L ENFER
et les faussaires, dont il fait encore quatre classes, des alchimistes, de ceux qui ont commis des faux par supposition de personnes, des faux-monnayeurs, et des imposteurs qui ont abusé le monde par des paroles fallacieuses. — Le neuvième et dernier cercle de TEnfer est réservé par le poète aux trahisons de toute espèce. Il a jeté dans ce puits de Tabîme tout homme qui s'est rendu traître aux siens, ou à sa patrie, ou à ses hôtes, ou à ses bienfaiteurs. Cette dernière trahison, qui est la plus noire, est celle de Judas que nous trouverons avec Brutus et Gassius (étrange conception d'un poète républicain), dans les griffes de Satan luimême, de Satan le premier et le plus odieux de tous les traîtres.
A cette échelle de crimes répond une autre échelle de peines et de supplices, qu'il convient aussi d'embrasser d'un coup d'œil, pour faire saisir les rapports qui existent entre eux ; car c'est ici que le sombre génie du Dante s'est déployé tout entier. Son système de pénalité paraît basé d'abord sur la loi du talion, qui apparaît au berceau de rhumanité, et que le moyen âge avait retenue du législateur des Hébreux. Mais la scolastique, en formulant cette loi par l'adage Similia similibus, y avait joint l'adage inverse Contraria conirariis. Ce double ressort, dans les mains du Dante, a produit, au point de vue religieux et pour l'intérêt dramatique, des effets admirables dont on pourra juger sur une simple esquisse.
Disons avant tout qu'après avoir passé l'Achéron, les âmes destinées à l'Enfer trouvent sur l'autre rive Minos, qui reçoit l'aveu forcé de leurs crimes. Ce démon inquisiteur agite sa queue et la replie sur ses flancs. Le nombre des replis indique le cercle dévolu à chaque damné. Déjà le poète avait fait connaître le nocher Caron. Après Minos viendront à leur tour remplir divers offices Cerbère,
1)8 l'enfer.
les Centaures, les Harpies, les Géants qu'on s'étonnera sans doute dej^encontrer dans l'Enfer chrétien ; mais il faut considérer que Dante a pu voir en eux des êtres réels divinisés par l'ignorance ou l'imposture, et qu'il a bien pu, en les précipitant dans l'Enfer, séjour de toute créature malfaisante, leur assigner des emplois conformes à leur nature traditionnelle. Il suffisait que leur existence ne fût pas niée par le dogme catholique, où l'on trouve au contraire les géants reconnus par la Genèse. Dante voyait ainsi s'ouvrir devant lui tout le monde mythologique, et il était trop habile pour se priver des immenses ressources qu'il lui offrait. C'est par le même principe qu'il placera plus tard Caton d'Utique au Purgatoire. Aux trésors de la Fable il saura joindre les richesses de l'histoire ancienne. Des Limbes où sont recueillis les. personnages vertueux, morts avant Jésus-Christ, le poète a pu les élever jusqu'au pied du Purgatoire, pourvu qu'ils restassent en dehors commis à plusieurs offices. Voilà comment, sans manquer à aucune des conditions de la donnée chrétienne, Dante a pu faire ce mélange de la fable, de l'histoire et de la religion. Dès lors qui lui fera un crime de nous avoir donné cette merveilleuse encyclopédie, où se réfléchissent comme dans un miroir tous les temps qui ont précédé? Sonpoëme est l'humanité tout entière, avec ses progrès et ses erreurs, avec ses idoles et ses préjugés, avec ses ébauches grossières et ses créations sublimes, avec ses perpétuelles alternatives de tien et de mal.
La volupté, les amours charnels représentés, comme on l'a vu, par cette panthère à laquelle Dante avait tenté vainement d'échapper, sont punis dans le second cercle d'un châtiment analogue à leurs effets sensibles. Dans un lieu d'épaisses ténèbres, désolé par un ouragan qui tourbillonne sans cesse, les amants qui se livrèrent dans le monde à la fougue de leurs passions, sont emportés par une force irré-
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sistible. La trombe infernale, la bufera infernal^ saisit ces malheureux, les élève, les précipite, les fait tournoyer sans espoir de trêve ni de soulagement. Ici se place le touchant épisode de Françoise de Rimini, contemporaine du poète dont l'inflexible justice ne l'a point épargnée. Mais comme il nous intéresse à cette épouse coupable ! et qu'il s'est bien gardé de confondre la surprise des sens avec les dissolutions d'une Sémiramis et d'une Cléopâtre ! D'autres exemples d'incontinence lui sont fournis par Didon, Hélène, Paris et Achille. Il emprunte aussi à la Chevalerie un fait célèbre dans les romans de cette époque, les amours adultères de Tristan avec l'épouse du roi de Cornouailles.
