‹ Vie du comte Félix de MérodeChapitre 2 sur 25 · LE COMTE DE MÉRODE AVANT · texte numérisé non relu

LE COMTE DE MÉRODE AVANT

Naissance du comte Félix de Mérode. — Sentimeuts religieux et politiques de son père, le comte de Mérode- Westerloo. — Education chrétienne que celui-ci fait donner à son fils. — Ce dernier épouse mademoiselle Rosalie de Grammont. — Influences à la fois libérales et religieuses qu'il subit dans la famille de sa femme. — Raisons qui le font applaudir à la chute du premier empire. — Son séjour en France sous la Restauration. — 11 publie son premier écrit politique en 4828. — 11 suit avec intérêt toutes les phases du mouvement national qui ao manifeste en Belgique contre les tendances anticatholiques du roi Guillaume I". — Coup d'œil rétrospectif. — Situation de la Belgique sous le régime néerlandais. — Les vœux du congrès de Vienne méconnus par le souverain des Pays-Bas. — Déplorables erreurs commises par ce prince. — Attitude de la famiile de Mérode au milieu des résistances chaque jour plus vives de la nation. — Le comte de Mérode- Westerloo s'associe au pétitionnement général organisé en 4828. — Son nom figure le premier sur les pétitions demandant la liberté de renseignement et la lit)erté de la presse. — Ses fils suivent son exemple. — Mécontentement du roi. — Irritation des députés hollandais — Les

pétilionDaires insultés à la tribune des États Généraux. — Attitude menaçante du gouvernement de La Haye. — Message royal du 44 décembre 48Î9. ~ Le comte Félix arrive k Bruxelles au- moment où Ton y reçoit la nouvelle de la chute du trône de Charles X.

Le comte Félix de Mérode était le deuxième fils du comte de Mérode- Westerloo, prince de Rubempré et grand d'Espagne de première classe. Sa mère, dernier rejeton des deux grandes maisons d'Ongnyes et de Mérode-Deynze , était la fille du prince de Grimberghe, grand écuyer de la cour du prince Charles de Lorraine. D naquit le iS avril 1791, à Maeslricht, ville où son père avait acquis le droit de boui^eoisie et dans le voisinage de laquelle sa famille possédait le domaine de Petersheim, seigneurie immédiate de l'Empire germanique.

Il est rare que les impressions reçues dans l'enfance et la première jeunesse n'exercent pas une influence décisive sur tous les actes de notre existence. Dans les luttes inévitables de la vie, l'homme, quelle que soit la violence des passions, jette un regard en arrière et trouve, dans ces premières et ineffaçables leçons, un encouragement ou un reproche. On dirait que le milieu dans lequel s'épanouit notre ftme la marque en quelque sorte d'une empreinte indélébile. Heu-

— séreux celui qui, au moment de franchir le seuil de la demeure paternelle, emporte dans son cœur une boussole qui lui montre sans cesse la voie de la vertu, de l'honnenr, du dévouement et du sacrifice !

Cet inappréciable bonheur, pins rare qu'on ne pense au dix-neuvième siècle, était réservé au comte Félix de Mérode.

A une époque où Fincrédulité faisait chaque jour de nouveaux ravages dans les rangs supérieurs de la société, son père, le comte de Mérode- Westerloo, avait conservé toute la ferveur de ses eonvictioDs religieuses. Chrétien d'élite, il trouvait dans les sublimes préceptes de l'Evangile , largement et sincèrement appliqués , le moyen de ménager les droits et de s'attirer les sympathies de tous. Se compter pour peu de chose, se sacrifier au bonheur des autres, mettre la volonté de Dieu au-dessus des faveurs passagères du monde, respecter sous les inégalités sociales la dignité de la nature humaine rachetée par le sang de Jésus^Christ : telles étaient ses maximes favorites. D n'est pas nécessaire de dire qu'un tel banraie prit les précautions requises pour inculquer à son fils les principes qui faisaient la règle et le bonheur de sa vie. Il le confia successivement à trois prêtres instruits et

pieux, et leurs leçons n'eurent pas de peine à pénétrer dans une âme naturellement accessible aux émotions religieuses.

