‹ Vie du comte Félix de MérodeChapitre 10 sur 25 · MO · texte numérisé non relu

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d'inquiétudes ei de périls peur la première ville comiûerciale du pays.

Un grand nombre de Belges avaient vu avec peine l'arrivée d'une armée étrangère, venant combattre chez nous au nom de la Conférence de Londres, tandis qu'à leur avis, pour délivrer le sol national et réparer la honte des désastres d'août, il aurait suflS d'autoriser la Belgique à recourir à ses propres forces. Ce sentiment, légitime dans sa source, mais surexcité et envenimé par la presse, était même devenu tellement vif qu'il avait fini par produire dans l'enceinte de la Chambre des Représentants une véritable tempête parlementaire, suivie de la démission collective des ministres; de sorte qu'au moment où une armée étrangère occupait une partie de nos provinces, à l'heure où notre métropole commerciale était menacée d'un bombardement, lorsque le premier coup de canon pouvait être le signal d'une guerre générale, le roi des Belges devait s'appuyer sur une assemblée mécontente et un cabinet démissionnaire (i) !

Mais ces susceptibilités d'amour-propre national, respectables quoique singulièrement exagérées, disparurent comme par enchantement à

(4 ) J'ai fait le récit de ces débats orageux , dans mes Etwiea d'/k»«toire omUemporamê , T. II, p. 483 ei suiv.

raaped de rbéroïstDe des troupes oommandées par l'une des célébrités militaires de la France. En voyant ces nobles soldats combattre et mourir pour nous mettre en possession d'une citadelle redoutable 9 on cessa de se préoccuper de l'inaction forcée de nos régiments, pour ne plus songer qu'à la valeur, à la discipline, à Tabnégation et à la persévérance de l'armée française. Dans la séance de la Chambre des Représentants du 26 décembre i832, M. Gendebien fit la proposition de voter des remerciments à l'armée du maréchal Crérard et de remplacer le lion de Waterloo par un monument funéraire.

La première partie de cette proposition ne pouvait manquer d'obtenir l'unanimité des suffrages de l'assemblée^ mais il n'en était pas de même de la seconde, surtout à partir du moment où l'orateur commit l'imprudence de réclamer le renversement du lion monumental, comme une protestation nationale contre la chute du premier empire. « Par la seconde partie de ma proposi- » tion, dit-il, je vous invite à vous affranchir » du vasselage de la Sainte-Alliance, en faisant V disparaître l'odieux emblème du despotisme et » de la violence qui nous ont asservis, pendant » quinze ans, au joug humiliant que nous avons » brisé en i830... Puissions- nous, les premiers^i

— «tt —

» donner au monde civilisé l'exemple d'un mo- » nument expiatoire, là où d'ambitieux préju* » gés élevaient, à grands frais, des trophées de » gloire, monuments abominables, construits sur » les ossements de l'élite des populations et ci* » mentes par le sang humain!... Et ne craignez » pas, Messieurs, d'offenser nos braves qui ont » combattu à Waterloo.... Souvenez-vous que ce » n'est qu'en surmontant de pénibles répugnances » que le plus grand nombre a pris part à ce » combat, et que, plusieurs années après, ils » exprimaient encore les plus vifs regrets de s'être » trouvés dans la crueile nécessité de répondre » à la voix de l'honneur, pour égorger leurs » anciens compagnons d'armes. Tous sont con- » vaincus aujourd'hui qu'en triomphant au 18 » juin i815, ils ont consommé le plus funeste » des suicides.... » Il ne s'agissait donc plus seulement de faire iin acte agréable à la France : dans la pensée de M. Gendebien , cet acte renfermait une protestation contre l'établissement du royaume des Pays-Bas, et même, par voie de conséquence, contre l'émancipation politique de la Belgique.

