‹ Vie du comte Félix de MérodeChapitre 21 sur 25 · CORRESPONDANCE DU COMTE DE MÉRODE AVEC M. DE POTTER · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DU COMTE DE MÉRODE AVEC M. DE POTTER

i*ai dit (p. 443) que M. de Poiter, dans ses Simeefitrf perêomuU^ parlait avec aigreur du rôle que le comte de Mérode avait joué dans les délibérations et les travaux du gouvernemeot provisoire. On ignore assez géuéralemeut que ces idées hostiles du célèbre démocnle firent place à des sentiments d*esttme et d*affection, lorsqu'il vit avec quel inaltérable dévouement aux principes de 4830 le comte de Mérode se coudnisait dans tous les actes de sa vie parlementaire. A la suite d*uo discours sur renseignement moyen que le comte avait prononcé dans la séance du 49 avril 4850 et que nous reproduisons plus loin ( L. G ) , M. de Potter lui envoya , avec un exemplaire de ses Etudes 9oeiale$, une lettre ainsi conçue :

« 26 avril 4860.

> MoRSixun,

» En parlant devant la Chambre à propos de la lot en discussion, vous avec posé des pnmipêê : o'éuit la seule chose qu*il fallait faire.

» Il fallait se borner à dira : La loi est fondamentalement mauvaise ; dooc aucun amendement ne peut la rendre bonne, fille doit être acceptée, non-seulement avec tous ses articles, mais encore avec toutes les conséquences que son adoption entraînera, et qui sont la démolition de Pédlfice de 4830; ou elle doit être rejelée

paremeot et simplement, pour Tanlque raison qu'elle est opposée ^ l'esprit et à U volonté qui ont bit édore 4830 et la Belgique de 4830.

» Ce que vous atez dit, Monsieur, est éternellement vrai et juste. C'est pourquoi on ne vous a pas compris, on plutôt on n'a pas voulu ▼008 comprendre. On ne vous a même écouté que par surprise. Désormais on refusera de vous entendre. i*aime mieux cela : c*est an moins conséquent.

» Vous le voyei mieux que moi , Monsieur : on veut toujours et partout des corps, des corporations, non plits comme autrefoU auxiHaires de la faihksie, du droit etdeia Khetté, mats exclusivement dévoués k la force , au fait , au pouvoir. On s'occupe depuis longtemps k préparer, à coups de subsides et de gratiBcations , de places et d'honneure, un corps d^hommes de lettres et d'artistes. Vient maintenant l'organisation , qui se complétera par les mêmes moyens, du corps professoral. On fera la guerre au clergé, tant qu'il ne se constituera pas volontairement en corps sahrié pour servir le gouvernement, suivant ses opinions et ses vues. On espère, les intrigants de toute espèce aidant , ceux du pays et surtout ceux de rétrcmger, y parvenir petit à petit et à la longue. C'est en effet le senl moyen, ia chose étant supposée possihte, Henreusement , il y a le chapitre des accidents, de l'Imprévu, comme s'expriment anjourd'faul nos voisins, et ce chapitre est toujoura pour ceux qui, moralement les plus forts comme ils le sont numériquement, ont la patience et le courage d'attendre.

» C'est dommage cependant pour la cause ministérielle ; car, les projets gouvernementaux se réalisant, la tâche des minisires, quels qu'ils fussent d'ailleurs, serait désormais douce et facile. Qui est-ce qui entreprendrait encore, sous un régime de majorité, de résister sérieusement à une armée d'électenn et d'élus , rétribués plus ou moins grassement ou désirant l'être, armée bien disciplinée de fonctionnaires qu'aucune loi ne peut atteindre t Ceui qui ne se laisseraient pas enrôler pour voter par ordre, le petit nombre par conséquent, le très-petit nombre, ne conserveraient alon d'autre liberté que celle de se retirer ou d'obéir ; et nous aurions, à défaut du Paraguay clérical , épouvantail des libéraux, le Paraguay ministériel, épouvantall de tout le monde.

» Agréez, je vous prie, Monsieur» avec cette expression de mes anciennes Idées , l'assurance de mes aneiens sentiments de hante considération.

« M Pomn. 9

Le comte de Mérode lut avec attention ces Etudes sociales où ses croyances les plus chères étaient combattues et repouasées au nom

des IntSréU de la société moderne; pais, avec cette toléniice et cette Doble frtncbise qui canctéristieet toates ses démarches, il répondit à son ancien collègue du gouvernement provisoire :

c Bruxelles, 20 mai 4850.

» MORSIEOB,

» Quelques libraires m'envoient souvent des livres à rinspection , couverts d'une enveloppe, et il m'arrive, pensant que cela ne presse point , de rester plusieurs jours sans les examiner.