Mais le comte de Mérodc-Westerloo n'était pas seulement un chrétien d'élite : il était de plus citoyen d'un pays où lé despotisme n'avait

' jamais su prendre racine, et où la nation ne prétait serment de fldélité au prince, que lorsque

- celui-ci, dans l'assemblée générale des Etats, avait juré de respecter les droits et les libertés du peuple. Joseph II, alors souverain des provinces belges, l'avait comblé de faveurs et de distinctions. Capitaine de cavalerie à vingt ans, il était, à vingt-cinq, chambellan de l'empereur et ministre plénipotentiaire du cabinet de Vienne à la Haye. La faveur dont il jouissait était sans bornes, lorsque, pendant un séjour momentané à la cour de Toscane, il apprit que les tracasseries et les abus de pouvoir de celui que Frédéric II appelait si bien c( mon frère le sacristain » , avaient enfin amené l'insurrection des Belges. Gomme membre de la noblesse du Hainaut, il faisait partie des Etats de cette province^ et ses concitoyens le pressaient vivement de venir y prendre sa place; de sorte que, sous tous les rapports, cette nouvelle était bien propre à le jeter dans des perplexités cruelles. Il n'hésita pas un instant! La

voix de l'ambition et de l'intérêt, la voix même de la reconnaissance fut impuissante à lui faire oublier un seul instant ses devoirs envers son pays. Ce fut en vain que l'archiduc Léopold lui promit de rétablir les privilèges des Belges aussitôt qu'il serait monté sur le trône, moment qui ne pouvait être éloigné, puisque l'empereur était atteint d'une maladie mortelle et incurable. Rien ne put arrêter la manifestation courageuse et désintéressée de son patriotisme. Il se démit de ses fonctions diplomatiques , renvoya sa clef de chambellan à Vienne, prit le chemin du Hainaut, devint l'un des membres du Congrès belge de i790, et partagea tous les périls et toutes les souffrances de ses concitoyens jusqu'à l'arrivée des Français. 11 émigra alors en Allemagne avec toute sa famille, et ne revint en Belgique qu'après l'établissement du consulat (i).

On le; voit : l'enfant destiné à jouer l'un des premiers rôles dans l'émancipation politique de sa patrie subit, dès le berceau, la douce influence des vertus religieuses et civiles qui furent constamment la source de ses inspirations et le

(4) Souvenirs du comte de Mérode-Westerloo y p. 36. — Un fait qui mérite d*être rapporté, c^est que, malgré son opposition au gouvernement autrichien, le comte de Mérode fit un don de 40,000 florins, pour aider Léopold II à lutter contre la République française.

mobile de ses actes : l'amoar de la religion, le respect des petits et des faibles, le dédain des préjugés, le désintéressement, le patriotisme et le dévouement aux libertés nationales.

En 1809, à peine âgé de 18 ans, le comte Félix épouM Mademoiselle Rosalie de Grammont, fille du marquis de Grammont, nièce de M. de La Fayette .et petite-fille de cette sainte duchesse d'Ayen qui, immolée à Paris le même jour que sa mère octogénaire et sa soeur, la maréchale et la vicomtesse de Noailles, fut l'une des plus louchantes victimes de la Terreur. Depuis lors et jusqu'en 1830, il partageait une partie de son temps entre la maison de son père à Bruxelles, le château d'Everberg près Louvain et l'habitation du marquis de Grammont en Franche-Comté. Eloigné des affaires publiques et presque toujours retiré à la campagne, il profitait de ses nombreux loisirs pour se livrer à l'examen approfondi des questions politiques, religieuses et sociales qui préoccupaient ses contemporains.

Ce fut surtout en France , pendant les épreuves politiques et religieuses de l'Empire, comme pendant les luttes passionnées de la Restauration, qu'il se forma lentement pour la vie publique, en se raffermissant de plus en plus dans ces convictions à la fois chrétiennes et libérales dont

ii ne s'est jamais départi. Par une coïncidence heureuse, il avait retrouvé parmi les parents de $a fenmie, sous d'autres formes il est vrai, la double influence au milieu de laquelle il avait vécu dans la maison paternelle. Les femmes de cette famille, et surtout la comtesse de Mérode, étaient chrétiennes ferventes et se livraient à toutes les pratiques d'une piété austère; mais les hommes, malgré les rudes épreuves de la Révolution, n'avaient pas tous rompu avec les doctrines délétères du dix-huitième siècle, et la famille entière subissait, à des degrés divers, l'influence de ce libéralisme généreux dont le général La Fayette s'était constitué le champion dans les deux mondes. Les traditions du passé, les aspirations et ntéme les erreurs -du présent étaient représentées autour de l'homme qui devait figurer, au premier plan, parmi les guides et les modérateurs d'une révolution nouvelle, précisément destinée à opérer une conciliation large et féconde entre les vieilles croyances religieuses et les libertés politiques de l'ère moderne.