CHANT VI
Nous voici dans le troisième cercle où la gourmandise et les délices de la vie sensuelle sont punis par contraste. Il tombe sur ces hommes habitués à tous les raffinements de la mollesse une pluie froide et infecte. Ce sont des eaux noires, mêlées de neige et de glaçons aigus. Jadis esclaves de leur ventre, les damnés sont ici affligés par tous les sens à la fois. Nus, aveuglés par ce déluge, gisants la face contre terre, hurlantsous la pluie maudite et sous les dents de Cerbère qui les happe et les déchire, ils cherchent vainement à s'abriter. En changeant de position, ils ne font que prêter le flanc à de nouvelles tortures. Un d'eux se fait connaître, c'est Ciacco, fameux parasite, qui vivait encore au temps où naquit le Dante. Il remonte aux vraies causes des troubles qui agitaient Florence, et il lui prédit le triomphe prochain des Noirs.
CHANT Vn.
Plutus, principal auteur desmaux qui affligent le monde, il gran nemico^ garde l'entrée du quatrième cercle où gémissent
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les avares et les prodigues. Il signale Tarrivée des pèlerins par un cri étrange : pape Sata*»^ pape Satan alepf^e. La faute des. damnés est plus grande ici qu'ailleurs. Ils sont divisés en deux troupes, chacun poussant devant soi de la poitrine et avec effort un bloc énorme. La troupe des avares marche aussi péniblement et rencontrée mi-chemin, dans le parcours du cercle, celle des prodigues. Toutes deux s'entrechoquent. . Les uns disent : Pourquoi retiens-tu ? Les autres : Pourquoi jettes-tu ? Arrêtés par ce choc, ils se tournent le dos pour mouvoir leurs blocs de pierre en sens inverse, et recomînencer toujours cette joute jusqu'au Jugementderûipr où, leurs corps sortant des tombeaux, les avares ressusciteront, les uns les cheveux rasés (ce sont les clercs), les autres le poing fermé. Apprenant qu'il y a parmi ces suppôts de l'avarice beaucoup de papes et de cardinaux, Dante cherche à en reconnaître quelques-uns ; mais leur vie sordide les a couverts comme d'un masque qui les rend méconnaissables. Hélas ! s'écrie Virgile, tout l'or qu'ils eurent jadis ne pourra faire qu'ils s'arrêtent et fassent une pause d'un seul instant. A quoi sert la fortune ? Corta buffa !
CHANT Vin.
Sur la limite du quatrième cercle, nos voyageurs trouvent devant eux une source d'eaux bouillantes et noires. Ils suivent un canal qui aboutit à un marais bourbeux : c'est le Styx dont les inondations forment le cinquième cercle et servent à châtier deux vices contraires, la colère et la paresse. On y voit des ombres nues, souillées de fange et le visage meurtri. Elles se battent à coups de pied et de poing ; elles se heurtent de la tête et de la poitrine, se mordent et se déchirent par lambeaux. Plus elles ont sur la terre épanché de fiel, plus elles sont ici plongées dans la vase. Il en est qu'on distingue seulement au trouble de l'eau touurnoyant au-dessus d'elles. D'au-
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très s'efforcent d'élever leurs têtes, et des plaintes s'échappent de leurs gosiers à demi remplis de vase. Sans nommer les potentats qui trônent insolemment là-haut, et qui viendront bientôt, dit-il, se vautrer dans ce sale cloaque, le poète a personnifié la colère, qui paraît ici comprendre Torgueil, par deux exemples tirés des temps fabuleux et de l'histoire contemporaine. Il nous montre d'abord Phlégias, roi des Lapithes, célèbre dans le Tartare payen, et qu'il charge de faire passerleStyx aux damnés qui vont au-delà du cinquième cercle. Puis il met en scène le Florentin Philippe Argenti dont l'arrogance et l'irrascibilité étaient proverbiales de son temps! Dante à sa vue se montre sans pitié. Il le repousse de la barque dans laquelle, sous la conduite de Phlégias, il travei^ait le Styx. Argenti veut en saisir les bords ; Dante l'en arrache, et le replonge dansles eaux fangeuses. Et, comme il le voit assailli par d'autres damnés, le poète, si compatissant jusque-là, s'écrie plein de joie : nDhancor ne lodo e ringrazio. Loué soit Dieu ! car ce misérable n'a pas dans toute sa vie un trait de bonté qui donne quelque lustre à sa mémoire, bontà non è che sua memoria fregi. »
Des sons entrecoupés s'éleva nt du fond de la vase révèlent au Dante où gémissent les paresseux.