> J*ai donc pris pour un de ces livres le paquet qui renfermait un petit volume et un mot de votre part, et je ne l'ai ouvert qu'anjourd'bui , en faisant ma revue.

» Ceci est la cause du retard de mes remerclments pour la seconde lettre que vous avez bien voulu m'écrire en m'autorisant à la citer au besoin ainsi que la première.

» Le résumé de vos Études »oeiale$ peut aussi m^ètre fort utile et j'en profiterai quand Toccasion se présentera.

» Votre système, Monsieur, est à mes yeux bien différent de l'odieuse hypocrisie, qui, pour tromper les simples, veut associer pour la forme renseignement chrétien à l'éducation sceptique , et tout cela à l'aide de sophismes et de mensonges.

» Vous croyez à une éternelle justice démontrée par la seule raison humaine , ce qui est vrai. Moi j'ajoute à cette croyance une foi plus complète , celle du peuple et des hommes saints et Illustres de l'Eglise à une éternelle justice et à une inorale supérieure, que le Dieu fait homme pour notre salut nous enseigne d'une manière lumineuse et que nous ne pourrions découvrir avec le seul secours de notre faible intelligence.

a Plus j'avance dans la vie, plus j'examine ce qui se passe aujourd'hui, et plus j'ai lieu de me convaincre de l'insuffisance de la raison et de la vérité de la religion née sous la croix.

» Le monde du faux libéralisme si répandu de nos jours est à ta fois orgueilleux et léger. La plupart de ses adeptes se complaisent dans une ignorance qui n'a d'égale que leur vanité.

j) Aussi ne prennent-ils pas plus la i»eine d'examiner ce que vous dites que d'étudier la doctrine évangélique. Selon l'Evangile de ce jour, ils aiment mieux les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres sont mauvaises ; car, dit cet Evangile, celui qui agit pour la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres se montrent, étant faites selon Dieu. Son nom au contraire fatigue les adorateurs exclusifs du siècle présent, et pourtant osent-ils croire qu'ils se soûl euxmêmes créés? Leur parler même d'une étemelle justice, comme vous la concevez . les ennuie.

» De SUE , êpécukUeur^vieur ploogé dans la finge Bensutliste , Ils onl fait le prodige litléraire du temps; et lai avoir expédié, par chefs et amis avoués , médailles et plumes d*or, sera la honte ineffaçable du congrès soi-disant libéral, ennemi de PéducaUon religieuse libre et qui a dicté la loi menteuse et oppressive que vous Hétrissez comme moi.

» Si ces admirateurs du mauvais génie se oonteauient d'être tels pour leur compte , on les laisserait à leur enthousiasme déréglé ; mais 9 par la déception aidée de contrainte et par Targent des contribuables, ils veulent façonner le pays à leur image, renversant ainsi le fondement essentiel de la Gonstituiion de 4830.

» Vous, Monsieur, vous la respectez, et vous dites dans vos écrits qu'il n*j a d'éducation possible donnée au nom de la société que lorsqu'elle aura adopté des principes certains sur la distinction du bien et du mal , sur les récompenses et les punitions qui saisissent rhomme au sortir de la vie actuelle. Vous essayez d'en formuler la théorie en dehors du christianisme et de la révélation divine. C*est au moins l'œuvre d'un esprit méditatif. On peut en discuter la valeur avec vous; mais que dire à des gens qui fuient sans cesse tout argument suivi ?

» Jugeant digne d'attention mon discours sur l'enseignement moyen, vous avez bien voulu reconnaître que je m*étais tenu sur un terrain ferme ; cependant à quoi sert cet appui contre des nuages volants et sans consistance , contre la chicane qui compte une majorité de votants décidés d'avance à ne tenir compte d'aucune raison, en un mot, contre un Paraguay ministériel?

» J'ai l'honneur de vous réitérer, Monsieur, l'assurance de la réciprocité des sentiments que vous avez bien voulu m'eiprimer.

» Comte F. de MinonB. »

DISœURS PRONONCÉ AU œNGRÉS NATIONAL.

Ainsi que nous l'avons dit, le comte de Mérode ne prit que rarement la parole au sein de rassemblée constituante. Un de ses discours les pins remarquables est celui qu'il prononça, dans la séance

du 44 décembre 4830, pour engager le Congrès à voler en fateur de i'inalitatton d*nn ténat à vie. Il s'agissait de se décider entre ce système et celui d*un sénat nommé par les électeurs ordinaires et renouvelé par moitié tous les quatre ans.