Malgré les sentiments de sympathie et d'admiration qu'il professait à l'égard de la France, le comte de Mérode lui répondit : «... Je ne con-

» nais point de joug imposé à la France et à la

» Belgique par la Sainte-Alliance en 18i5; je

» crois au contraire que la Belgique et la France

» ont été délivrées en 18iS du despotisme le

» plus intolérable pour des peuples avancés en ci-

» vilisation. Certes, la réunion à la France avait

» pour nous plus d'avantages généraux, était

» plus conforme à nos mœurs, à nos sympathies,

» que Tagrégation balavo-belge; mais, quelque

» mensongères même qu'elles fussent dans leur

» accomplissement, les dispositions de la Loi

» Fondamentale de Guillaume valaient mieux

» assurément que les sénatus-consulles impériaux

» et le régime de fer sous lequel nos efforts ne

» servaient qu'à exalter un despote guerrier, en

» sacrifiant à son égoïsme des millions de victimes

y- humaines. — Je ne sais si le lion de Wa-

» terloo doit être très-odieux à la France; mais

» je connais d'excellents patriotes français qui ne

» considèrent point la bataille dont il consacre le

» souvenir comme un événement funeste et re-

» grettable. Je répéterai , à Tégard de la charte de

» Louis XYIII , ce que j'ai dit de la constitution

» du royaume des Pays-Bas. Jamais, en effet,

» la France, malgré les tentatives rétrogrades de

» son aristocratie et d'une grande partie de son

» clergé ultra-légitimiste, ne fut moins malheu-

» reose, ne flr plus de progrès que de 18i8 à » i830. Je n'en donnerai que l'exemple de l'ar- » mée qui vient de s'illustrer en Belgique par » de généreux exploits. Comparez les oflBciers et » les soldats de Tarmée du maréchal Gérard à » ceux du triomphateur d'Austerlitz, de Fried- » land et d'Iéna : vous trouverez en eux le » même courage, le même génie militaire^ mais, » de plus , ce qui parle au cœur de l'homme » libre, les égards, la bienveillance pour l'ha* x> bitant des villes et des campagnes, pour le » peuple qui aujourd'hui, aux yeux du soldat » français, constitue une nation non de pékim, >i mais de citoyens. Depuis la bataille de Watt terloo l'armée d'un empereur est devenue celle » de la France. — Non, Messieurs, les braves » Ecossais qui' firent alors des prodiges de va- » leur, les Allemands, les Belges, réunis pour » s'opposer au régime de conquête qui menaçait » l'Europe depuis le retour de l'ile d'Elbe, n'ob- » tinrent point le triomphe de la force brutale » sur la civilisation; et le lion de Waterloo est » bien moins que cette colonne fameuse, deux » fois respectée par les étrangers entrés en armes » dans Paris, l'emblème de la violence et du » despotisme. Ne faisons pas aux Français du V dix-neuvième siècle l'iiyure de les croire di-

» rigés par les idées étroites d'un &ux orgueil » national. C'est avec le courage du lion qu'ils 2> se battirent à Waterloo comme ailleurs. La y> fortune leur fut contraire, ils trouvèrent des » adversaires dignes d'eux. Le dernier acte de » vingt années d'une guerre immense et stérile )) en résultats fut consommé avec la chute défi- » nitive de celui qui pouvait du moins, au prix » de tant de sang, affranchir l'Europe. Voilà » les souvenirs mémorables que rappelle le mo- » nument de Waterloo! T toucher ne serait » point honorer la valeur française, mais ôter » à l'histoire, à la postérité, ce qui lui appar- » tient. Tant que durera l'heureuse alliance (de » l'Angleterre et de la France) qui seule peut » amener le triomphe de la liberté sur l'abso- » lutisme , qu'aucun acte de notre* part ne tende » à rompre des liens si pleins d'avenir p(Air le » bonheur de l'humanité! Voulez-vous témoigner » à l'armée française votre reconnaissance, vo-* » te^lui les remerciments qu'elle a mérités à tant » de titres ; que parmi les amputés français trai- » tés dans nos hôpitaux, ceux qui se sont par- » ticulièrement distingués reçoivent la croix de >i Léopold, et qu'à tous soit dévolue la pension » attachée à l'ordre pour les sous-o£Bciers et les » soldats, en la doublant pour ceux dont les

» mutilations sont les plus cruelles. Cette marque » de gratitude sera faible en comparaison des » services rendus à la Belgique par les militaires » français, mais elle exprimera mieux nos sen- » timents que l'accueil sans restriction de la pro- » position de M. Gendebien (1). »

La Chambre se rendit à ces raisons si concluantes et si bien exprimées; elle vota, à l'unanimité, des remerciments à l'armée française; mais elle rejeta, à une forte majorité, la partie de la proposition relative au renversement du lion de Waterloo (2).

