‹ Vie du comte Félix de MérodeChapitre 12 sur 25 · LE GOHTË DE MÉRODE A LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS · texte numérisé non relu

LE GOHTË DE MÉRODE A LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS

Le roi Guillaume adhère au protocole du U octobre 4834. — Le comte de Môrode qui , en 4834 , avait voté Tadoption des vingtquatre artieUa, se déclare cette fois leur adversaire décidé. — Motifs de ce changement d'attitude. — Mesures auxquelles le comte de Mérode participe comme membre du conseil des ministres. — Malgré les instances de ses collègues , il publie sa célèbre Lettre à lùrd Palmeretim. — Analyse de cet écrit politique. — La Conférence de Londres persiste à maintenir les stipulations territoriales des vingt-quatre articles. — Lettre du comte de Mérode au comte Mole. — Projet de rachat des districts du Limbourg et du Luxembourg assignés à la Hollande. — Le comte de Mérode est chargé d'une mission diplomatique à Paris. — Instructions secrètes dont il est muni. — Echec de cette négociation. — La France adhère au protocole du 6 décembre 4838. — Le comte de Mérode revient à Bruxelles. — Dissidences parmi les ministres. — Le comte se sépare de ses collègues. — Ses hésitations au moment décisif. — Il finit par voter le rejet des propositions de la Conférence de Londres. — Les adversaires du traité lui décernent tittc médaille déreconâais-

ganoe. — La Bèlgi<pie aprte radoption des Tingi-qaatre articles. -^ Attitude DOQTelle des deux grands partis nationaux. -^ Dissolution de Tunion patriotique oondue en 48)9. — Luttes parlementaires et électorales entre les catholiques et les libéraux. — Actes et langage du comte de Mérode dans cette période nouvelle. — Dernière incidents de sa Tîe parlementaire.

Après quelques hésitations, le comte de Mérode qui, en 1831, avait parlé et voté en faveur de l'adoption des vingt-quatre articles, se montra cette fois leur adversaire décidé.

Il pouvait prendre cette attitude nouvelle, sans se mettre en contradiction avec lui-même. Au moment où le funeste protocole du 14 octobre 1831 parvint à Bruxelles, la défaite de l'armée avait humilié et découragé la nation. L'industrie et le commerce, atteints dans toutes les sources de leur prospérité, réclamaient énergiquement la clôture de la période révolutionnaire. Les gouvernements étrangers, remis de la peur que la commotion de 1830 avait jetée dans le monde diplomatique, manifestaient nettement la volonté d'éteindre un foyer d'agitation permanente placé sur les frontières de la France et de l'Allemagne. A peine arrivée à l'indépendance, inquiète de son avenir, menacée dans son existence même, la Belgique s'imposa des sacrifices immenses, parce que l'Europe lui garantissait, à ce prix.

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la solution immédiate de ses diflérends avec la Hollande.

Il n'en était plus de même en i838. Reconnue par toutes les puissances, heureuse et calme, libre et prospère, la Belgique avait repris sa place dans la grande famille des nations européennes. La dynastie qui présidait aux destinées du pays trouvait une protection sérieuse dans ses rapports de famille avec les maisons régnantes de France et d'Angleterre. L'armée, pleine d'ardeur et de patriotisme , disciplinée et forte , était prête à prendre sa revanche du désastre de 4831. Qu'on y ajoute que les populations du Limbourg et du Luxembourg, grâce au système de perse" vérance'si longtemps pratiqué par le roi Guillaume, avaient oublié les douloureux engagements contractés le lendemain de l'installation de la royauté constitutionnelle; qu'on se rappelle que, depuis huit années et dans toutes les sphères de la vie nationale, les habitants des districts menacés se trouvaient complètement assimilés aux Belges des autres provinces; qu'on n'oublie pas que la Belgique, au lieu d'obtenir la paix immédiate qu'on lui avait promise, avait été forcée de dépenser plus de trois cent soixante-dix millions pour entretenir ses forces militaires sur le pied de guerre, et l'on comprendra sans peine que les

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dépotés qui, en 1831 ^ avaieni YOlé Tadoptioii du traité , pouvaient sans inconséquence songer à le rejeter en 1838.