Partisan convaincu des garanties constitutionnelles, ami de la paix et adversaire déclaré de toutes les mesures attentatoires à l'indépendance des peuples, le comte de Mérode avait applaudi ,

à la chute du premier Empire. Vivant ordinairement en France et se croyant destiné à y passer la plus grande partie du reste de ses jours, il vit avec bonheur le retour des descendants de saint Louis, qui, tout en s'agenouillant au pied des autels, apportaient pour don d'avénement deux tribunes respectées et libres. Tune et l'autre destinées en même temps à l'expansion des idées libérales et à la glorification nouvelle des institutions anciennes du pays. Mais, ainsi qu'il le dit, quelques années plus tard, dans un discours prononcé au Congrès na);ional, U ne partageait ni les tendances étroites d'un royalisme suranné, ni les passions intolérantes d'un libéralisme non moins aveugle et n'ayant de libéral que la devise inscrite sur sa bannière. Au principe généreux de la liberté politique, il voulait unir le principe non moins fécond de la liberté religieuse. Il se refusait à voir des libéraux dignes de ce nom dans les orateurs et les publicistes qui, tout en protestant contre les empiétements de l'Etat, refusaient aux catholiques la liberté d'association et la liberté d'enseignement; c'est-à-dire que, pour nous servir de ses propres paroles, c< il désirait la diffusion de ces larges idées de » tolérance destinées à se répandre par tout l'uni- » vers, en dépit des fanatiques apostoliques de

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j> Portugal ou d'Espagne, comme des fanatiques .^> anglicans ou voltairiens de la Grande-Bretagne » el de la France (!)• »

En 1828, il développa ces loyales et généreuses pensées dans une brochure dont le titre seul révèle déjà la tendance et le but : Les Jésuites, la Charte, les Ignorantins, l'enseignement mu^ tuel. Tout peut vivre quoi quon en dise. Désolé de voir user en luttes haineuses et stériles les forces vives de la France, dont l'action exerce toujours une si grande influence sur les destinées générales de l'Europe, il s'efforça de prouver que le régime libéral établi par la Charte, largement et franchement pratiqué, suffisait pour sauvegarder tous les intérêts et donner un libre essor à toutes les aspirations légitimes. Après avoir demandé qu'on respectât à la fois les droits de l'Etat et les droits de l'Eglise, les prérogatives du gouvernement et les prérogatives non moins essentielles des pères de famille, il termina son travail par les réflexions suivantes, qui rappellent si bien les grands principes politiques auxquels il fut constamment fidèle dans sa longue carrière parlementaire : ... « Ne soyons » pas libéraux pour nous seuls et à demi, et

(4) Discours du 42 janvier 4834. Huyttens, Discus. du Congrès noi., t. Il, p. 440.

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» D0U8 ferons bien des prosélytes qu'aujourd'hui » Dous eroyons impossibles à rendre des nôtres.- » Les diatribes, la mauvaise foi, la violence, » les proscriptions, l'intolérance philosophique, » ne servent pas plus la liberté que les intrigues, » la police, les gendarmes, l'inquisition et la cen- » sure ne protègent utilement la religion. — Au » lieu d'accabler d'accusations de toutes les formes )) et de toutes les couleurs ce qu'on appelle parti » prêtre; au lieu de crier au Jésuite du malin » au soir; au lieu de rechercher et de publier » avec méchanceté et un air de triomphe toutes » les fautes et les maladresses que peuvent com- » mettre beaucoup d!ecclésiastiques parmi plu- » sieurs milliers qui desservent nos paroisses ; )) au lieu -de rappeler tous les ouvrages antire- » ligieux qui ont paru sous l'ancien régime et » perverti la morale, qu'on montre au clergé » les avantages qu'il pourrait recueillir d'insti- )> tu lions sociales protectrices des droits et du » bien-être de tous. Nulle religion dans le siècle » où nous sommes n'a plus besoin de liberté que » le catholicisme. C'est un fait qu'ignorent pres- » que tous les faiseurs de gazettes et de bro- » chnres, lorsqu'ils parlent au hazard d'ultra- » montanisme. C'est ce qu'ignore particulièrement » ce qu'on appelle église gallicane. Un ouvrage