CHANT IX
Le Styx établit une démarcation profonde entre le sixième cercle et le reste de l'Enfer. On peut en juger parles c^bstacles nombreux qui vont arrêter les deux pèlerins. Auclelà du Styx est Diie^ la cité rouge où les démons ont leur ^"orteresse. Là commence l'empire du feu éternel, le domaine t^ropre de Satan qui en fait garderies portes par une légion ^'esprits impurs. Les trois Furies, terribles servantes de Proserpine, comme les appelle le poète, le ineschine délia regina
102 l'enfer.
deWeterno pianto, apparaissent au haut d'une tour. Dante se couvre les yeux de ses mains pour éviter l'aspect de la Gorgone. Tout accès est fermé aux deux voyageurs, à Virgile lui-même qui a vainement cherché à parlementer. Ici finirait le pèlerinage, si un ange, accouru par l'entrée principale de l'Enfer et passant le Styx à pieds secs, ne venait toucher de sa baguette et ouvrir la forteresse. Dans cet ange, que le poète' ne nomme pas, on a cru reconnaître Saint Michel. C'est ainsi que Dante et Virgile sont introduits dans le sixième cercle, où la peine du feu, si diverse dans ses applications, s'attache d'abord aux hérétiques.
CHANT X
Dans une vaste campagne sont épars des tombeaux ardents. Les pierres de ces tombes sont levées pour laisser pénétrer jusqu'au fond les flammes qui circulent à l'entour. il en sort des plaintes lamentables, poussées par des voix diverses ; car maints damnés sont entassés dans chaque sépulcre destiné à recevoir les adhérents de même secte. Comme il y a plusieurs degrés dans l'hérésie, il y a aussi autour de ces tombeaux des flammes plus ou moins cuisantes. Après avoir nommé Epicure, chef de l'école matérialiste, le poète range dans cette classe de damnés quelques personnages modernes qui avaient nié la spiritualité de l'âme, Farinata et Gavalcanti, tous deux de Florence, l'Empereur Frédéric II et le cardinal Ottavio degli Ubaldini. Rien de plus saisissant que les apparitions successives de Farinata et Cavalcanti. Le poète ne voit plus en eux des hérétiques, mais un chef de parti, un père alarmé sur le sort de son fils qu'il aime avec tendresse. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer ou de la grandeur de Farinata, de ce fier GibeHn qui appartient à l'âge héroïque de Florence, et qui
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prédit à Dante, issu de famille Guelfe, la ruine de son parti et son propre exil, ou de l'inquiète sollicitude de Gavalcanti qu'une méprise, un mot équivoque lui donnant à entendre que son fils n'est plus, fait recoucher dans sa tombe pour ne se relever qu'au dernier jour. Quels tableaux ! que de vie et' d'animation dans ces vaines ombres ! Le poète achève par un dernier trait la peinture des tombeaux ardents, en disant qu'ouverts en ce momeiit ils se fermeront pour toujours au Jugement dernier, lorsque les âmes reviendrontde la Vallée de Josaphat chargées de leur dépouille terrestre.
CHANT XI
Le septième cercle est dans une vallée profonde, -séparé du sixième par toute la hauteur d'une berge circulaire, construite en fortes pierres. De fétides exhalaisons s'élèvent de cette cavée, où l'on ne peut descendre que par une brèche faite à la berge, lors du tremblement de terre qui suivit la mort du fils de l'homme, et qui se fit sentir jusque dans les Enfers. Cette rampe est gardée par le Minotaure, type de la violence et de la fraude. En cfTet les trois derniers cercles qui s'enfoncent dans la vallée à partir du pied du roc jusqu'au puits de l'abîme sont réservés à punir les abus de la force et la malice insidieuse de l'esprit. Il est vrai que, dans ces deux genres d'iniquités, les espèces sont nombreuses : Le chantre de l'Enfer, dont il faut admirer ici l'esprit tout à la fois subtil et juste, distingue d'abord trois sortes de violence : contre le prochain, contre soi-même et contre Dieu. Leur châtiment s'exerce dans le septième cercle partagé en trois orbes, gironi.