Le cabinet belge, dont le oomte de MéroAe faisait partie comme ministre d'Etat et membre du conseil, choisit immédiatement le rôle que les droits^ les intérêts et la dignité du pays assignaient à ses mandataires. Sans prendre la résolution formelle de rejeter en tout état de cause les proposition» de la Conférence, il chargea nos ambassadeurs à Paris et à Londres de foire valoir toutes les raisons de droit et d'équité qui, après un retard de plus de sept années, s'opposaient à l'exécution pure et simple du protocole du 14 octobre 1831 (1).

Les' négociations étaient engagées, et leur marche permettait d'espérer, sinon le retrait des stipulations territoriales, au moins des change* ments avantageux à la Belgique, lorsque, fatigué des lenteurs d'une correspondance diplomatique, le comte de Mérode prit le parti de recourir aux armes du publiciste. Il avait deviné que les coars de Paris et de Londres, satisfaites d'obtenir une modification des stipulations financières du pro* tocole, ne se feraient aucun scrupule de oonsen-

(4) Le rédt complet des négociatioDs se trouve au T. 111 de mes Bémdêê â'hiêlêirê camrmpcrame.

tir an démembrement, de notre territoire; il roulait, à Taide d'un appel à Topinion publique de l'Europe, les arrêter à l'entrée de la voie où il les voyait prêtes à s'engager an détriment de la Belgique. Ce fut en vain que ses collègues s'efforcèrent de lui faire comprendre que, dans sa position de ministre d'Etat, une brochure même anonyme le mettrait en opposition fla* ' grante avec toutes les règles suivies dans les vieilles chancelleries de l'Europe. Ce fut tout aussi inutilement qu'ils firent valoir le danger d'encourager dans les masses des sentiments de résistance qui, dans certaines circonstances et malgré tous les efforts du gouvernement, pourraient devenir, aux yeux des cours du Nord, un motif de faire envahir les territoires contestés du Limbourg et du Luxembourg, par les soldats de la Confédération germanique. Convaincu de la justice de notre cause, plein de confiance dans le bon sens de la nation, le comte prit la plume et, le i 8 juin 1858, il fit paraître sa célèbre Lettre â hrd Palmerston {{).

Dans cet écrit, aussi remarquable par le fond des idées, que par l'éclat et la vigueur de la

(4) Lettfê à lard PalmenUm, par un ancien député au Congrès bàge, envoyé à Londres en 4834 près du prince de Saxc'Cobotirg, Bnuu, CMiviB , 4838 , in-S*.

forme, il commence par rappeler au ministre anglais les rapports qu'il a eas avec lui en 1831 , pendant la négociation qui se termina par l'arrivée du prince Léopold à Bruxelles; il lui dit que le cabinet de St- James, alors plein de sympathie pour la cause nationale des Belges, leur faisait espérer que les villes de Maestricht et de Luxemboui^ resteraient seules soumises à la domination hollandaise; il lui fait voir que l'onéreux traité des vingt-quatre articles n'a eu d'autre origine que la défaite de l'armée belge, à la suite d'une agression déloyale et brutale des forces hollandaises; il lui fait remarquer que toutes les puissances, en présentant ce traitée l'acceptation du cabinet de Bruxelles, prirent l'engagement de le faire exécuter dans tin bref délai; il lui prouve que cette exécution, à la suite d'un retard de plus de sept années, serait un acte aussi contraire aux exigences.de la justice qu'aux droite essentiels des peuples civilisés. « Sept années, dit-il, se » sont écoulées, laissant au roi Guillaume et à la » Hollande toutes les chances favorables qu'un tel » délai pouvait apporter à leurs combinaisons » contre l'indépendance belge. Une si longue si- » tua tien provisoire, au lieu d'une situation défi- » nitive, prompte, assurée par le traité du IS » novembre, a constitué, Milord, des faits nou-

