paraissait lui plaire. i,é Comte ne cessait de nous observer avec iinn inquiétude très-marquée; la marquise ne paraissait pas s'en apercevoir : mou intention , me ditelle enfin, n'est pas de passer ici la nuit entière ; et, si vous lii'en croyez, vous ménagerez mieux votre santé. Acceptez chez moi une collation légère, il est plus de minuit; M. le marquis ne tardera lias à me venir iciadre , nous irons souper chez moi , ensuite je vous reco^nduirai moi-même chez voi;-j. Au reste, ajout.i-t-elle d'un air négligé, c est un singiiiier homme que mon cher mari. Il est inutile de répéiev devant lui ce petit conte de votre ciéguiseraeat. Il lui prend de temps en temps des caprices de tendresse pour moi ; il a des accès de jalousie fort ridicules, des airs d'atteation dont |e le tii -.penserais volontiers : quant à la fidélité qu il me jure, je n'j crois pas plus que je ne m'en soucie ; cependant je ne serais pas fâchée de le mettre à l'épreuve; il va vous voir, il vous trouvera chaviftante, faites-lui quelques avances. Je demandai à la marquise ce qrte c était que des avan ces. Elle rit de bon cœur de 1 ingénuité de n> question, et puis me regardant d'un air attendri , Écoutez, me dit-elle, vous êtes femme, cela es clair ; ainsi toutes les caresses que je vous ai faite ■■■>' soir, ne sont que des amitiés; mais, si vouj ^tiez eflectivemeut un jeune homme déguisé, »-

que, le croyant, je vous eusse traité de la même mniiicre,cela s'appellerait des avances, et des avances très-fortes. Je lui promis do faire des avances au marquis. Fort bien, souriez à ses propos, regardez-le d'un certain air; mais ne vous avisez pas de lui serrer la main comme je vous lais, et de l'embrasser comme je vous embrasse; cela ne serait ni décent ni vraisemblable.

IXous en étions là qnand le m.arquis arriva. II nie parut jeune encore, il était assez, bien fiiit , mais d'une taille fort petite, et ses manières ressemblaient h sa taille; sa Ggnre avait de la gaieté, mais de cette gaieté qui faÎL qu'on rit toujours aux déîtens tic ctiui qui rii)S|)ire. Voici mademoiselle Duportail, lui dit la marquise (je m'élois donné ce nom ) ; c'est une jeune parente du comte , vous me remercierez de vous l'avoir fait connoître, elle veiit bien venir souper avec nous. Le marquis troiiva que j'avais la physionomie heureuse; il me prodigua des éloges ridicules, je l'en remerci.ii par des complimens outrés. Je suis très-conteat , me dit-il d'un air pesant qu'il croyait fin, que vous me fassiez l'iionneur de soujier cliez moi ^ mademoiselle; vous êtes jolie, très -jolie, et ce que je vous dis lu est certain, car je me connais en physionomie. Je répondis par le plus agréable sourire : ma chère eniant , me disait la mar(|uise de l'autre ooîé , j'ai engagé votre parole , vous t-téa trop poli© pour me dédire; au reste, nous nous débarrasserons du Tnr.rqi:!:. dès ru'il vouj <uiuuier.> : ella lue serra la main ; ie marquis la vit. Obi que je voudrai», ci:-il, tenir une de ces petites maiii:i-

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là dnns les miennes I je lui lanrai une œillatle meurtrière : partons , mesdames , partons , s'écriat-il, d'un air léger et conquérant. Il sortit pour appeler ses gens.