» intilulé : Des avantages des gouvernements » libres pùur VEglise catholiqtie serait le plus )> utile à l'époque actuelle. Quand ccssera*t-OD » de tourner dans un misérable cercle vicieux » d'entreprises antichrétiennes , d'essais rétro- » grades, de vils moyens inspirés par la fourbe- » rie et un mensonge quotidien qui tue le bon » sens?... Instruire, redresser les erreurs, calmer » les défiances, voilà la mission de tout homme » capable et vraiment bon, de tout esprit éclairé, » sincèrement religieux ou libéral... Mes vœux » sont et ne cesseront d'être, çuot qu'il arrive, » l'accord de la religion et des institutions li-- » bres qui dérivent de la Charte. Au lieu de » tendre à cette réunion si nécessaire de part » et d'autre , on met chaque jour aux prises , » sans ménagement et en dépit des intérêts les » plus chers de la France, le culte que professe » la grande majorité de la nation et les libertés » raisonnables dont cette même nation voudrait » jouir : déplorable combat d'où ne peut résulter >> que la ruine de tout bien politique et moral ! » Avec ces sentiments et ces idées, le comte de Mérode ne pouvait manquer de prendre un vif intérêt au mouvement à la fois religieux et libéral qui, surtout depuis J825, se manifestait dans sa patrie.

Le lecteur nous pardonnera d'entrer ici dans quelques détails. Les événements que nous allons raconter amenèrent le comte de Mérode sur le terrain de la politique active et décidèrent de l'avenir de sa vie.

Au point de vue des intérêts matériels, la réunion de la Belgique et de la Hollande sous le sceptre de la maison d'Orange était une combinaison des plus heureuses. Les Belges et les Hollandais, soumis à des destinées communes après une séparation de plus de deux siècles, formaient un ensemble d'autant plus remarquable que chaque peuple apportait à la communauté les forces productives qui manquaient à l'autre. Les Hollandais possédaient une marine nombreuse, des colonies pleines d'avenir, un pavillon connu sur toutes les plages , des relations commerciales établies depuis des siècles, et tout un peuple de matelots. Les Belges avaient des terres fertiles , une agriculture avancée , une multitude d'agents naturels faciles à approprier, des richesses minérales inépuisables, et de plus une rare aptitude pour tous les travaux des diverses «branches de l'industrie manufacturière.

Malheureusement, dès l'instant où l'on écartait les intérêts exclusivement matériels des deux nations, l'établissement du nouveau royaume ren-

coDlrait de nombreux obstacles, qui ne pouvaient être surmontés qu'à l'aide d'une politique à la fois prudente et ferme, conciliante et résolue, indulgente et énergique.

Cette politique ne fut pas celle du premier roi des Pays-Bas.

Animé d'intentions loyales et pures, Guillaume I^'^ voulait sincèrement le bonheur de ses sujets; mais, comme tous les hommes dont l'intelligence est dépourvue d'élévation et d'ampleur, il s'attachait avec opiniâtreté à ses propres idées , et ne supportait ni contradiction ni résistance. Ce. défaut était d'autant plus fâcheux que la tendance naturelle de son esprit le portait à se mêler sans cesse d'une foule de détails et de questions secondaires qui doivent être abandonnés aux ministres. Etranger aux idées de son siècle, entouré de conseillers habitués à se plier à toutes ses vues et à subir toutes ses exigences , il ne voyait que des résistances factieuses dans les obstacles que ses actes rencontraient en Belgique; et comme son influence personnelle se manifestait dans toutes les sphères de l'administration, il trouvait à chaque pas de nouveaux sujets de mécontentement, lesquels, suivant son habitude constante, ne faisaient que le raffermir dans ses desseins. Roi constitutionnel et chef d'un peuple libre, il