Nous avons vu que, pendant la première session des Chambres, le comte de Mérode accepta l'intérim du département de la guerre, afin de fournir au général Évain le moyen de venir occuper ce poste, aussitôt que le pouvoir législatif lui aurait conféré la grande naturalisation. Un fait analogue se passa pendant la troisième session, ouverte le 7 juin 1833.

Au commencement de Juillet, le ministre des affaires étrangères de Hollande s'étant rendu à Londres, pour y plaider lui-même la cause de

(4) Séance du 29 décembre 4832. Moniteur du 4 « janvier 4833.

(5) Voy. à TAppendice (L. F.) une notice intéresaaiite sur le monument de Waterloo i remise au comte de Mérode par Farchitecte Vanderstraeten.

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son pays auprès de la Conférence, le roi Léo-* pold crui que les intérêts de la Belgique demandaient qu'elle y fût également représentée par le chef du département des relations extérieures; et le général Goblet, entrant dans ces vues, accepta la mission d'aller, sur les lieux mêmes, combattre les arguments de son adversaire. Mais, comme le roi ne voulait pas que le général abandonnât définitivement un poste qu'il occupait avec ane remarquable habileté, il s'agissait de trouver un homme qui, tout en réunissant les conditions requises pour représenter dignement son pays, consentit à prendre la signature du département, pendant l'absence du titulaire, laquelle pouvait se prolonger pendant plusieurs mois. Léopold jeta de nouveau les yeux sur le comte de Mérode, et celui-ci, toujours prêt à rendre service, accepta sans faire entendre une seule objection. Il s'acquitta de cette tâche nouvelle avec tant de dévouement et de prudence, que, lorsque le général Goblet, après avoir complètement réussi dans sa mission, se relira, le 27 décembre, pour rentrer dans la vie militaire, le roi offrit au comte de Mérode la possession définitive du portefeuille. Mais cette fois, comme il s'agissait de prendre pour soi-même les honneurs du pouvoir, le comte, dont les goûts simples étaient au niveau

de sa modestie 9 opposa aux instances du chef de l'Etat une résistance insurmontable. Refusant à la fois le titre et les appointements, il ne voulut accepter que Vintérim^ et il le conserva jusqu'à la crise ministérielle du 4 août de l'année sui* vante.

Sans dédaigner le pouvoir, parce qu'il y voyait un moyen de faire triompher la cause de l'ordre et de la liberté, au succès de laquelle il avait voué toutes les forces de son âme, le noble député préférait de consacrer à la défense des intérêts moraux et matériels du pays la position exceptionnelle qu'il occupait au sein de la représentation nationale.

A cette époque, la division en catholiques et en libéraux ne s'était pas encore ouvertement manifestée dans l'enceinte des Chambres; mais les ministres y renc3ntraient, sur un autre terrain, une opposition active, ardente, implacable. Toutes les mesures administratives étaient critiquées avec une àpreté sans exemple; les affaires étrangères donnaient lieu à d'interminables discussions ; le budget de la guerre était devenu un véritable champ de bataille parlementaire, et, pour comble de malheur, les débats portaient, trop souvent, l'empreinte d'une aversion personnelle, aigrie par le9 passions révolu-

tionnaires qui n'avaient pas entièrement abandonné le terrain de la législature. Seul le comte de Mérode. quoique membre du conseiK échappait à ces attaques incessantes. On n'approuvait pas tous ses actes, ce que du reste il était loin d'exiger^ mais on ne se livrait pas à son égard à ces personnalités blessantes, à ces récriminations acerbes, à ces critiques haineuses, qui venaient sans cesse assaillir ses collègues. Il était si franc, si loyal, si modeste, si désintéressé; il répondait avec tant de calme et de modération à ceux qui l'attaquaient à la tribune; il se montrait si bienveillant, siv affectueux pour les hommes qui ne partageaient pas ses convictions politiques ou religieuses, que bientôt il put dire, sans exagération : « Je ne compte que des amis sur tous » les bancs de la Chambre. » Aussi, comme les meilleures choses sont toujours entremêlées d'inconvénients et de dangers, celte bienveillance universelle, très-avantageuse à la cause qu'il défendait à \a tribune, devint, à certains égards, une pierre d'achoppement pour lui-même. Entouré d'bommes qui tous lui témoignaient une amitié sincère, il oubliait parfois la gravité du lieu où il se trouvait, et alors son langage, tout en restant toujours dans le cercle des convenances , descendait à un degré de familiarité peu compatible avec

l'austérité habituelle des débals parlementaires. On peut citer comme exemple sa célèbre comparaison de la volière ) dont la presse ultra-libérale a tant abusé. Dans la séance du 9 décembre 1835, fatigué d'entendre critiquer à tort et à travers les actes de ses collègues du conseil, il demanda la parole, et voici les termes dans lesquels le Moniteur rapporte le début de son discours :