Le comte de Mérode s'exprima ainsi :

« J'étais prêt à renoncer à rétablissement d^une chambre è vie, et à croire qu'une seule assemblée législative suffirait an peuple belge, lorsque les avis de plusieurs personnes, connues par les saiUments les plus libéraux dans un pays voisin, ro*ont Hait douter sil était possible que le gouvernement futur de notre patrie se consolidât avec une Chambre formant seule la représentation nationale.

» J'avoue qu il me serait plus que difficile de résoudre, en satisfaisaot à toutes les objections contradictoires, la question épineuse que nous traitons aujourd'hui. Cependant, Messieurs, je présenterai condiUonneUemenl en faveur d'un sénat à vie quelques courtes observations.

* Dans Texamen des pouvoirs nouveaux que nous sommes appelés à constituer, je me défie grandement des doctrines savantes empruntées aux livres de théorie politique, ou des exemples que peut fournir une célèbre contrée insulaire très-différente du pays que nous habitons. L*élément aristocratique, l'élément démocratique sont pour moi des mots mal choisis et sans signification exacte au milieu de nous.

» Nous n'avons plus d'aristocratie réelle, puisque la première et la plus essentielle condition de l'aristocratie, c'est le droit de primogéniture, ou du moins la succession de Phéritage paternel, assurée aux enfants mâles des familles privilégiées. Nous avons des propriétaires plus ou moins riches , titrés ou non titrés, mais tous citoyens égaux devant la loi et ne possédant aucune prérogative d'exception.

9 Dans quel but veut-on fonder une chambre dont les membres conserveront à vie leurs fonctions législatives?

» Ce n'est point, qu'on y prenne garde, pour représenter les intérêts de la noblesse, qui n'existe que par des souvenirs, mais pour arrêter les mouvements trop précipités, peut-être, d*une assemblée périodiquement élective, et donner à l'ordre constitutiontiel la stabilité qui lui est nécessaire comme à tout gouvernement.

» Si une réunion d'hommes plus âgés, un conseil des anciens paraissait propre à remplir le but qu'on se propose d'atteindre, nul doute qu'il faudrait s'y rattacher plutôt qu'à d'autres combinaisons. Mais on préfère, comme garantie du repos public, un sénat de notables propriétaires, non point, comme je l'ai dit, parce qu'ils ont à défendre des intérêts spéciaux, mais parce qu'on a droit d'espérer

d'en on lèle plas câlme et plu prad6Dt pour la okow publique, parce qa*on leur suppose arec raison plus de motifo personnels de craindre les secousses qui compromettent la société.

» Ce principe admis comme base, il en résulte que notre chambre à vie ne doit offrir aucun caractère d'opposition systématique au peuple ou au cbef de Téuu Elle doit être, par son essence, propre k résister aui tentatires prématurées ou dangereuses de la cbambre périodiquement éleetife, comme à protéger la nation contre les envahissements de Tautorité qui commande k la force publique et fait exécuter les lois.

» En effet, messieurs, si un prince avide de domination parvenait, dans quelques circonstances critiques, à fausser la représentalion populaire, à lui imprimer une direction antinationale , comme celle de la chambre introuvable de France en 484 5« en peu de mois peutdtre on verrait périr toutes les libertés du pays. Et qu'on ne dise point que cette supposition tomlM sur IMmpossible ! La guerre suffit pour amener la chance périlleuse que Je signale k votre attention. Au milieu du choc des armes, l'ascendant qu'obtient le chef des forces miliuires n*est-il pas trop souvent dangereui pour les garanties constitutionnelles? Une chambre nommée sous l'influence d'événemenu faciles à prévoir, dans un pays que sa position géographique expose à rinvasion étrangère, ne pourrait-elle point livrer les garanties précieuses si chèrement acquises?

» Alors, messieurs, le sénat, dont rexistence serait antérieure à ces événemenu transitoires, opposerait sa résistance immobile et légale aux tentatives du despotisme.

n Appuyé sur l'opinion publique, il paralysetait les efforts combinés du pouvoir et de la corruption parlementaire. Aussi, pour que le sénat composé de citoyens paiticulièrement intéressée au maintien de la constitution puisse parvenir à la défendre avec succès au moment du péril, il faut que les membres de cette assemblée conservatrice soient en nombre fixe ; que leur majorité ne puisse èlre brisée par les fournées ridicules dont le nom seul exprime la dérision. En un mot, il faut que le sénat ait une eonsisunee inébranlable.

j> Qu*dn ne cite point l'exemple de la Grande- Bretagnei, ierve aristocratique par excellence, où les mœurs et les lois sont d'un siècle qui n'est plus le nôtre , où le droit fictif que possède la couronne de créer des pairs en nombre illimité n'a jusqu*ici porté aucune atteinte grave à l'indépendance de la chambre haute.