Le comte qui l'entendit vint à nous /quelcruf? efforts que la comtesse eût faits pour le retenir. U me dit d'un ton sérieusement ironique : Monsieur se trouve sans doute fort bien sous ses habits galans, il ne compte pas apparemment désabuser In marquise. Je répondis sur le même ton, mais vr. baissant la voix : Mon cher parent, voudriez-vous sitôt détruira votre ouvrage ? Il s'adressa à la mr.rquise ; Madame , je me crois en conscience oblii;é de vous avertir encore une fois que ce n'est poiut mademoiselle "Duportail qui aura le bonheur c'j: souper chez vous , mais bien le chevalier de Fanblas , mon très-jeune et très-fidèle ami. Et moi, monsieur, lui répondit-on, je vous déclare q'.ie vous avez trop compté sur ma patience, ou sur ma crédulité. Ayez la bonté de cesser cet impertinent badinage, ou décidez-vous à ne me revoir jam us. — ■ Je me sens le courage de prendre l'un et lan tre partis, madame; je serais désolé de trouhbr vos plaisirs par mes indiscrétions , ou de les gcncv par mes importunicés.

Le marquis rentrait au moment munc, il fr:ip|).i sur l'épaule de Rosambert , et le retenant pur le bras : Quoi! tu ne soupes pas avec nous? tu nous laisses ta parente? sais-tu qu'elle est jolie, ta parente? mais entre nou.s je la crois un peu

vive! Oh! oui, très-jolie et très-vive, repritlccomte avec un sourire amer; tlle rcsi;erabl« à bien d uu-

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très ; et puis , comme s'il eût pressenti le sort procliaiii de ce bon mari., je vous souhaite une bonne luiit, lui dit-il. Quoi! pcnscs-tu, reprit le marquis^ c[ue je garde ta parente pour. . . ? écoute donc , si elle le voulait bien ! . . . . je vous souhaite une bonne nuit, répéta le comte; et il sortit en éclatant de rire. La marquise soutint que M. de Rosambert devenait fou; je trouvai qu'il était fort malhonnête. Point du tout, me dit contidemmcnt le marquis ; il vous aime à la rage , il a vu que je vous faisais ma cour, il est jaloux.

En cinq miirutes , nous fûmes à l'hôtel du marquis ; on servit aussitôt : je fus placé entre la marquise et son galant époux , qui ne cessait de me dire ce qu'il croyait de très-jolies choses. Trop oc'.îupé d'abord à satisfaire l'appétit tout-à fait xnàle que la danse m'avait donné, je n'emplayoi pour lui répondre que le langage des veux. Des que ma faim fiit un peu calmée, j'applaudis sans Hténa^cment à toutes les sottises qu'il lui plut de me débiter, et ses mauvais bons mots lui vulnreiit mille complimcns dont il fut enchanté. La marquise, qui m'avait toujours considéré avec la plus grande attention, et dont les regards s'animaient visiblement, s'empara d'une de mes mains : curieux de voir jusqu'où s'étendrait le pouvoir de iucs charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au marquis; il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise, jdongce dans des réflexions jHoiondes , semblait méditer quelque projet important ; je la voyais successivement rougir et trembler; cî , sans dire un seul mot, elle pressait

■jo - VIE DU CHEYALIIiil

légèrement ir.a main drcite engagée dans les siennes. M.i main gr.uche éiait dans une crisou moins douce; le m.arqui5 lu «errait de manière à me faire crier. Charme de sa bonne fortune, tout iler de son bonheur , tout étonné de l'adresse avec laquelle il trempai' sa femme en sa présence même, il poussait de temps en temps de Ion2;3 soupirs dont j'étais étourdi, et des éclats de rire dont le plafond retentissait; enf-,uite, ciaignant de se trahir, cherchant à étouffer ce rire éclatant que la 'marquise aurait pu remai-qî'er, peut-être aussi croyant me faire une gentillesse , il me mordait les doigts.