avait toutes les prétentions, toutes les jalousies , toutes les exigences et tous les préjugés d'un monarque absolu. Quand des millier;) de pétitionnaires réclamaient la responsabilité ministérielle, comme une conséquence directe de llnviolabilité royale, il répondait avec dédain : « Pourquoi » mettre en cause les ministres? Que sont^ils ? » Rien. Je puis bien , si je le juge à propos , » gouverner sans ministres ou ebarger de leurs » fonctions quiconque me plail, fut-ce même » un de mes palefreniers, attendu que je suis le » seul homme qui agisse et réponde des actes du » gouvernement. » Tout appel à Topinion publique provoquait chez lui un accès de colère ou un sourire de pitié, ^c Qu'est-ce que l'opinion pu- » blique ? disait-il. Chacun a la sienne et en » change selon les intérêts et les passions du » moment. » Il mettait son honneur et sa dignité à ne pas accueillir les plaintes de la majorité de ses sujets, parce que toutes les réclamations, même les plus respectueuses et les plus légitimes, étaient à ses yeux des atteintes indirectes aux droits de sa couronne. Un homme qui , pendant vingt-cinq amiées, a vécu dans l'intimité de Guillaume, a dépeint son caractère .inflexible dans une seule phrase : « Impossible de le faire revenir sur rien » et de déplacer une idée dans cette tête de fer (i).»

(4) Souvenirs du comte Vander Duyn de Maasdam, p. 362.

Aux termes des Huit articles de Londres (21 juillel 4844), l'union enire la Belgique et la Hollande devait être intime et complète, de telle manière que les deux pays ne formassent plus qu'un seul Etat. La Constitution, déjà en vigueur en Hollande, modifiée iun commun accord d'après les nouvelles circonstances, devait donner aux Belges une part convenable dans les Etats Généraux, siégeant alternativement dans une ville hollandaise et dans une ville de la Belgique.

Au lieu de se conformer aux intentions généreuses et sages des puissances alliées, Guillaume, commettant une première et irréparable faute, soumit aux votes des Notables un projet de constitution qui ne pouvait avoir d'autre résultat que de rendre à jamais impossible cette union intime et complète, si solennellement recommandée par ]a diplomatie européenne. Dans la Chambre élective, composée de cent-dix membres, cinquantecinq représentants furent accordés aux provinces belges et cinquante-cinq aux provinces hollandaises. Les deux millions de Hollandais obtinrent une représentation égale à celle des quatre millions de Belges : répartition injuste et blessante à l'égurd des deux tiers des habitants , et qui devait inévitablement amener une lutte entre les provinces méridionales et les provinces septentrionales du

nouveau royaume. Accorder à un Hollandais la valeur de deux Belges; faire des députés les représentants des deux grandes divisions territoriales du pays^ au lieu d'en faire les délégués d'un seul peuple, c'était placer au sommet de l'édifice constitutionnel des germes^e discorde qui, pénétrant rapidement dans les masses, ne pouvaient manquer de devenir à sa base des germes de dissolution. Au lieu d'un seul peuple de six millions de Néerlandais, il y eut deux peuples placés côte à côte sous le sceptre de la maison d'Orange, l'un de quatre millions de Belges, Tautre de deux millions de Hollandais. Qu'on y ajoute la différence de culte et de langue, la rivalité des deux capitales, l'orgueil national des Hollandais, la répugnance des Belges à se charger du poids écrasant de la dette néerlandaise, et Ton sera convaincu que déjà l'existence du nouvel Etal pouvait inspirer des craintes sérieuses.

Chez les hommes de la trempe du premier roi des Pays-Bas , une première faute est à peu près inévitablement suivie d'une longue série de fautes nouvelles. La division en Belges et en Hollandais une fois introduite dans les Chambres et dans les débats journaliers de la presse, Guillaume se mit ostensiblement à la tète de ses premiers sujets. Il se montra Hollandais dans la collation des em-

plois publics , dans la répartition des grades militaires) dans l'établissement des impôts, dans le choix de la langue officielle , et jusque dans la désignation du siège des grandes institutions nationales; bref, il se fit partout et en toute occasion l'homme des intérêts et des passions d'une minorité de Hollandais, au détriment des droits et des susceptibilités légitimes d'une majorité de Belges.

Ce déplorable système se manifesta jusque dans la sphère élevée des intérêts religieux. De même que Guillaume s'était fait le chef de deux millions de Hollandais coalisés contre quatre millions de Belges , il se fit l'instrument et le complice d'un million et demi de calvinistes placés en face de quatre millions et demi de catholiques. Il persécuta les membres du clergé qui revendiquaient les droits et les libertés de l'Eglise; il fit aux associations religieuses, vouées à l'instruction, la défense de recevoir au nombre de leurs membres des candidats non pourvus d'un diplôme de capacité, délivré par un jury où n'entraient que les délégués du pouvoir; il expulsa du royaume les Frères de la doctrine chrétienne; il supprima les athénées et les collèges établis sous le patronage des évéques; il accorda une protection bruyante à la petite église

janséniste d'Utrecht; et enfin, pour couronner (xeuvre, il ressuscita, sous le nom de Collège philosophique^ ce célèbre Séminaire général de 1787 qui avait amené la révolution brabançonne et la déchéance de Joseph II !