« M. F, de Méi'ode. A entendre les censures » impitoyables sans cesse à l'ordre du jour dans » cette enceinte, on pourrait facilement se la fi- » gurer sous l'apparence d'une volière {On rit), » qui contiendrait des aigles et des oies {Dfouveatu: » rires). Les oies, bien entendu, représenteraient » les individus qui ont appartenu ou appartien- » nent encore au gouvernement {Hilarité); les » aigles , certains membres qui appartiennent à la » fulminante opposition. Cependant la volière » {Explosion d'hilarité)^ qui me sert ici d'image, » n'est certainement pas occupée par ces deux » catégories d'oiseaux si divers {Rire général). — » M. Rodenbach : La Chambre n'est pas une mé- » nagerie ! — M. F. de Mérode : Tous plus ou » moins imparfaits, ils diffèrent entre eux par- » ticulièrement sous ce rapport que les uns re- 1) çoivent force gros et lourds coups de becs

» (nouvelle hUarité)^ que les autres distribueot » avec un bizarre acharnement. D'ailleurs, on » n'aperçoit parmi les seconds ni un plumage » plus beau, ni des ailes plus vigoureuses, ni » des yeux plus capables de fixer en plein midi » le disque du soleil; leur supériorité, si toutefois » la chose mérite ce nom , consiste dans un gosier » dont les modulations sont très-intenses et pénè- » trent les oreilles, quelle que soit leur défectuo- » site.... Ce préambuRî établi contre de ridicules » prétentions, j'entre en matière, et j'aborde le » discours d'un membre de cette Chambre (i). » Il y avait beaucoup d'esprit et, qui plus est, un grand fonds de vérité dans cet apologue. Quand le conseil des ministres, composé d'hommes capables et dévoués, rencontrait partout des difficultés et des obstacles, au dehors dans les préventions des diplomates, au dedans dans les inévitables froissements qu'amenait le renouvellement de toutes les institutions nationales, quelques députés novices, dénaturant tous les actes, méconnaissant toutes les vues et niant tous les services, donnaient, du haut de leur insuffisance, des leçons au roi, aux chefs des départements ministériels, au pays et à TËurope. Mais il n'en est pas moins vrai

(4) Moniteur da 9 décembre. SuppL

que les feuilles de Topposition profitaient de ces saillies, pour décocher des épigrammes à Tadresse d'un homme dont elles ne pouvaient nier ni les convictions généreuses ni le désintéressement à l'abri de toute épreuve.

Une autre fois, — mais cette fois seulement, — il se permit un de ces mouvements d'impatience et de colère dont l'assemblée française de 1848 nous a fourni de nombreux exemples, mais qui, fort heureusement, ne sont que de très-rares exceptions à la tribune beige.

Quelques membres de la Chambre des Représentants avaient manifesté le désir de voir donner aux députés une marque distinctive qui pût les faire reconnaître lorsqu'ils assistent aux cérémonies publiques, soit en corps, soit isolément. L'assemblée se réunit en comité secret, le 17 janvier 1835, et les questeurs, d'accord avec plusieurs membres influents dont ils avaient sondé les intentions, proposèrent l'adoption d'une plaque ressemblant beaucoup à celles dont on gratifie les grands-croix des ordres modernes. C'était une étoile à six branches en argent, taillées à facettes, séparées entre elles par des bandes alternées aux couleurs nationales, et aboutissant à un écusson en or portant le lion belge avec la devise nationale : l'union fait la force. Cet ornement «