» veaux. — Si la dette de la Belgique s'est aeerae » d'un empruot de eent millions de francs con- » tracté à perte, qui en est la cause? Si les po- » pulations du Luxembourg et du Limbourg se » sont plus intimement encore attachées à leur » véritable patrie, qui en est la cause? Couper en yy deux, malgré leur volonté manifeste, des pro- » vinces dont la cohésion date de plusieurs siècles, » non pas après une guerre sanglante, mais en » pleine paix, n'est-ce pas un acte antihumain? » Abordant ensuite toutes les questions essentielles du différend diplomatique, il établit que, sous les dominations successives des ducs de Bourgogne, des rois d'Espagne, des archiducs d'Autriche, de la France et de la Hollande, le Limbourg et le Luxembourg, constamment unis aux provinces belges, ont toujours partagé le sort du pays auquel ils appartiennent par leur nationalité, leurs mœurs, leur culte et leurs intérêts; il place les prétentions de la maison d'Orange en regard de cette situation neuf fois séculaire ; il démontre que la France, l'Angleterre, l'Allemagne et les cours du Nord n'jont aucun intérêt sérieux à la mutilation du territoire belge; puis, s'appuyant sur des considérations de l'ordre le plus élevé, il s'écrie : ti^u lieu de découper le monde comme une » feuille de papier inerte, exclusivement selon

n le$ intérétê apparents des familles prindères Ti elles tùnvenanees de certains pays plus farts 9 que les autres, les diplomates ne peuvent^ils n désarmais consulter aussi les besoins, les symr n pathies de f homme, de Vétre raisonnable créé n à t image de Dieu 9 Cependant le» lumières se n répandent parmi les licrmmes; ils s'aperçoivent » de l'égolsme qni préside à leurs destinées ; ils n s'en irritent, et les monarchies tombent renn versées par des révoltes ! C'est ainsi qu'en 1815, » la diplomatie de la Sainte-AUiance dépensa cent n millions pour hérisser de remparts les frontières y> des Pays-Bas vers la France, sans s'in([uiéter n ultérieurement de Tesprit public du pays où l'on n dressait tant de bastions. En 1850, elle apprit D avec surprise que ces ruineuses murailles » avaient été construites en vain!... Aux yeux n des hommes de cœur, aux yeux des amis de » la dignité humaine, c'est, Milord, un grand n mal que le trafic de leurs semblables, consenti n par des minisires de gouvernements, comme i> ceux d'Angleterre, de France, de Belgique, » dont la base est le respect pour cette dignité. i> Livrer à une domination, désormais abaissante » pour ceux qui l'ont rejetée pendant huit ans, » trois cent mille habitants des frontières de n France, c'est préparer des éléments de guerre

» plutôt que des éléments de paix entre elle et » rAllemagoe. Replanter le drapeau orange dans » le Luxembourg allemand, réduit à une chétive » circonscription qui le rendra malheureux « c'est I» semer des germes de troubles et de révolutions » nouvelles, c'est méconnaître les conseils de la » prudence, c'est oublier les leçons du passé* — » La Confédération germanique possède militai- » rement les garanties dont elle a joui pendant n vingt-trois années par l'occupatioD armée de la » forteresse de Luxembourg. Quelle sécurité lui » vaudront les regrets du plat pays qui entoure » sa citadelle? Les Hollandais, d'autre part, se- » ront-ils plus forts en s'adjoignant cent cinquante y> mille Limbourgeois remis sous un joug qu'ils » haïront? Enfin la Belgique, froissée, remplira- » l-elle mieux son rôle d'Etat qeutre? Assurément » non! Or, un avenir fondé sur des éléments » d'antagonisme et de réaction ne çopvieu) ni à » rAngleterre, ni à la Francis ni à l'Europe. » WétroiU» et jalouses combinaisons peuvent » seules le préférer à la reconnaissaoce de faits » sociaux palpables, » La conclusion de toutes ces prémisses était que le différend bollando-belge devait ôlre vidé sur l«g bases suivantes ; conser* vation des droits militaires et politiques de 1a Hollande et de la Confédération germapique dans

les villes de Luxembourg et de Maestfieht; droit reconnu à ces deux villes de faire librement le commerce régulier avec les provinces où elles sont assises; partage des dettes du royaume des Pays-Bas selon Tesprit des préliminaires de paix (dix-huit articles) solennellement accordés au prince Léopold de Saxe-Gobourg , maintenant roi des Belges.