Guillaume avait espéré que le gouvernement, en dirigeant ses coups contre le clergé belge, se serait procuré l'appui des libéraux des provinces méridionales; mais cet espoir, un instant réalisé, ne tarda pas à faire place à une déception cruelle. Les deux partis nationaux comprirent que leurs luttes stériles ne produisaient d'autre résultat que l'affaiblissement des uns et des autres, au profit des Hollandais et au détriment des Belges. Les libéraux se déclarèrent les défenseurs de la liberté des cultes, de la liberté d'enseignement et de la liberté d'association; et les catholiques, après quelques hésitations , , s'unirent à leur^ anciens adversaires pour réclamer la responsabilité ministérielle, l'institution du jury, l'inamovibilité des juges, la liberté de la presse et, en général, toutes les conséquences rationnelles du régime parlementaire. L'Union se conclut aux applaudissements du pays, et bientôt le trône, entouré de deux millions de Hollandais, se vit en présence des réclamations énergiques, constantes et unanimes de quatre millions de Belges. En 1828,

des milliers de pétitionnaires, appartenant à toutes les classes , s'adressèrent aux Etats Généraux pour réclamer le redressement des griefs de la nation. Nobles , prêtres , membres des professions libérales , fabricants, armateurs, cultivateurs, ouvriers, tous demandaient l'application large et généreuse des libertés consacrées par la Loi fon-' daîMnlale (i).

En présence de ces faits et de ces doctrines, qudle était l'attitude de la maison de Mérode?

Ici encore un coup d'œii rétrospectif est indispensable.

Lorsque Guillaume I^'', agissant encore sous le titre . modeste de gouverneur général , vint prendre possession de nos provinces au nom des puissances alliées, il affecta de s'entourer de toutes les familles qui, soit par l'illustration de la race, soit par l'éclat des services rendus au pays, exerçaient une influence réelle sur le peuple. Il ne pouvait donc manquer de s'adresser à la famille de Mérode toujours si populaire et si justement aimée, et ses efforts réussirent auprès du comte de Mérode-Westerloo. Vers la fin de i8i4, celui-ci accepta les fonctions de viceprésident du conseil privé , et , quelques mois

(4 ) Voyez pour les détails mes Etudes d'histoire contemporaine, t. n , p. 33 et suiv.

plus tard, quand Guillaume eut pris le titre de roi des Pays-Bas, il devint grand maréchal du palais et membre de la commission chargée de mettre la Loi fondamentcUe des Provinces-Unies de Hollande en harmonie avec les droits et les intérêts légitimes des Belges.

Les avances royales obtinrent moins de succès auprès des fils. Les comtes Frédéric et Félix se trouvaient à Fétranger, et le comte Henri, seul présent à Bruxelles, repoussa poliment les offres du chef de l'administration hollandaise. Mandé au palais^ à l'époque où Guillaume portait encore le titre de gouverneur général^ il eut avec le prince un entretien curieux, qu'il s'çmpressa de mettre par écrit, et qui mérite d'être repr()duit ici, ne fût-ce que pour prouver que la noblesse belge, loin de briguer les charges de la cour, prit, dès l'origine^ une attitude de réserve et de défiance que les événements postérieurs ne tardèrent pas à justifier. « Le prince » me dit : « Je sais, M. lé comte, que vous » avez employé utilement le temps de retraite » que vous avez passé sous le régime français. » Quelles sont les éludes dont vous vous êtes » occupé, et les ouvrages que vous avez étudiés » de préférence? » Je lui répondis : a Ce sont, » monseigneur, les études et les ouvrages qui