La force employée contre le prochain peut attaquer sa personne ou ses biens ; autre distinction faite justement par le poète.
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Les auteurs de cette première sorte de violence, les meurtriers et les déprédateurs, expient leurs crimes dans une rivière de sang, où ils sont plongés, les uns jusqu'aux yeux (ce sont les tyrans sanguinaires, Alexandre de Phères, Denys de Sicile, Azzolin et Obîzzo d'Est), les autres jusqu'à la bouche seulement, tels que Guido de Montfort. Ceux-ci ont la tête et la poitrine hors du fleuve. Enfin il en est que le flot bouillant atteint à peine, et dont il baigne seulement le» pieds : ce sont les meurtriers les moins féroces. Placés sur le bord extérieur du cercle, c'est-à-dire sur la partie la plus élevée du lit du fleuve dans sa largeur, ils ne font que l'effleurer à l'endroit le moins profond.
CHANT Xll.
Dans ce séjour de la violence, on s'attend à rencontrer quelques monstres de l'antiquité payenne. Aussi Dante n'at-il pas manqué d'y placer, outre le Minotaure chargé d'en défendre l'accès, les Centaures armés de flèches, et courant le long du fleuve pour y retenir lès damnés, qui voudraient s'élever au-dessus du point marqué par la Justice céleste. Descendus dans le septième cercle, après avoir trompé la fureur du Minotaure, Dante et Virgile voient venir à eux trois de ces Centaures, Nessus, Chiron etPholus. A la prière de Virgile, Chiron les fait escorter par Nessus, qui prend le Dante sur ses épaules, et le transporte sur l'autre rive.
Chemin faisant, Nessus leur avait montré plusieurs hommes de sang et de rapines, tels qu'Attila, Pyrrhus, Sextus le chef de pirates, et les deux Rinieri, brigands fameux du moyen âge. Parvenus de l'autre côté du fleuve, ils entrent dans le second orbe du septième cercle, où s'expie le crime de violence contre soi-même, c'est-à-dire le suicide.
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CHANT XIII
Nous trouvons ici, non pas la forêt enchantée du Tasse, mais une terrible conception qui peut-être a inspiré deux siècles plus tard le chantre de la Jérmalem, — Du sein d'un bois sombre, rempli de buissons épais et d'arbres entrelacés, s'élèvent des cris de douleur et l'on n'y voit personne. Ces plaintes naissent des arbres eux-mêmes où sont renfermées les âmes des damnés. Ils saignent sous les dents ^oraces des harpies qui en dévorent les feuilles. Virgile, pour rendre sensible au Dante cette merveille, s'approche d'un de ces arbres et efi casse une branche; Il en sort en même temps du sang et des paroles proférées par Pierre des Vignes, ce fameux chancelier de Frédéric II, qui ne put survivre à la disgrâce de son maître et s'ôta la vie.
Un autre exemple de suicide est cité par le poète qui, sans nommer la victime, désigne seulement un Florentin, damné pour s'être pendu dans sa maison « Hfe giubetto a me délie mie case, » Et à propos de ce Florentin, il décrit un autre genre de supplice réservé à ceux qui ont commis un suicide moral en dissipant follement leurs moyens d'existence. Us courent à travers la forêt des troncs animés, poursuivis par des chiennes noires, âpres à la curée. Pour peu qu'ils s'arrêtent hors dPhaleine, ils sont mordus et relancés de plus belle. L'art du poète nous montre ces deux genres de supplice aggravés l'un par l'autre : Deux dissipateui*s, Lano et Jacques de Saint André, traversent la forêt à toutes jambes. Jacques est tombé, tout haletant, au pied d'un des buissons animés, et les chiens arrivant tout-à-coup sur lui déchirent à la fois et ce malheureux et l'abri qu'il s'est donné. La voix du buisson supplie le Dante de réunir avec soin les feuilles éparses provenant de lui, qui ont été brisées par les dents des chiens. Au dernier jour, l'âme de chacun
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de ces damnés quittera les moindres parties de Tarbre qui sert d'enveloppe à sa substance indivisible. Elle ira retrouver sur la terre sa dépouille mortelle, mais elle ne s'en revêtira point ; traînés jusque dans cette forêt, les corps des suicides seront pendus aux arbres mêmes où seront rentrées les âmes qui aujourd'hui les habitent.