Ces sentiments patriotiques, si noblement et si énergiquement exprimés, produisirent une immense sensation en Belgique; mais, il fout le dire, l'éloquent plaidoyer du comte de Mérode demeura sans influence sur la résolution des grandes puissances de foire rigoureusement exé« enter les stipulations territoriales des t^in^t-^iiatre articles. Faiblement appuyées par le cabinet des Tuileries, systématiquement repoussées par le cabinet de SWames, les réclamations unanimes des Belges n'eurent pas le bonheur de trouver un seul défenseur officiel au sein de la Conférence de Londres. A la suite d'une longue négociation , les représentants des cinq cours signèrent, le 6 décembre 1858, un protocole final, déclarant irrévocables les arrangements territoriaux acceptés en 1831. Les diplomates du Foreign- Office ne firent qu'une seule concetôion aux exigences de la Belgique : ils nous libérèrent des

arrérages échus et réduisirent notre part dans la dette des Pays-Bas à une rente de cinq millions de florins. Mais ici même nos intérêts étaient odieusement sacrifiés; car, en opérant suivant les bases admises par la Conférence elle-même, notre part ne s'élevait qu'à une rente de 2,215,000 florins (i).

La Belgique conservait un dernier espoir : le refus d'adhésion de la France. Comme le général Sébastian!, obéissant aux ordres du comte Mole, n'avait signé le protocole que sous la réserve de l'approbation de sa cour, la presse s'était empressée d'annoncer que le roi Loais- . Philippe allait, dans la question belge, se séparer de l'Angleterre et des cours du Nord. Mais cet espoir même ne tarda pas à s'évanouir. Les membres du cabinet des Tuileries n'avaient pas l'intention de repousser, dans la question belge, les exigences finales des gouvernements du Nord, cette fois énergiquement appuyées par Lord Palmerston; seulement, comme ils se trouvaient à la veille de la discussion d'une adresse en réponse au discours de la couronne, ils ne voulaient pas fournir aux orateurs de l'opposition un argument très-propre à émouvoir une partie

(4) V. les preuyes dans mes Etudes d^histoir$ eoniemporaine , T.m,pp.373etsiilY.

— Mode la Chambre française. Il est certain qae le comte Mole 9 procédant ici avec une dissimula* tion peu digne de son noble caractère , avait pris l'engagement se^et d'adhérer au protocole après le vote de l'adresse.

Tel était l'état des choses, lorsque le comte de Mérode apprit que, dans une conversation privée, le chef du cabinet firançais avait émis l'avis que les Belges, convaincus eux-mêmes de l'irrévocabilité des arrangements territoriaux, prodiguaient les protestations et les résistances dans le seul dessein de faire modifier à leur avantage les stipulations financières du traité. Toujours sur la brèche quand il s'agissait de défendre les intérêts du pays, toujours aussi prompt à réaliser qu'à concevoir un projet utile, il prit imm^ diatement la plume et adressa an comte Mole la lettre suivante, qui restera comme l'une des preuves les plus éclatantes de l'élévation de ses idées, de la noblesse de ses «entimfints et de l'énergie de son patriotisme :

ce BfTHxelks, k 19 déemhn 4858.