dont plusieurs exemplaires étaient exhibés, devait être attaché au frac noir choisi par les mandataires de la nation française. Le comte de Mérode, qui avait vivement appuyé le projet de prendre, au lieu de la plaque, un costume complet, ne put cacher son mécontentement lorsqu'il vit prévaloir les idées des questeurs. Excité par les plaisanteries passablement déplacées de deux de ses voisins, il quitta son siège, descendit rapidement les gradins qui le séparaient de la tribune, saisit l'une des plaques qui devaient servir de modèle, la jeta sur le plancher et l'écrasa sous ses pieds. Toujours modeste et désintéressé quand il s'agissait de lui-même, il ne put rester calme en présence d'un vote par lequel une Chambre démocratique semblait vouloir assimiler tous ses membres aux grands-cordons d'un ordre de chevalerie Quelques-uns de ses collègues se fâchèrent, la plupart se livrèrent à une hilarité bruyante que le comte finit par partager, et, en définitive, la malheureuse décoration parlementaire, quoique décrétée, fut abandonnée de tous avant la fin de la session (i).

Mais ces boutades , nous l'avons déjà dit ,

(4) V. Gaioth, Hist. numinnalique de la révol, belge, p,iH. Vas den Peerenboom , Du gouvemetnent représenUUif en Belgique , p. 943.

n'étaient que de rares exceptions. Chaque fois que la dignité du gouvernement ou les intérêts du pays se trouvaient en cause, le comte de Mérode était l'un des premiers à monter sur la brèche. Il parlait alors avec cette conviction ferme et courageuse qui sait braver tous les préjugés, qui se place au-dessus de toutes les rancunes, et qui n'hésite pas même à se mettre en opposition avec les exigences de l'opinion publique, quand celle-ci est le résultat des erreurs et des passions semées par la presse. Pour en avoir la preuve, il suffit de se rappeler le rôle important qu'il joua, pendant vingt années, dans toutes les discussions où il s'est agi de l'organisation de nos forces militaires.

Quand on relit aujourd'hui ces interminables débats, où le sort de l'armée était pour ainsi dire mis en question chaque fois qu'on présentait un nouveau budget de la guerre, il est difficile de se préserver d'un sentiment pénible. Tandis que la Hollande prodiguait l'or et les encouragements aux corps massés sur nos frontières, des membres du parlement belge, oubliant la douloureuse leçon de 1831, obéissaient à l'impulsion d'une parcimonie tellement rigoureuse qu'elle approchait de l'outrage. On discutait sur les rations de fourrage accordées aux officiers supérieur^,

sur les frais de route alloués aux généraux, sur les dépenses qu'entraînait l'inspection des corps, sur les indemnités de bureau des officiers comptables, et jusque sur l'argent consacré au couchage des soldats. Les contribuables et la presse de l'opposition applaudissaient ; mais l'armée , continuellement humiliée, murmurait, et plus d'un chef, malgré l'avancement rapide qu'il avait obtenu, regrettait sincèrement la position modeste, mais toujours respectée, qu'il avait occupée dans l'armée hollandaise (i).

Le comte de Mérode, il faut le dire à son honneur, ne laissait jamais passer ces critiques imprudentes, sans leur opposer une réponse immédiate. Plus que personne, il se montrait soucieux d'alléger les lourdes charges qui pesaient sur les contribuables; mais, plaçant au-dessus de toute autre considération l'honneur et le salut du pays, il ne voulait pas qu^on vint, par des économies mesquines et mal entendues, porter atteinte au dévouement, au patriotisme et à la dignité de l'armée. A ses yeux, la formation d'une armée forte et contente de son sort était l'un des premiers besoins du moment, et dès lors les sacrifices nécessaires pour atteindre ce but lui semblaient aussi légitimes qu'indispensables.

(4) J'en ai les preuves sous les yeux.

Nous citerons, comme exemple, les discussions du budget de la guerre de 1836. Le rapporteur de la section centrale ayant proposé de supprimer la modeste indemnité de 270 fr., accordée aux généraux et aux officiers supérieurs sans troupes pour l'entretien d'un domestique, le comte de Mérode s'empressa de prendre la parole. Il entra dans des détails peut-être un peu minutieux; mais ces détails mêmes ont ici leur valeur, parce qu'ils révèlent les tendances qu'une partie du parlement manifestait à l'égard de l'armée. Il dit : « Après toutes les retenues faites, un général de » brigade reçoit par an 11,194 fr.