La belle marquise sortit enfin de sa rêverie, pour me dirb : Mademoiselle Duportail , il est tard; vous deviez passer la nuit entière au bal, on ne vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin , restez chez moi ; j'offrirais à tout autre un appartement d'amie, vous pouvez disposer du mien : je dois, ajoute-t-elle d'un ton caressant, vous servir aujourd'hui de maman, je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre à coitcber que la mienne, je vais lui faire dresser un lit

près du mien Et pourquoi donc faire dresser

un lit? inten'ompit le marquis, on rst fort bien deux dans le vôtre ; quand je vais vous v trouver , moi. est-ce f'uc je vous sène? i'v dors tout d'un somme, et vt' s aussi. En finissant, il me donna amoureusement par-dessous la table un gr.md coup de genou qui me froifsa la peau : je répondis à cette galanterie sar-lerchamp , de la même manière, et si vigoureusement qu'il hii ecliappa vu

DE FAUÏÎLAS. /Ji

grand cri. La marquise se leva d'un air aîannt; : Ce n'est ridi , lui dit-il , ma jambe à accroiuié la talde. J'étouffais de rire, la marquise n'y tint [)as plus que moi, et sou cher éjoux, sans savoir pourquoi , se mit à rire plus fort que nous deux.

Quand notre excessive gaieté lut un peu modérée, la marquise me renouvela ses offres : acceptez le lit de madame, criait le marquis, accepter, je vous le dis; vous v serez bien. Je vais revenir tout à riiexire; mais acceptez. Il nous quitta. Ma*dame , dis-je à la marquise , votre invitation m'honore autant qu'elle me flatte; mais est-ce à mademoiccUe Duportail ou à MT. de Faublas que vous la faites. , — Encore cette mauvai ;e plaisanterie du comte, petite friponne I et c'est vous qui la répétez! Ne vous ai-je pas dit que je ne vous crojais pas? — Mais , madame.. — Paix, paix, reprit-elle, en posant son doigt sur ma bouche; le marquis va rentrer, qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette cliarmante enfant ( elle m'embrassa tendrement ), comme elle est timide et modeste! mais comme elle est maligne! Allons, petite espiègle , venez. Elle me tendit la main ; nous passâmes dans son appartement.

Il était question de me mettre au lit. Les femmes de la marquise voulurent me prêter leur ministère; je les priai, on tremblant, d'offrir à leur maîtresse leurs services dont je saurais bien me passer. Oui , dit la marquise attentive à tous mes raouvemens , ne la gênez pas ; c'est un enfantillage de couvent, laissez-la faire. Je passai promptement derrière les rid<îaux; mais je me ti'ouvai dans

4» VIE DU CHEVALIEFv

un i^vand etriLarras , quand il fallut mc dépouilleç (le CC5 habils dont l'usage m'était si peu iamiiici-. Je caisaià les cordoa:,, j'arrachais les épingles, je me piquais d'un coté, je me déchirais de l'autre : plus je me hâtais , et moins j'allais AMte.; Une lemme-de-chambre passa près de moi au moment ou je venais d'otcr mon dernier jupon. Je tremblai qu'elle n'entrouvrît les rideaux; je me précipitai dans le lit, émerveillé delà singulière aventure oui m'avait conduit là; et, ne soupçonnant pas encore ce que j'allais v faire, la marquise ne tarda pas à m'j suivre. La voix de son mari se fit entendre. Ces daines me permettront bien d'assister à leur coucher? Quoi 1 déjà au lit! 11 voulut m'embrasser. La marquise se fâcha sérieusement : il ferma lui-même les rideaux; et, nous rendant le souhait que lui avait fait le comte , il nous cria de la porte : Une bonne nuit.

\ln silence profond régna quelques instans. Dormez.-vous déjà, belle enfent ? me dit la marquise d'une voix altérée I Ohl non, je ne dors pas. Elle se précipita dans mes bras , et me pressa contre son sein. Dieux! s'écria-t-elie av€c une surprise bien naturellement jouée , si elle était feinte, c'est un homme ! Et puis me repoussant avec promptitude : Quoi I monsieur, il est possible?.... Madame , je vous l'ai dit , répliquai-je en tremblant.— Vous me lavez dit , monsieur! mais cela était-il croyable? Il s'agissait bien de- dire! Il ne

fallait pas rester chez moi ou du moins il ne

fallait pas empêcher qu on vous dressât un lit. . . w— Oh! madame , ce n'est pas moi ; c'est iconsieur