» MoHSiBun LB Comte,

» Je viens de recevoir de mon gendre, le » comte de Montalembert, des renseignements sur

— Ml -

» la conversation qu'il a eu Thonneur d'avoir avec » vous samedi dernier. GommenI avez-vous pu » croire, M. le Comte, que la Belgique ne s'oc* >j cupait plus que de la dette et avait renoncé à » prendre à cœur les intérêts de 500,000 Belges » destinés à subir une odieuse restauration, lors-, » que les manifestations les plus vives avaient » lieu de toutes parts dans le pays? Sans doute, » il convenait d'abord de s'occuper de la dette, » parce qu'après avoir réglé cette question équi- » tablement, comme elle devait l'être d'après les » protocoles mêmes, on avait l'espoir motivé que '> la Hollande, n'ayant en réalité aucun intérêt à » violenter des populations pour les faire hoUan- » daises malgré elles, se contenterait du verse- » ment dans ses caisses de tous les revenus que » les pays destinés à une cession rapportaient au » trésor belge. Mais, je l'ai dit plus d'une fois à » M. Serrurier, votre ministre plénipotentiaire à » Bruxelles : il s'agit pour la Belgique d'une affaire » d'honneur et de strict devoir envers ces popu- >> lations, et non pas d'une affaire d'intérêt ma« » tériel. Demain matin, ce soir même, la cession » serait consentie par le ministère belge et ratifiée » par la représentation nationale, si les Luxem- » bourgeois et les Limbourgeois déclaraient qu'ils » acceptent pour leur compte, sans trop de regret,

— Mi —

» le traité qu'on a laissé dormir pendant sept ans.

» Vous êtes dans l'intention d'abandonner. leor » eause. Eh bien! Monsieur le Comte, si tous » parvenez à décourager le peuple belge et à lui » arracher l'abandon du territoire que le devoir » l'oblige à disputer, c'est l'affaiblissement du » grand et fort pays de France que vous aurez » obtenu. N'oubliez pas que l'esprit militaire tend » à se perdre dans les pays constitutionnels, où » les Chambres n'ont pas toujours malbeurense- » ment assez d'égards pour l'armée, tandis qu'on » la soigne davantage dans les monarchies abso- » lues. L'armée française portant le drapeau tri- » colore ne pourra voir d'un œil froid les Aile- » mands exécuter un peuple aux portes de la » France; et si elle ne sent pas immédiatement » l'atteinte subie par ses couleurs, elle la com- » prendra plus tard , et le gouvernement de la » dynastie régnante perdra cette haute considé- » ration dont il a le plus grand besoin : car ces » couleurs sont un symbole et non pas un signe » sans valeur I

» Je sais que dernièrement le roi disait en par- » lant de mon frère aîné , qui était à Paris : » c< M. de Mérode est comme tous les Belges; il » croit que nous n'avons à songer qu'à la Beln gique. » Moi , je vous l'assure bien sincère-

» ment, M. le Comte, je ne songe pas exclus!y> vement à la Belgique. J'ai été Français jusqu'en » 1814, et j'ai continué à vivre en France jusqu'à » l'âge de quarante ans; sur mes quatre enfants, » trois y sont nés ; leur mère que j'ai perdue » repose sur la terre de France. En remplissant » ici mes obligations envers mon pays de nais- » sance, je n'ai pas la prétention de croire que » les intérêts du peuple français doivent lui être » sacrifiés; mais je me dis, et je crois avec rai- » son : la France du drapeau blanc a tenu dans » le monde le premier rang; la France de la ré- » publique et de l'empire a conquis l'Europe con- » tinentale; la France du drapeau blanc de la y> Restauration avait repris une position forte de » politique extérieure; la France du drapeau tri- » colore, véritablement et sagement libérale, trou- » vait un rôle plus beau que toutes les autres » Frances, celui de premier moteur d'une poli- » tique généreuse favorable aux intérêts de Tbu- » manité, avec immense avantage pour elle-même! » — Elle a commencé à le perdre; une occasion » se présente de le reprendre : elle la laisse tom- » ber de ses mains. Quel dommage ! Et pour- » quoi? Pour faire de la diplomatie de cabinet, » tandis que la publicité assurait sa prépondé- » rance! Vous ne voulez pas de diplomatie sur

>^ la place pabliqoe, dites-vous; c'est pourtant » celle-là qui garantirait en ce moment la paix » de l'Europe , cette paix que le roi des Français » conserve si laborieusement par la diplomatie de » cabinet.