Après la fosse de sang, après la forêt des troncs animés, viennent les sables brûlants qui, dans le troisième orbe du septième cercle, sont le châtiment de l'impiété. C'est comme on l'a vu, la dernière et la plus grave des violences, celle qui s'attaque à Dieu. Heureusement, suivant la remarque du poète, il y a moins de cette sorte de , damnés qne des deux autres. Il les divise encore en trois classes, selon que, par leurs déportements, ils ont fait outrage à Dieu, à la nature ou à l'art : à Dieu par d'impies blasphèmes, à la nature par le crime de Sodome, à l'art par l'usure. Et voici, d'après une curieuse explication de Dante, qui montre ici la subtilité du casuiste, le principe de cette dernière qualification. La nature, ou le monde physique, procède de l'intelligence divine et de l'art humain. L'art humain se modèle à son tour sur les œuvres de Dieu.; il est fils de la Sagesse divine ; or l'usurier ne puise à aucune de ces deux sources d'où l'homme doit tirer sa subsistance. Donc il méprise et la nature en soi et l'art humain qui la représente. Il fonde hors de Dieu son espérance.
CHANT XIV
Une plaine de sable, embrasée par une pluie de feu, qui tombe lentement et sans relâche; un fleuve qu'à sa couleur rougeâtre et aux vapeurs épaisses qui s'en élèvent, on reconnaît pour le Phlégéton, tels sont les principaux objets qui terminent le septième cercle, Dante et Virgile suivent
L*ENFER. i07
avec précaution les bords de ce fleuve, qui sont d'une pierre solide, ayant remarqué qu'à cause de la fumée qui s'en exhale, les flammèches tombant d'en haut dans le fleuve et sur ses rives s'y éteignent aussitôt. Us échappent ainsi à l'action du feu qui partout ailleurs les menacerait et sur leurs têtes et sous leurs pieds. Dante apprend de son guide que le Phlégéton a sa source dans les flancs du mont Ida, où se trouve la statue d'un vieillard ayant la face du côté de Rome, et tournant le dos à Damiette. Sa tête est d'or, sa poitrine et ses^brasjd'argentj et le reste du corps . de fer, sauf le pied droit, sur lequel il s'apj)uie, et qui est d'argile . De chaque partie du corps jaillissent par une fissure des larmes qui s'amassent, et, perçant la montagne, viennent former dans l'Enfer l'Achéron, le Styx, le Phlégéton et le Cocyte. Le Purgatoire leur doit aussi le Léthé qui sert de transition entre le séjour des épreuves et celui de la béatitude.
CHANT XV
Voici maintenant, comment les impies blasphémateurs, les pédérastes et les usuriers soufTrent diversement la peine du feu, dans la plaine des Sablons. Les premiei*s sont étendus sur le sable ; les autres sont condamnés à marcher toujours, à sentir de cuisantes chaleurs au-dessus de leurs têtes et sous leurs pieds. S'ils s'arrêtent, ne fût-ce qu'un moment, il faudra qu'ils restent couchés cent ans dans le sable brûlant sans pouvoir s'éventer. Quant aux usuriers, assis à l'extrémité de la plaine, et près du huitième cercle, réceptacle de toute fraude, ils s'agitent vainement sur ce lit de feu. Dante s'étonne de voir que chacun d'eux, comme s'ils eussent tous été de noble race, portait devant soi en sautoir une bourse armoriée.
Ainsi s'expiait, dans les trois catégories, la violence exer-
cée contre Dieu. Le poète cite parmi les impies Gapanée, qui refusa toujours, dit-il, au Roi du ciel, giove, la joie d'une vengeance complète, non ne potrebbe aver vendetta alkgra. Il cite encore, pour les taxer d'un vice honteux, plusieurs doctes personnages ; car c'est aux hommes lettrés surtout, tuiH fur chercî, qu'il imprime cette souillure. Il nomme Priscus, le grammairien, un fils d'Accurse le jurisconsulte, l'évêque Andréa de'Mozzi qui laissa sur les bords de l'Arno son corps usé de débauches, i mal protesi nervi. Dante, dans son inexorable justice, n'épargne pas même son ancien maître, Brunetto Latini. Sa rencontre imprévue le couvre de honte ; mais que leur entrevue est touchante! « J'ai gardé dans ma mémoire, lui dit son élève, vos traits paternels, depuis le temps où vous m'appreniez comment l'homme s'immortalise, corne Vuom s'eter^ na, )) Leur entretien ne roule que sur leur patrie, la malheureuse Florence, où les factions acharnées se disputent le Dante.