DE fAURL\S. 43

le marouis. - — Mais, nioaiiiur, paviez donc plus ha?. , . Monsieur, il ne fallait pas rester chez moi , il fallait vous en aller. — Eii bien, madame, je m'en vais!... Elle rae retint par le bras. Vous vous en allez! et où cela, monsieur? Qu'allcz-vous faire? réveiller mes femmes! iairc une esclandre !... montrer à tous mes gens qu'un homme est entré

dans mon lit ; qu'on me manque à ce point ?. .

Madame, je vous demande pardon, ne vous fâcher

j)as , je m'en vais me jeter dans un fauteuil .

Oui dans un fauteuil! oui... sans doute il le faut!.. Mais voy«;z la belle ressource! (en raie retenant toujours par le bras). Fatigue comme il est! par le froid qu'il fait ! s'enrhumerl détruire sa santé!.. Vous mériteriez que je vous traitasse avec cette i^igucur. . . allons , restez là; mais promette'^ d'clre fcage. — IIo ! madame, pourvu que vous me parclonnie/.>-— Non , je ne vous pardonne pas ; maisj'ai plus d'attention pour vous que vous n'en avez pour moi. Vojez comme sa main est déjà froide! ot par pitié elle la pose sur son col d'ivoire. Guidée par la nature et par l'amour, mon heureuse main descendit un peu; je ne savois quelle agitation faisait bouillonner mon sang. Aucune femnje éprouva- t-elle jamais l'einbarras où il me met! reprit la marquise d'un ton plus doux. Ah! pardonnez-moi donc, ma chère maman — Oui^

votre chère maman? vous avez bien des égards ])our votre maman, petit libertin que vous êtes! Ses bras qui m'avaient repoussé d'abord, m'attiraient doucement. Bientôt nous nous trouvâmes M près l'un de l'antre, qiie nos lèvres se lencon-'

tiùrcnt : j'eus la Iiardiesse d'imprimer sur les ■siennes un baiicr brûlant. Friublas, est-ce là ce ciie vous m avez promis? me dil-tUe d'une voix presque éteinte. Sa main s'égara, un feu dévorant circulait dans mes veines... Ah! madame, pardonnez-moi , je me meurs ! — Ah 1 mon cher Faubîas. . . . mon ami 1 .... Je restais sans mouvement. La marquise eut pitié de mon embarras, qui ne pouvait lui déniai re : elle aida ma timide ine\]>éricnce. ... Je reçus, avec autant d éloanement que de plaisir, une charniante leron que je répétai plus d'une lois.

ISous emplovames plnsieurs heures dans ce doux ■exercice : je ccmm.en<[^aiç à m'endormir sur le sein de ma belle maiiresse, quand j'entendis le bruit d'une porte qui s'ouvrait doucement-, on entrait, on savane^ii scv la pointe du ]>ied ; j'étais sans armes dans une maison que je ne connai".sais point, je ne pus ine dtTpudre d'un mouvement 'd'eiTrci. La marquise, qui devina ce que c'était, mo dit tout bas de nreiirire sa place et de hii céder 4a mienne. J'obéis promptcraent. A peine m étais-je pavi sur le bord du lit, qu'on ouvrit les rideaux du côté que je venais de quitter. Qui vient me réveiller ici, dit la marquise? On hésita quelques instants , cnsuitf on s expliqua sans lui répondre. Et quelle est rcît»; fantaisie, continua-t-elle? Quoil monsieur, vous choisissex aussi mal votie temps, sans attention pour moi , sans respect jiour l'innocence dt-ne jeune personne qui peut-être ne dort pas, ou qui pourrait se lévciller! Vous n'êtes sguère raisonnal)le; je vous prie de vous retirer.