» Hais considérons la France, et nous verrons Charles X se perdre lui-même en violant la charte , parce que la chambre des pairs subissait, au gré d'un ministère conspirateur, les fournées qui la

rendaient iDcipable de rompre efflcacemeDt les projeis de contre* ré^olutioD.

» Mai8« menieurs, si nous éublissons un sénat k vie, aera-t-il l'organe d'une faction hostile au peuple belge comme se montrait à regard du peuple français la pairie en 1815? Mon, sans doute; Tordre équestre , par sa résisUnce à la tyrannie de Guillaume, a prouvé combien il était facile d'obtenir parmi nous une réunion de propriétaires amis de la liberté. Comment supposer qu'on tel corps, choisi par la nation, se raidisse obstluément contre les améliorations que le chef de l'état lui-môme proposerait d'accord avec la chambre périodiquement élective?

» En admettant, toutefois que le sénat se refuse à voter une lot d'intérêt général, pourra-t-il pendant plusieurs sessions successives persister dans une résolution qui deviendrait odieuse? Il me semble que rien n'autorise à prévoir la conduite la plus singulière, la plus inexplicable de la part d'hommes essentiellement intéressés par leur fortune à la paix publique, d'hommes qu'aucun privilège ne favoriserait aux dépens de leurs concitoyens, d'hommes qui seraient aussi les élus du peuple; car je n'admets l'existence d'nn^nat à vie, et cette existence même ne me paraît honorable et utile, qïTauUnt que ses membres l'obtiendraient du choix de la nation. Leur élection doit appartenir, ou bien à tous les électeurs , ou bien à une portion nombreuse d'entre eux, prise parmi les plus imposés, ou à la chambre élective elle-même, ce qui me parait préférable, si ce n'est lors de la première formation, du moins pour les remplacements que le temps rendra nécessaires.

» On objectera encore qu'il résulte du système que jMndîque une sorte d'identité entre les deux chambres. Eh bien ! messieurs , il en résultera l'union qui fait la force; et pourquoi deux corps appelés à donner des lois au pays doivent-ils être en opposition par la trop grande diversité de leurs éléments? Faut-il de toute nécessité qu'ils se considèrent mutuellement d'un ceil défiant et jaloux?

» Non, il s'agit uniquement, je ne me^ lasserai point de le dire, de créer une assemblée de notables propriéuires, amis de l'ordre, qui redressent quelquefois des décisions prises avec entraînement dans une chambre plus mobile; qui, d'autre part, préservent la nation de la connivence dangereuse que des circonstances imprévues pourraient établir entre le chef de TËtat et les députés du peuple, si la corruption et la crainte investissaient momenunément les collèges électoraux.

» Oui, c'est plutêt encore, messieurs, dans l'Intérêt des libertés

pabKqaeB que je désire une chambre à vie , qne pour la conaenration du pouvoir exéculif. Ce pouvoir indispensable sera fort, sera respecté dès qu*il sera juste, dès qu*H ne pourra plus se rallier à des abus, à des privilèges que le temps a irrévocablement condamnés.

» Je voterai pour un sénat à vie dont les membres payeront un cens qui fasse connaître autant que possible leur fortune indépendante ; pour un sénat dont Tesprit national et la liberté seront garantis tant par Télection du peuple ou de ses mandataires que par la limitation du nombre fixé h la moitié de celui des députés. Si les membres du sénat refusent itérativemeut Tadopiion d*une loi adoptée par le chef de l'État et par l'autre chambre, je vole pi)ur qu*li la seconde ou troisième session , après une dissidence inconciliable , constatée Tannée ou les années précédentes, les deux Chambres soient réunies , et qu'une délibération en commun tranche la difficulté.

» Céder à la majorité de tous les représentants du pays n'a rien d'humiliant; mais Tobligation reconnue de subir une majorité qui sMmpose par la multiplication arbitraire des votants me parait la dégradation complète de tout corps, constitué.

n On objecte qu'en combinant ainsi lès deux chambres, la majorité de la seconde peut être forcée de céder en définitive k la minorité. Evidemment alors cette minorité serait très-forte; car, en la supposant faible, la msûorité du sénat réunie à elle ne pourrait lui donner gain de cause ; et si la loi en litige n'a pour elle dans la chambre élective qu'une faible majorité, son utilité doit être considérée comme douteuse, et dès lors point d'inconvénient grave à ce que la question soit décidée par la majorité de la Chambre à vie.

» Mon opinion est de rejeter l'institution du sénat, s'il est nommé directement par le chef de l'étaf et en nombre illimité; je préfère une seule chambre avec tous ses inconvénients. »

Page 1