CHANTS XVI
Celui-ci, après avoir quitté son maître, distingue encore dans ce troupeau de boucs, trois Florentins de haut renom, fermes soutiens du parti des Guelfes, qui viennent danser en rond autour de lui, suivant la loi qui leur défend de s'arrêter : ce sont Guidoguerra, Tegghiajo Aldobrandi, et Rusticucci. Le poète aurait-il voulu atténuer le vice honteux de ce dernier en lui faisant dire qu'il avait une femme acariâtre ? « La fiera moglie piu ch'altro mi nuocè. » Dante apprend d'eux l'arrivée récente d'un autre Florentin sodomite, Guillaume Borsiere. Il en vient enfin aux usuriers, et flétrit le blazon de quelques personnages qui emploient cet ignoble moyen de s'enrichir. Il nomme les Gianfigliazzi, les Ubriachi, les Scravigni. Il va jusqu'à stigmatiser des hommes
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vivant encore dans ce temps-là, un Giovane Bujamonte, un
Vitaliano, auxquels il ose assigner d'avance une place dans
l'Enfer pour leurs usures.
GHANT XVIL
Encore un précipice, au fond duquel est le huitième cercle appelé malebolge. Une seconde enceinte de pierres, ou berge ciculaire, se présente aux deux voyageurs, et leur découvre un nouvel abîme. C'est à cette profondeur que la fraude, pire sans doute que la violence, devait avoir son repaire. Le poète en a commis la garde à Géryon, monstre formé de l'homme et du scorpion, et qu'à la douceur hypocrite de sa figure, aux grifTes qui arment ses mains velues, à sa poitrine couverte de lignes sinueuses et à sa queue acérée, on reconnaît aisément pour le type de la fraude. Ce monstre s'est élevé soudain jusqu'au haut du parapet, dès que Virgile eut jeté dans le gouffre la corde qui ceignait le Dante. Quel sens mystique est attaché à cette corde ? Le poëte nous dit que c'était la même avec laquelle il avait, dans la forêt sauvage, failli prendre la panthère. C'est sans doute une allusion à l'ordre des Cordeliers, à l'institut de Saint François, qui jouissait alors d'un si grand crédit dans toute la chrétienté. Virgile s'élance sur la croupe du monstre, et fait monter devant lui son compagnon, pour le garantir, dit-il, du venin de sa queue. Géryon, dragon volant, descend en traçant de grands cercles, et les dépose tous deux au fond de l'abîme.
CHANT XVIII
Là s'ofTre à leurs yeux une vaste étendue, coupée circulairement par dix fosses, boJge maie, qui se resserrent de
no l'enfer.
plus en plus jusqu'au point central. Le sol est partout formé de roc, et entre chaque fosse existe une digue de la même matière. La roche escarpée, qui forme l'enceinte, a de nombreuses saiUies qui s'avancent sur ces tranchées, comme les rayons d'une vaste roue, et qui les partageraient en fosses distinctes, si elles n'avaient une ouverture au milieu pour donner passage aux damnés.
Dans ces dix tranchées, ou gorges circulaires, sont punies toutes les espèces de fraude, et d'abord les proxénètes et les séducteurs parjures. Ils marchent de file sur deux lignes, et en sens inverse pour ne pas se confondre. Une légion de démons, debout sur les bords de cette première fosse, déchargent sur leurs épaules nues de grands coups de fouet qui hâtent leur course. Parmi les proxénètes, dont la plupart sont des Bolonais (triste fruit de leuf avarice!), Dante reconnaît Venetico Caccianimico, qui s'accuse d'avoir jeté sa propre sœur, la belle Ghizola, dans les bras du marquis Obizzo d'Est. La perfidie des séducteurs est représentée par le poète sous les traits de Jason qui séduisit et abandonna la reine de Lemnos, Hypsipyle, après l'avoir rendue mère.