Le marquis insisiait , en }jaij)utiant à sn femme ae coîîîiq'îcs excuses. Kon , monsirur , lui dit-elle , je ne ie veux point, cela ne sera point ; je vous assure que cela ne sera pc:'int ; je vous supplie de vous reîiier. Elle se jeta hors du lit, le prit par le Lras et le mit à la porte.

Ma belle maîtresse revint à moi, en riant : IMe trouvez-vous pas mon procédé bien noble , me ditclle? A'ojcz ce que j'ai relu^^é à cause de vous. Je sentis que je lui devais un dédommagement; je rtinVais avec ardeur, on l'aecepla avec reconnaissance. Une femme de vingt-cinq ans est si complaisante quand elle aime I ia nature a tant de ressources dans un novice de seize ans!

Cependant tout eiit borné cliez les faibles bnmains : je ne tardai pas à m'endormir profondément. Quand je me réveillai, le jour pénétrait dans l'appartement malgré les rideaux : je songeai à mon père. . . liéias ! je me sourins de ma Sophie ! une larme s'échappa de mc& yeux; la marquise s'en aperçut. Déjà candble de quelque dissimulation , j'attribuai , au ri;nj;>rin de la quitter, la pénible agitation que j'éprouvais ; elle m'embrassa tendrement. Je lavis si belle! l'occasion était si ])i'essante ! . . . quelques heures de sommeil avaient ranimé mes forces.... L'ivresse du plaisir dissipa les remords de l'amour.

Il fallut enfin songer à nous séparer. La marquise me servit de femme-de-oliam]jre. Que ma toilette eût été bientôt faite, si nous avions pu ?auver les distractions! Quand nous crûmes qu'il lie manquait plus rien à mon aju.;£cmeni: , la mai-

4ti VIî: du CHENAL! Eli

cuise sonna ses fcm.inc:s. Le marquis attendait depuis plus d'une heure qu'il fît jour chez madame. 11 œe complimenta sur ma diligence. Je suis sûr, me dit-il, que vous avez passé une excellente nuit, et :.ans me donner le temps de répondre : elle paroit fatiguée pourtant! elle a les yt^ux battus! voilà te que c est que cette danse! on s en donne pardessus les yeux, et le lendemain on n en peut plus! je le dis tous les jours à la ^narquise qui n en tient compte : allons , il faut réparer les. forces de cette charmante enfant; après cela, nous la recondui- 10 as chez elle.

Ce nous la reconduiront était très-propre à m'inquiéter. Je témoignai au marquis qu'il suffirait que la marquise prît cette peine; il insista. La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre Cette idée: il nous l'épondit que M. Duportail ne pouvait trouver mauvais qu'il lui ramenât sa fille, puisque la marquise serait avec nous, et qu'il était curieux de connaître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelque effort que nous lissions ^ nous ne pûmes l'empêcher de nous accompagner.

Je commençais li craindre que cette aventure , qui avait eu de si heureux commencemens, ne iinît fort mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de donne"» au cocher du marquis la yéritable adresse de M. Duportail : chez M. Duportail , près de l'Arsenal, lui dis-je. La marquise sentait mou CT-d)arras et le partageait; aucun expédi'jut ne s'était présenté à mon esprit, quand nous avrivàrae* à la porte de mon prétendu père.

11 était chez lui, on lui dit que le marquis

ei In mai(|uisc de B*** lui ramenaient sa fîlie. Ma iiilc, s écria t-il, avec la plus vive agitation , ma fille; il nccoTivt vers nous. Sans lui donner le tempà de dire un seul mot, je me jetai à son cou. Oui, lui dis-je; vous êtes veuf et vous avez une fille. Parle?: plus bas encore, repiif-il avec vivacité, parlez plus bas , qui vous l'a dit? — Eh mon Dieu I ne m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire non devant le marquis. M. Duportail plus tranquille, mais non moins étonné, semblait attendre qu'on s'e:xpliquât. Monsieur , lui dit la marquise, madem.oiselle Duportail a passé une partie de la nuit au bal , et l'aulre partie chez moi. Etes-vous lâché, monsieur, lui dit le marquis qui remarquait son étonnement. que mademoiselle ait passé une partie de la nuit chez moi ? Vous auriez tort ; car elle a couché dans lappartement de madame , dans son lit même , avec elle; on ne pouvait la mettre mieux. Etesvous fâché que je l'aie accompagnée jusqu'ici ; j avoue que ces dames ne le voulaient pas, c'<>st