» regardent les sciences morales, religion, poli- » tique, philosophie, histoire. J'avouerai à Votre » Altesse Royale que les sciences physiques ont » peu attiré mon attention. Quant aux ouvrages » politiques , j'ai pris pour objet de mes études » ceux où cette science est traitée d'après la » Bible et non d'après Machiavel. » <c J'excuse yy Machiavel,» me répondit Son Altesse Royale, » ce car il n'a pas dit qu'il fallait employer les » moyens qu'il présente; il s'est borné à les » faire connaître, comme moyens dont il est » possible de se servir. » -^ « Du moins , Votre » Altesse Royale conviendra que ce sont là des » révélations bien dangereuses pour ceux qui » ont entre les mains tous les moyens d'en abu- » ser. » — « Le comte de Thiennes m'a dit » beaucoup de bien de vous. » — « Le comte » de Thiennes me juge, monseigneur, avec la » prévention de l'amitié. » — « J'espère que » vous ne vous établirez pas en France, et >« que vous vous rendrez utile à votre pays. » » — <( Ma résolution dépendra, monseigneur, » des institutions que recevra mon pays, et du » souverain qui lui sera donné. » — « Mais, » » répondit le prince, « les institutions qu'on lui » donnera doivent mériter votre confiance, car » elles seront discutées dans une assemblée coni-

» posée de tout ce que l'Europe renferme de » personnages éminents, et, quant au souverain » qu'on lui donnera, il est à peu près connu. » » — « Je ne doute nullement des intentions » bienveillantes de Votre Altesse Royale, mais » quant à l'assemblée qu'EUe désigne ici, les » peuples ont été si souvent induits en erreur » par des paroles, qu'il ne faut pas leur savoir » mauvais gré de ne s'en rapporter désormais » qu'aux eflfete. » — « Nous chercherons avec » le comte de Thiennes quelque moyen d'em- » ployer votre temps*^ qui puisse vous conve- » nir. » — « Votre Altesse Royale me juge trop » favorablement; mais, après l'application à la- » quelle je me suis livré, j'ai besoin de quelque n repos, avant de me décider à accepter une » occupation forcée. » — Après quelques phrases » polies. Son Altesse Royale me fit la révérence » de congé; je sortis et ne tardai pas à me » féliciter d'avoir échappé aux offres gracieuses » qui m'avaient été faites. » — Au lieu de rechercher des fonctions ofDcielIes,le comte Henri, compris parmi les Notables chargés de se prononcer sur le mérite de la Loi fondamentale, émit un vote négatif.

On comprendra sans peine que ce vote n'était pas de nature à procurer au grand maréchal du

palais la faveur et la confiance du roi son maître. De même que ses fils, le comte de Mérode-Westerloo s'exprimait sur les déplorables tendances du gouverneAient avec cette noble franchise, exempte à la fois de hauteur et de complaisance, qui fut toujours l'un des traits dislinctifs de son caractère. Il ne cachait ni au roi ni aux ministres les iniquités et les périls d'une politique en opposition avec les intérêts les plus élevés et les sentiments les plus vivaces des deux tiers de la nation. Une fois même, il ne craignit pas de faire, en termes respectueux, une allusion directe aux malheurs et aux humiliations qui furent le résultat des tentatives audacieuses de Joseph II. Guillaume, qui croyait sincèrement à l'excellence et àj'équité de son système, répondit par un sourire; mais il ne tarda pas à donner à son interlocuteur une preuve éclatante de sa désapprobation. A la fin de décembre 1815, tous les grands officiers de la cour furent nommés grand'croix ou commandeurs de l'ordre du Lion néerlandais, tandis que la simple croix de chevalier fut adressée au comte de Mérode-Westerloo; Celui-ci répondit aussitôt qu'un tel envoi lui prouvait que ses services n'étaient pas agréables à Sa Majesté, et qu'il La priait d'accepter, avec sa démission, la restitution des insignes qu'Elle avait daigné lui décerner.

A dater de ee jour , les relations officielles cessèrent; mais les membres de la famille de Mérode n'en continuèrent pas moins à être parfaitement accueillis par le roi et la reine des Pays-Bas. Ils étaient de toutes les fêtes de la e^ur, et avaient même l'honneur de recevoir de temps à autre la visite du prince héréditaire, qui régna plus tard en Hollande sous le titre de Guillaume II. Ce jeune prince, à peine âgé de 22 ans lorsque son père monta sur le trône, s'était déjà couvert de gloire en Espagne , où il avait servi en qualité d'officier général anglais et d'aide de camp du duc de Wellington ; et l'on sait que sa conduite ne fut ni moins brillante ni moins appréciée aux Quatre -Bras et à Waterloo. Doué d'un esprit brillant et chevaleresque, d'un caractère aimable et gai, il avait promptement gagné les sympathies des Belges. On peut affirmer avec certitude que, s'il avait occupé le trône en i830, la révolution de Juillet n'eût pas amené la révolution de Septembre.