Parvenus au bord de la deuxième tranchée, après avoir franchi le pont qui y conduit, Dante et Virgile peuvent à peine en distinguer les hôtes, à cause des ténèbres épaisses qui régnent au fond de ce cloaque. Plongés dans une senti ne infecte, ces damnés dont la tête est souillée d'ordures, et qui choquent tous les sens à la fois, ce sont les flatteurs et les courtisans, race infâme, qui s'appliquent à fomenter les vices pour en profiter. Quelle honte pour un Alessio interminei da Lucca d'être rencontré parmi ces êtres immondes ! Le poète, suivant son usage, emprunte à l'histoire ancienne un autre exemple de ftatterie éhontée. Il cite le mot de Thaïs qui, dans TEunuque de Térence, paie
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d'une parole de flatterie impudente les profusions de son amant.
CHANT XIX
Les flatteurs ont pour voisins dans la tranchée suivante les simoniaques, dont le crime, le trafic des dignités ecclésiastiques, remonte jusqu'à Simon le Magicien. On lit dans les Actes des Apôtres que ce Simon voulut acheter de Pierre et de Jean le don de faire descendre l'Esprit-Saint sur les nouveaux baptisés. Ses complices nombreux habitent la troisième fosse, où le poëte nous les montre fichés la tête en bas dans des gaines de pierre. Le sol est percé d'une multitude de trous, d'où s'élèvent les jambes de ces damnés qui les* agitent sans cesse, à cause de la flamme qui dévore la plante de leurs pieds. Ils attendent le moment d'être enfoncés plus avant dans leurs gaines par d'autres damnés ; car ici le dernier venu pousse les autres, et de sa tête enfonce leurs pieds. Cette attente, occasionne une méprise, au moyen de laquelle Dante a l'art de stigmatiser à la fois trois papes entachés de simonie, Nicolas III, Boniface YIII et Clément V. Planté la tête en bas, dans un de ces étuis de pierre, Nicolas III prend l'un des pèlerins qui s'approche pour Boniface VIII, qui était censé vivre encore en 1300, époque où le poète place son voyage en Enfer. Il l'accuse d'avoir surpris la tiare par artifice, de n'avoir pas craint de (( ton^e ad inganno la hella Donna » et d'avoir ruiné l'Eglise par ses rapines. Il prédit encore la damnation et annonce l'arrivée prochaine de Clément V flétri par ses simonies et par les bonnes grâces d'un roi de France. — A ces noms bien connus du Dante qui devait avoir pour ennemis ces trois indignes chefs de l'Eglise, il ne peut contenir son indignation. Il se répand en éloquentes invectives contre Nicolas, et fait remonter la cause de tous ces maux à la donation de Constantin. « Vous vous
Ii2 L*ENFER.
« êtes fait, s'écrie-t-il, un Dieu d*or et d'argent. Quelle « différence y a-tril entre vous et les idolâtres, si ce n'est « qu'au lieu d'une idole, vous en avez cent qu'adore votre M convoitise. Ah ! vous êtes la prostituée de l'Apocalypse, « la bête aux sept têtes çt aux dix cornes, que saint Jean « î'Evangéliste vit s'abandonner aux rois, pt{ttaneggiar «■ co'regi. »
CHANT XX
Après cette véhémente apostrophe, Dante arrive au bord de la quatrième fosse, où circulent les* devins, les sorciers, les astrologues, et tous ceux qui ont pratiqué la magie.
Étrange spectacle ! ces damnés ayant lé. tête retournée du côté de leurs épaules, on croirait qu'ils marchent à reculons. Ils pleurent et leurs larmes tombent sur leur dos. Leur bouche, tant de fois ouverte à l'imposture, est muette. Eux, qui ont prétendu lire dans l'avenir, et dont la vue s'est toujours portée en avant, ne voient ici qu'en arrière, comme l'expriment ces vers pittoresques : « Perche voile veder troppo avante, dietro guarda e fa ritroso calk » L'antiquité crédule, où l'art de la divination exerça tant d'empire, fournit au poète de nombreux exemples: il voit Amphîaraiis, l'un des Sept Chefs, le devin Tirésias, à qui seul il fut donné de faire l'épreuve des deux sexes; Aruns,* augure dont le nom est resté célèbre en Toscane; Eurypile, compagnon de Calchas, cité dans l'Enéide ; et Manto, cette magicienne fameuse, qui donne lieu à Virgile de raconter ici avec complaisance l'origine de Mantoue. sa ville natale. La magie et la sorcellerie ont aussi peuplé ces lieux dans les temps modernes ; car Dante y trouve Michel Scott, astrologue de l'empereur Frédéric ; Guido Bonatti, attaché au même titre auprès du comte Guido de Montefeltro; Asdente qui, de son échoppe de cordonnier, à Parme,
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voulut se mêler de prédire. Là aussi gémit la tourbe des femmes qui ont quitté l'aiguille et le fuseau pour le triste office de sorcière. Elles pleurent et ne voient que derrière elles, châtiment commun à tous les damnés de la quatrième fosse. La cinquième est pour les fripons et les prévaricateurs.