» Je sais par des renseignements assez positifs » venus d'Allemagne, que si le peuple de ce pays » croyait que la France ne défendrait en proie- » géant les habitants du Luxembourg et du Lim- » bourg qu'une cause du droit des gens , qu'une » nationalité menacée injustement, il applaudi- » rait à ses efforts. Nul doute qu'en Angleterre » même la question, considérée sous ce point de » vue, ne serait mieux comprise de l'opinion pu- » blique. Mais votre diplomatie, luttant d'habileté » dans l'ombre, perd notre affaire commune. Je » dis commune, car la Belgique n'a pas plus à » perdre que la France en renonçant à la partie » de son territoire menacée de restauration. Le » grand centre du pays, Bruxelles, Anvers, » Gand, Louvain, Mons, Liège, Yerviers, Na- » mur, etc., vivra matériellemmt aussi bien sans » le Luxembourg et le Limbourg cédés qu'avec » eux, et quatre millions d'hommes seront plus » excusables d'avoir laissé succomber un principe » de haute moralité politique que les trente-deux » millions qui leur abandonnent à eux seuls le

i> soin de le défendre. Cependant, vous n'ignon rez pas, M* le Comte, que la Belgique n'a » pas renoncé à une résistance effective selon » ses moyens. Vous n'ignorez pas que la France » peut se relever de son sommeil. Ancône^ le » rot règne et ne gouverne pas^ ne sont pas » des préoccupations assez sérieuses pour absor- » ber toujours l'esprit public d'une grande na- » tion. Et pourtant, si elle venait à se réveiller » au bruit du canon que la Belgique peut du » moins tirer même seule pendant quelques >i jours , que deviendrait l'existence morale du roi » et de sa famille, existence à laquelle je tiens » parce qu'elle importe au bonheur et à la sé- » curité de la France, et que le cœur chez moi » bat toujours pour une ancienne, noble et chère » patrie. Que si vous l'aimez, direz-vous, M. le » Comte, ne lui suscitez pas d'embarras; calmez » vos compatriotes, engagez-les à la soumission. » — Mais, dites-moi, que ferai-je alors pour les » 300 mille Belges qui depuis sept ans ont acquis » de nouveaux droits à la sollicitude de tout » homme animé de quelque sentiment de confia- » temité nationale? — Rien? — Vous les livrerez » au roi Guillaume! Vous verrez enfin pâlir les » drapeaux tricolores belge et français du côté i> d'Ârlon et de Thionville , et briller sur les

» clochers des communes luxembourgeoises le » drapeau d'une restauration, le drapeau orange! » J'avoue que ces résultats de la diplomatie de » cabinet me semblent déplorables. Combien j'aiyj nierais à en voir d'autres 1 Les circonstances » pour apporter des modifications au traité sont » favorables. La réunion des Chambres vous per- » met de laisser transporter la négociation sur la » place publique. Profitez d'une chance si heu- » reuse , elle ne se retrouvera plus !

» Je reconnais d'ailleurs, Monsieur le Comte, » tout ce que vous avez fait pour la Belgique. Je » vous en remercie cordialement, et vous prie » d'agréer l'assurance de ma haute considération.