» Il touche en outre pour frais de » bureau Fr. 600

» Pour solde d'un fourgonnier, en- » tretien d'un fourgon et ferrage des » chevaux de fourgon » 600

» De plus, solde pour un dômes- » tique » 270

» Total, Fr. U70

» Mais, comme ces dernières indemnités sont » à peine suffisantes, il est obligé de suppléer ce » qui manque au moyen de ses appointements, » de manière que réellement il ne dispose que » de 11,000 fr. par an, somme bien inférieure

» aux 25,000 fr. qu'un orateur a faussement » prétendu que je demandais pour nos généraux. » C'est au moyen de cette modique somme qu'il )> doit vivre, être logé sans inconvenance, élever » ses enfants comme les enfants d'un général, » tenir sept chevaux, payer leur entretien et leur » équipement, remplacer ceux qu'il perd (et je » connais tel officier supérieur qui en a perdu » sept depuis peu de temps), payer le loyer » d'écuries supplémentaires, avoir au moins trois » domestiques, être prêt à changer continuelle- » nient de quartier-général (un de nos généraux » en a changé 19 fois depuis 1830), enfin tenir » un certain rang, sous peine d'être taxé de la- » drerie. — Que l'on juge maintenant de la site tuation d'un général de brigade, alors qu'il est » obligé de vivre séparé de sa famille, de faire, » comme on dit, deux ménages, de partager en- » fin ses appointements en deux, et cependant » de toujours vivre comme un général!... Après » quinze, vingt, trente années de service, après » avoir plusieurs fois passé entre les balles et » les boulets, n'est-ce pas. Messieurs, une bien » belle fortune que d'être, non pas le dispensa- » teur libro, mais le dispensateur à titre onéy> reux d'une somme mensuelle et viagère de » 916 fr. ? En temps de paix, un général de bri-

» gade placé à poste fixe, n'étant obligé qu'à » tenir deux chevaux, peut à ]a rigueur, et en » Tnettant de Tordre dans ses affaires, arriver au » bout de Tannée, tant bien que mal; mais, en » temps de simple trêve ou de mobilisation, cela » est de toute impossibilité. — On parle toujours » de la rapidité de l'avancement des officiers de » l'ancienne armée , mais jamais de Tétat de stag- » nation dans lequel ils sont restés sous le gou- » verncment déchu. Qu'on attaque la gradoma- » nie quand des prétentions envieuses ou excitées » par Torangisme cherchent à éliminer des rangs » belges le petit nombre d'officiers étrangers qui » ont été appelés en Belgique par le vœu una- » nime des Chambres et du gouvernement, à la » bonne heure! Mais lorsqu'un militaire est par- » venu au grade de colonel ou de général , il im- » porte peu de savoir si son avancement a été ra- » pide, mais bien quel est en tout pays le taux » des émoluments nécessaires à ceux qui occupenl » ces grades supérieurs. J'en dirai autant des » grades moins élevés, dont il ne faut pas da- » vantage inquiéter les titulaires par des rognu- » res imaginées chaque année. Leur ôter pour » 1836 le modique supplément de 270 fr. d'in- » demnité pour leur domestique, serait encore » une de ces économies décourageantes qu'il m'est

» impossible de ne pas flétrir. Toute personne » qui a des relations avec l'armée connaît l'effet » détestable de pareilles réductions sur le moral » des officiers qu'elles frappent avec un si mince » bénéfice pour l'Etat. — Prenez-y garde, Mes- » sieurs, après avoir dépensé, je crois, depuis » cinq ans, 295 millions pour maintenir vos in- » stitutions contre les agressions du dehors, vous » finirez par conserver un développement coûteux » de forces apparentes, mais dépourvues d'âme » et par conséquent de force réelle et disponible » au moment du danger. Comme il y a très-peu » de militaires dans cette Chambre , presque per- » sonne ne prend leur parti. Quand il s'agit des » tribunaux , au contraire , c'est autre chose ; » aussi la position des juges a-t-elle été améliorée » en Belgique. Loin de m'en plaindre, je m'en » réjouis. Cependant pour que nos juges conli- » nuent à faire exécuter les lois, pour que vous- » mêmes , Messieurs , continuiez ici librement » vos travaux législatifs, il faut que vous ayez » toujours une force capable, sinon de vous » défendre seule contre toutes les agressions ex- » térieures, du moins de mettre avec honneur » Tépée de la Belgique dans la balance des forces » de l'Europe ; il faut que l'émulation dans la » carrière des armes soit entretenue chez nous,

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