LE LION DE WATERLOO
Quand l'armée du maréchal Gérard , revenant du siège d'Anvers, passa k côté du lion monumental de Waterloo, elle respecta le trophée dressé par les vainqueurs de Napoléon l«r. Luttant de générosité avec les armées du Nord qui avaient laissé debout la colonne triomphale de la place Vendôme , elle n'y vit qu'un monument bis-
torique rappelant let loties et les soaffrtnoes d*uie aiiire époqve.
Nous STons trouvé dans les papiers da oomte de Mérode mie ciiriettse note sur les traTaax eiécutés à Waterloo par les ordres du roi Guillaume I«. Nous la reproduisons ici à litre de document hi»torique; elle est rœuvre de Tarcbitecte VanderstraeteQ.
c L'ancien gouvernement avait résolu d'élever, dans la plaine de Waterloo , un monument qui rappelât aux âges futurs la bataille du 48 juin. Les projets qu^on lui soumit, empruntés, la plupart, aux traditions romaines ou égyptiennes, n'offraient que des modifications, plus ou moins variées , du type adopté chez les peuples anciens , pour les monuments consacrés à la mémoire des héros ou à la gloire des vainqueurs. Lés auteurs des projets s'étaient peu occupés des conditions de convenance et de durée, moins encore des moyens ^exécution.
» Dans cet état de choses, Tarchitecte des palais royaux fot chargé par le ministre de l'intérieur de lui soumettre un plan nouveau, raisonné , sans avoir aucun égard aux idées précédemment produites.
» Donner à sa composition un caractère de grandeur en rapport avec le fait historique qu'il fallait co&sacrer ; trouver, dans l'emploi des moyens offerts par les localités , un système de construction monumental, surtout durable, et, néanmoins, se renfermer dans une dépense inférieure au chiffre des premières évaluations : telles étaient les conditions du programme.
n Pour les remplir, Tartiste avait peu de chose à puiser dans les traditions de l'antiquité , presque aucun secours à attendre de l'art chez les modernes. On sait que , pour cél^rer leurs victoires , les peuples n'ont érigé que des colonnes et des arcs de triomphe. La colonne a toujours été consacrée à la gloire d'un héros dont elle portait la statue : telle est, k Rome , la colonne Trajane , à Paris, celle de la place Vendôme. Les arcs de triomphe étaient toujours placés ou à l*extrémité des routes, ou à l'entrée des villes pour orner le passage des triomphateurs.
» Evidemment aucune de ces formes ne pouvait convenir au monument projeté. L'emplacement prescrit, la vérité historique, robligalion d'atteindre une durée indéfinie, tout se réunissait pour ezclure colonne et arc de triomphe. Aussi devait-on reconnaître que toutes les compositions formulées sur ces types classiques choquaient le grand principe de la convenance, qui marche toujours d'accord avec le beau dans les arts.
» L'auteur du projet s'est donc vu dans la nécessité de composer un monument d'un genre neuf, convenable pour un champ de bataille. 11 n'a pas hésité à faire entrer dans sa composition la terre foulée par les combatunts, théâtre de unt de hauts faits d'armes.
Il a pris son pUn dans la nalnre dont les modèles ont ane grandeur que les combinaisons de l'art imitent difficilement. A Pexemple de nos anciens tombeaux, improprement appelés beltiques, et des monuments cjclopéens dont la masse indestructible a fatigué le temps, il s^est déternûDé à proposer une montagne factice, de forme circulaire, s*élevant seule dans la plaine, sans être en concurrence avec aucune élévation voisine.
B Ce tumulus est surmonté du monument proprement dit, compose d^un Lion colossal placé sur un piédestal de granit. Le lion est le symbole de la victoire ; appuyé sur le globe , Il annonce le repos que TEurope a conquis dans les plaines de Waterloo ; emblème de la force , le lion honore le souvenir des braves qui ont succombé dans cette lotte sanglante. A ses pieds, sous sa protection, vainqneurs et vaincus reposent dans le même tombeau.
» Telle était la pensée poétique que Tanteur du monument a réalisée. Pour la traduire avec toute la grandeur convenable au sujet, il a donné à la montagne factice, base première de sa composition, une élévation telle que le lion, placé à 38 mètres au-dessus du sol , se dessine de toutes parts sur le ciel , de la manière la plus m^estueuse, et que, visible à de grandes distances, il semble appeler le spectateur à venir contempler cette terre trempée du sang des braves. L^impression du monument, vu de près, n*est pas moins faite pour donner une haute idée du peuple qui, en rélevant, a si noblement acquitté la dette de TEurope. Peu de monuments de Fart moderne ont un caractère de grandeur aussi grave , aussi Imposant.
a Si les conditions de convenance ont été heureusement remplies, celles de la durée et de la solidité n*ont pas moins élé réalisées. Le piédestal en granit et le lion en fonte de fer sont d*une solidité Il toute épreuve. Ils n*ont à craindre que le vandalisme stupide pour lequel rien n*est sacré. Mais dussent-ils , un jour, tomber sous ses cobps , combien serait inexpugnable la résistance 4*ttne masse de maçonnerie compacte, mesurant 4 S mètres de diamètre à sa base et 38 mètres de hauteur, encore cachée et garantie par un cube de terre de 3^,000 mètres ? C'est ce que la pfévoyanoé humaine ne peut calculer. Nous savtns tous que les monugnes factices de cette espèce ne disparaissent entièrement qu*li la suite des révolutions du globe. Les TumuU des Romains et les monuments en oe genre des habitants du Mexique et du nord de TAmérique sont encore debout et Tattestent.
» Le projet, à peine connu , obtint TassentlRient généraL Le gouvernement s'empressa de le faire exécuter, et bien que* par la retraite de l'auteur, la construction puisse avoir laissé quelque chose h désirer, elle est en général satisfaisante et bien appropriée au
caractère colonal du monomeDt. Les hommes de goût, sans distinolion, ont approuvé la pensée première, grave, solennelle, traduite en style si simple, si éloignée de blesser aucune susceptibilité nationale ; ils ont applaudi à Texécution matérielle, remarquable par le gtand résulut obtenu par remploi d*éléments communs et avec une dépense bien inférieure aux évaluations généralement admises.
» Sous tous ces rapports , l'auteur du monument était loin de s'attendre aux violentes attaques dirigées naguère contre sa composition par un membre de la Chambre. Autant la motion de M. Gendebien l'avait affligé, auunt la décision de la Chambre l*a réjoui. Cette décision si imposante , si unanime , atteste que les arts trouveront au besoin , dans les mandataires de la nation , des défenseurs éclairés. Pour le monument de Waterloo, elle est un nouveau suffrage, une nouvelle garantie de durée. »