moi Je suis très-sensible , répondit cniin

M.. Duportail, tout à fait revenu de sa première surprise, et d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis , je suis très-sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fiHe; mais je dois vous déclarer devant elle ( il me regarda, je tremblais 1, que je suis fort étonné qu'elle ait été au baldi';g;uisée de cette farou-là. Commciit , déguisée! Monsieur, interrompit la marquise. — Oui, madame, nn habit d'amazone! cela convient-il à m^

48 VIE DU CHEVAL IL il

ûilc? ou du moins ne devait-cHc pas me ileuiaiuler

uicn avis et ma pciraission ?

Ravi de l'ingénieuse tournuie que mon nouveau p!;re avait prise, j'affectai de paraître humilité. Ahl je croyais que le papale savait, dit le marquis. Monsieur, il faut pardonner cette pcl,ite faute. Mademoiselle votre lille a la pLysionomie la plus heureuse , je vous le dis et je m y connais I Mademoiselle votre fille!.... c'est une chaiinante personne; elle a cnciianté tout le monde, ma femnK! surtout j ohl tenez , ma femme en esL folie. Il est vrai, monsieur, dit la marquise avec un san|T-froid admirable, que mademoiselle m'a inspiré toute l'amitié qu'elle mérite.

Je me croyais sauvé, lorsfjue mon véritable père , le baron de^Faublas, qui ne se faisait jamais annoncer chez son ami , entra tout à coup : Ahl ahl dit-il en m'apercevant. . . M. Duporlail courut à lui les bras ouverts : mon cher Faublas , vous vojez ma fille , que M. le marquis et madame la.marquise de B*** me ramènent. — Votre lilh', interrompit mon père!. — iHé oui, ma fille! vous ne la ix-connaissez pas sous cet habit lidicule ? Mademoiselle , ajouta-t-il r.vec colère, passez dans votre appartement, et que personne ne vous surpvenne plus dans cet équipage indécent.

Je fis, sans dire mot, une révérenç^e eu marquis qui paraissait me plaindre, et une à la marquise qui me voyait à peine; car, au nom de mon père, elle avait été si troujjlée, que je craignais (lu'eiie ne se trouva: mal. Je me retirai dans la

DE FAUBLÂS. 49

pièce voisine , et je prêtai l'oveille. Votre fîllc ! répéta encore le baron. — .Eh ! oui , ma fille I c|ui s'est avisée d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus. M. le marquis vous dira le reste. Et effectivement M. le marquis répéta à mon père tout ce qu'il avait dit à M. Duportail ; il lui afTirma que j'avais couché dans l'appartement de sa femme, dans son lit même, avec elle. Elle est fort heureuse, dit mon père en regardant la marquise. .., Fort heureuse, répéta-t-il, qu'une si grande imprudence n'ait pas eu des suites fâcheuses. K]i ! quelle si grande imprudence a donc commise cette chère enfant? réplifiua la marquise que j'avaiii v;ie déconcertée, mais dent les forces s'étaient lani mées promptement. Quoi ! parce qu'elle a pris un habit d'amazone ! Sans doute , interrompit le marouis, ce n'est qu'une vétille! vous ferez bien mieux, monsieur (en s'adres'saut à mon père) , de vous joindre à nous, pour obtenir que son père lui pardonne. Madame, dit M. Duportail à la marquise , je lui pardonne à cause de vous ( en s'aciressant au marquis) , mais à condition qu'il n'y retournera plus. En habit d'amazone, soit, répondit celui-ci; mais j'espère que vous nous la renverrez avec ses habits ordinaires, nous serions trop privés de ne plus voir cette charmante enlant. Assurémcat , dit la marquise en se levant ; et, si M. son père veut nous rendre un véritable service , il l'accompagnera. i^I. Duportail reconduisit la marqui.>e jusqu'à sa voilure, en lui prodiguant les rem'-TCimens qu'il était présumé lui devoir.