» Comte F. db Mérodb. »

Il était désormais évident que le Limbourg et le Luxembourg ne seraient sauvés, — s'ils pouvaient l'être, — que dans la seule hypothèse où l'on réussirait à amener le roi Guillaume à renoncer à ses droits moyennant une large indemnité pécuniaire. Le cabinet de la Haye éprouvait avant tout des besoins d'argent, et la possession de quelques cantons du Limbourg et du Luxembourg, plus onéreuse que profitable, n'était pas de nature à améliorer ses finances. La Hollande, conservant ses anciennes limites, pouvait sans

déshonneur accepter les millions qu'on lai offrait en échange des communes qui lui étaient attribuées par les vingt-quatre articles* 11 était même permis d'espérer que les Hollandais, peuple calcalateur et peu chevaleresque, placés entre les offres avantageuses des Belges et le stérile honneur de conserver à leur roi le titre de Grand- Duc de Luxembourg, se prononceraient en faveur des millions*

Saisissant aussitôt cette dernière planche de salut ^ le cabinet de Bruxelles chargea le comte de Mérode de se rendre à Paris et d'y joindre ses efforts à ceux de notre ambassadeur, le comte Lehon, pour faire accepter la combinaison par le roi Louis-Philippe et ses ministres. Les instructions secrètes dont il était porteur lui permettaient : 1^ de porter l'indemnité à soixante- dix et même à cent millions, si la Hollande voulait entrer dans cette voie; 2<> de faire mettre en avant, par une tierce personne, un projet qui, laissant Yenloo à la Hollande, donnerait au roi Grand-Duc le territoire compris entre les routes de Trêves et de Thionville, plus un rayon de deux lieues autour de la« forteresse de Luxembourg* Cette dernière proposition pouvait elle-même être accompagnée de l'offre d'une indemnité pécuniaire. Maestricht, dans cette hypothèse, serait

devenue forteresse fédérale, et les Belges se seraient engagés à ne construire aucune place forte entre Maestricbt, Yenloo et Aix-la-Chapelle (1). Personne plus que le comte de Mérode n'était propre à conduire cette négociation à bonne fin. Les nombreuses relations qu'il entretenait dans les rangs les plus élevés de la société parisienne, l'amitié du roi Louis-Pbilippe, l'estime du président du conseil des ministres, les sympathies sincères qu'il avait toujours témoignées à la France, le concours de son illustre gendre, tout ce qui peut faire réussir une mission diplomatique se trouvait réuni dans sa personne. Et cependant, malgré les démarches les plus actives, malgré les raisonnements les plus pressants, il n'obtint ni concession ni même une seule parole d'encouragement ou d'espérance ! Depuis que l'Angleterre s'était franchement et irrévocablement associée aux sommations des cours du Nord, le roi de3 Français, malgré sa bienveillance réelle pour les Belges, ne cessait de répéter que les stipulations territoriales des vingt-quatre articles étaient une loi pour toutes les puissances. Le 22 janvier, le général Sébastiani gdhéra définitivement à Vultimatum de la Conférence de Londres. Au

(4) Le baron de Gerlache fut chargé de faire à Londres une démarche analogue, conjointement avec M. Van de Weyer.

mépris de la justice et à la honte de la civilisation moderne, 560,000 Belges étaient arrachés à leur patrie et replacés sous une domination étrangère !

Le comte de Mérode s'empressa de retourner à Bruxelles, et, le 51 janvier, le conseil des ministres se réunit sous la présidence du roi.

Trois opinions différentes furent émises par les conseillers de la couronne. Les ministres de l'Intérieur, de la Guerre et des Travaux publics, MM. de Theux, Willmar et Nothomb, étaient d'avis qu'on devait se borner à communiquer aux Chambres les propositions de la Conférence, sans y ajouter des commentaires qui fussent de nature à enchaîner la liberté d'action du gouvernement ; avant de prendre un parti définitif, ils voulaient attendre le résultat des offres finales que M. Van de Weyer avait été chargé de faire à Londres (i). Les ministres de la Justice et des Finances, MM. Emst et d'Huart, combattant vivement ce projet, voulaient que le gouvernement, au moment même où il communiquerait aux Chambres Vultimatum des cinq cours, déclarât hautement, à la face du pays et de l'Europe, qu'il rejetterait ces conditions iniques, jusqu'au jour où il

(4) Voy. ces propositions finales dans mes Études d'BistQire coniemporaine, T. lU, p. 324.