Telle était la situation lorsque Tannée i828 vit surgir ce vaste pétitionnement dont nous avons déjà parlé.

Au mois de janvier, le vicomte Vilain XIIII et M. de Robiano de Borsbeek vinrent soumettre à l'avis du comte de Mérode-Westerloo un projet

de pétition réclamant l'intervention des Etats Généraux pour faire doter le pays des bienfaits de la liberté d'enseignement. La requête était conçue en termes modérés, mais elle faisait nettement ressortir la déplorable situation de l'enseignement catholique dans le royaume. Le gouvernement ne s'était pas contenté de supprimer les collèges libres et de rendre les séminaires inaccessibles par l'obligation imposée aux jeunes lévites de passer par le Collège philosophique : il avait poussé ses rancunes et sa peur de la liberté au point d'ordonner la fermeture de toutes les pensions particulières !

Poussé, d'une part, par le désir de contribuer au redressement d'un grief incontestable; arrêté, de l'autre , par le pressentiment de la catastrophe qui se trouvait au. bout de la voie dans laquelle on allait s'engager, le comte, malgré l'énergie de son caractère et la force de ses convictions religieuses, éprouva quelques hésitations; mais, dès le lendemain, il prit résolument son parti. Il consentit à placer son nom à la tête de la liste, et en signant il dit à M. Vilain XIIII : « Voici une démarche qui peut avoir des suites » incalculables; je connais ce pays, et je me » rappelle ce qui s'est passé en 1789. » Ses fils suivirent son exemple, et le nombre des signa-

tures s'éleva rapidemenl à 80,000. Les choses se passèrent de la même manière à l'égard d'Une pétition demandant la liberté de la presse.

Gomme cette démarche ne produisit aucon résultat) le mouvement se manifesta de nouveau en 1829, et cette fois le^ pétitions arrivèrent par centaines sur le bureau de la seconde Chambre des Etats Généraux.

On sait ce qui suivit. Les députés hollandais insultèrent les pétitionnaires et ceux qui prenaient leur défense dans l'enceinte des Chambres; les officiers du parquet multiplièrent les procès de presse et poursuivirent les journalistes indépendants avec une rigueur inusitée; et le roi Guillaume, dédaignant et bravant le mouvement national, répondit par un arrêté déclarant incapables d'occuper une fonction civile ou ecclésiastique tous ceux qui, méprisant renseignement de TElat , auraient fait leurs études en pays étranger. Les pétitionnaires n'obtinrent qu'une seule concession : la fréquentation du CoUége philosophique cessa d'être obligatoire, pour devenir simplement facultative.

Plein de confiance dans la force et la durée de l'organisation monarchique que le congrès de Vienne avait donnée à l'Europe; rassuré d'ailleurs par des alliances de famille qui^ à son

avis, lui garantissaient l'appui des souverains les plus puissants et les plus redoutés, Guillaume I®' adressa, le ii décembre 1829, à la seconde Chambre des Etats Généraux, un message rempli de menaces à peine déguisées. « La presse, » A disait-il, «... avilie par des malveillants au » point d'être devenue un moyen de provoquer » la dissension , le mécontentement , les haines » religieuses, l'esprit de faction, de censure et » de révolte , a tellement miné la tranquillité pu- » blique, la force morale de l'Etat, la marche » libre du gouvernement et l'observation des de- » voirs attachés aux fonctions publiques, que c'est » pour nous un devoir douloureux à remplir de » fixer sérieusement sur cet objet notre attention » commune. » Il ajoutait : « La nation a le droit » d'attendre de Nous que Nous mettions autant » de fermeté à repousser des prétentions inconsi- » dérées, que Nous avons d'empressement à ac- » cueillir de sages désirs. Cette fermeté, qui est • n la base du bonheur social , est également le prinyy cipe constitutif de notre règne , et Nous ne dou- » tons pas que l'assurance que Nous donnons ici )) de notre répugnance à dépasser la ligne qui » sépare la fermeté nécessaire d'une indulgence » déplacée j n'encourage les gens de bien et ne » déjoue tout espoir de voir réussir les moyens

» de violence et de résistance. » Le divorce entre le roi el la nation était à la veille de s'accomplir! Sous ces tristes auspices s'ouvrit l'année 1830, et le eomte de Mérode-Westerloo mourut le iS février.

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