Le'.sr dv:uait me soulagea d'iiu pesant fartle^u. i« 'j

5o VIE BU CHEYALlEa

Voilà une bien singulière aventure , dit M. Dnportail en rentrant. Oh î très-singulière , répondit mon père; la mai'fjuise est une fort belle femme , le petit drôle est bien heureux. Savez-vous , répliqua son ami, qu'il a presque pénétré mon secret? Quand on m'a annoncé ma (llle, j'ai cru que ma (111e m était rendue, et quelques mots échappés m'ont tiahi. — Eh bien 1 il j a un reincdc à cela ; t'aublas est plus raisonnable «|a'on ne l'est ordinairement à son âge; pour qu'il (ùt prodigieusemeiil avancé , il ne lui manquait que quelques lumières qu'il a sans doute acquises cette nuit : il a' l'ûme noble et le cœur excellent: un secret qu'on devine ne nous lie pas, comme vous savez; mais un honnête homme se croirait déshonoi'é , s'il trahissait celui qu un ami lui avait confié; apprenez le vôtre à mon fils; poiut de demi-confidence, je

vous réponds de sa discrétion. Mais des secrets

de celte importance i il est si jeune ! .....

— Si jeune I mon ami, un «entilhomme l'est -il jamais quand il s'agit de l'honneur ? Mon fils , .déjà dans son adolescence, ignorerait un des devoirs les plus sacrés de l'homme qui pense ! un enfant que j'ai élevé aurait besoin de l'expéiience de son père, pour ne pas faire une bassessel... Mon ami , je me rends. — Mon cher Duportail , crojet que vous ne vous eu repentirez jamais. J'espère d'ailleurs que cette conndeucc , devenue presque nécessaire , ne sera pas tout-à-fait inutile. Vous savez que j'ai fait quelques sacrifices pour donner h mon fils une éducation convenable à sa naissauce, et proportionnée aux espérances qu'il me

DE FAUB-LAi). ^ î)i

lait concevoir; qu'il reste eiicoie un un dans cetie capitale pour s'y perfectionner dans ses exet'cices, cela suffit, je crois; ensuite il voyagera, et je n<? serais pas fâché qn il s'arrêtât quelques mois en Pologne. Baron , interrompit M. Duportail , le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux que délicat ; je sens touce l'honnêteté de votre proposition , qui m'est très - agréable , je vous l'avoue. Ainsi , reprit le baron , vous voudrez bien donner à Faublas une lettre pour le bon sei'viîcur qui vous reste dans ce pajs-là; Bolcslas et moufils feront de nouvelles recherches. Mon cher Lovzinski , ne désespérez pas encore de votre, fortune ; si votre fille existe, il n'est pas impossible qu'elle vous soit rendue. 'Si le roi de Pologne ... . ,. Mon père parla plus bas , et tira son ami à l'autre bout de l'appartement : ils y causèrent plus d'une demi-heure ; après quoi, tous deux s étant rapproché» de la porte contre laquelle j'étais placé , j'entendis le baron qui disait : Je ne veux pas lui deciander les détails de son aventure ; probablement ils sont assez plaisans, je ne les entendrais pas avec l'air de sévérité qui conviendrait; sans doute il vous contera de point en point son histoire , vous m'en ferez part : au reste , je crois qua nous venons de voir un sot mari. Il n'est pas le seul, mon ami , répondit M. Duportail. On le sait bien, répliqua le baron; mais il n'eu faut rien dire.

Je les entendis s'approcher de la porte, j'allai me jeter dans un fauteuil. Le baron me dit en entrant : Ma voiture est là; faites-vous reconduire à

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