se trouverait en présence d'une force majeure. S'écartant en même temps des deux systèmes précédents, le comte de Mérode proposait d'adresser à la Conférence une note officielle, dans laquelle, après avoir protesté contre la mutilation du territoire, on eût déclaré que le roi des Belges, comprenant Tinutilité d'une lutte manifestement inégale, ne résisterait pas par l'emploi des armes; mais que, mettant en œuvre le seul moyen efficace qui se trouvât en son pouvoir, il ne paierait que la part exacte et dûment justifiée incombant à la Belgique dans la dette du royaume uni des Pays-Bas. MM. de Tbeux, Willmar et Notbomb ayant persisté dans leur projet, MM. Ernst et d'Huart offrirent leur démission, et, quelques jours plus tard, le comte de Mérode, qui avait momentanément accepté l'intérim des Finances, suivit cet exemple; mais , avant sa retraite , il eut le bonbeur de faire admettre dans les rangs de l'armée nationale l'un des béros de la Pologne, le général Skrzynecki, que la bataille d'Ostrolenka avait justement rendu célèbre (1).

Bientôt le débat fut porté à la tribune de la Cbambre des Représentants. La Conférence de

(4) Cette nomination donna lieu à des incidents diplomatiques que j*ai rapportés dans mon ouvrage déjà cité, T. III, p. 347 et su!?.

— isi —

Londres ayant rejeté tontes les propositions de la Belgique, les ministres déposèrent, le 19 février, un projet de loi autorisant le chef de l'Etat à conclure un traité définitif avec la Hollande et les cinq cours, sur les bases du protocole du 6 décembre.

La plupart des députés se trouvaient dans une perplexité cruelle. D'un côté, leurs sentiments d'honneur et de patriotisme se révoltaient à la pensée de livrer à une domination étrangère 560,000 compatriotes qui avaient bravé tous les périls pour rester unis à la grande famille nationale; mais, d'autre part, ils ne voyaient qu'humiliation et ruine dans une résistance qui, bientôt réprimée par les soldats de la Confédération germanique, ne pouvait être qu'une inutile et sanglante bravade. Leur embarras était d'autant plus grand que les incertitudes de la situation politique avaient amené une crise industrielle et commerciale pleine de redoutables menaces.

Mis en demeure de prendre ui^pârti irrévocable, le comte de Mérode, voyant chpque jour un grand nombre de ses amis adhérer au traité, se demanda sérieusement s'il ne devait pas suivre leur exemple. En proie aux mêmes perplexités que la msgorité de ses coreligionnaires politiques, et toujours au-dessus de toutes les

questions d'amour-prqpre, il n'aurait pas un seul instant hésité à revenir sur ses pas et à voter en faveur du traité, si sa conscience lui eût dicté cette démarche. En attendant que la lumière jaillit du choc des opinions, il ne se faisait aucun scrupule de manifester ses hésitations et ses craintes. Membre de la section centrale de la Chambre des Représentants, il émit seul un vote négatif avec la restriction quant à préêent; il voulait, disail-il, s'éclairer par les débats parlementaires. Le 29 février, dans la discussion publique, après avoir exposé les motifs de sa démission de membre du conseil des ministres^ il termina son discours par les paroles suivantes : « Je reconnais »> que les résultats d'une prolongation ultérieure » de la résistance sont incertains ; je ne me dissi- » mule point tout ce qu'on peut lui opposer. Aussi » me garderai-je de blâmer ceux qui essaieront » d'en démontrer les inconvénients! Nous avons » à choisir entre deux partis aflSigeants, laborieux, » inquiétants : tel est le sort qui nous frappe; il » faut le subir avec une tolérance mutuelle d'opi- » nions.... Il m'a été pénible de quitter le conseil » auquel je n'avais cessé d'appartenir depuis sept » ans; mais, pour adopter le projet de loi proposé » par mes collègues, je devrais être comme eux » convaincu de l'urgence qui le rendrait nécessaire

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