CHANTS XXI et XXIL
Le poète a mêlé dans ces deux chants le grotesque avec le terrible. Pour les bien apprécier, il faut se placer au point de vue du moyen âge, et se rappeler quelle place tenait le grotesque, non-seulement dans la poétique de ce temps, mais encore dans l'architecture même religieuse et dans toutes les branches de l'art. Ce mélange, qu'on ne saurait reproduire avec succès au xix® siècle, causait alors à la foule grossière des émotions inexprimables. En frappant fortement les sens, il s'emparait des esprits, et par contraste, il portait la terreur à son comble.
Les fripons et les prévaricateurs, jetés dans Maleholge où s'expient tous les genres de fraude, habitent la cinquième fosse et y sont plongés dans la poix bouillante. S'ils élèvent la tête au-dessus du noir liquide, ils sont à l'instant harponnés par une légion de démons postés sur le pont et le long des rives. Ils ne peuvent ni respirer ni se rafraîchir un seul moment. Dante étant sur le pont avec Virgile, un de ces démons arrive tenant par les pieds un damné chargé sur son épaule. Il le jette dans la poix bouillante, et les diables qui le retiennent avec leurs crocs, brocardent ce malheureux, qui fut un des premiers magistrats de la ville de Pise. « Danse ici à couvert, lui disent-ils, tu peux faire « ta main sans être vu. » Le poète nous fait connaître en
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partie cette légion de démons. Il nomme Malacoda leur chef, et donne aussi les noms des dix formant l'escorte que Virgile, après s'être fait reconnaître, avait obtenus de lui. Ce sont : Alichino, Calcabrina, Gagnazzo, Lilicocco, Draguignazzo, Giriatto, Graffiacane, Farfarello, Rubicante, et Barbariccia qui doit commander cette escouade. Il en est un douzième, Scarmiglione, qui a voulu d'abord jeter son harpon sur le Dante, au moment où celui-ci descendait du pont sur la digue, et qui s'est heureusement arrêté h temps sur un signe du chef. Ici commence la scène grotesque.
L'escorte accordée par Malacoda doit égarer nos deux pèlerins, en feignant de les conduire, par une grotte souterraine, à un pont voisin qui, à défaut du rocher suivi jusque-là et brisé en cet endroit depuis la mort du Sauveur, leur permettrait de franchir les autres fosses de Maiebolge. Virgile a cru trop légèrement à cette fausse indication de Malacoda ; et les Dix se font entre eux, en sifflant dans leurs doigts, des signes d'intelligence, comme pour dire : Nous le tenons. Leur chef donne le signal du départ: « Avea del cul fatto trombeita, »
En longeant cette fosse, Barbariccia, quoique tous les damnés rentrassent dans le noir liquide à son approche, en vit un, Ciampolo, qui osa l'attendre ; mais aussitôt Graffiacane le happe et l'attire au bord. Giriatto Sannuto va l'enfourcher à son tour ; mais le chef de l'escouade l'arrête : Holà, s'écrie-t-il, qu'on n'y touche point jusqu'à ce que ces pèlerins aient satisfait leur curiosité.
Giampolo, enfin Navarrois, profite de ce répit pour tromper le diable lui-même : « Je vous en nommerai deux, ditil au Dante, deux insignes prévaricateurs, baratiieri^ que je viens de laisser sur la poix bouillante; ce sont deux seigneurs de Sardaigne, frère Gomita et Michel Zanche. Mais,
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si vous désirez voir des Toscans ou des Lombards, je n*ai qu'à siffler et il va en paraître sept à la fois. Obtenez seulement de ces démons que je reste assis sur cette digue à Vabri de leurs atteintes.
Gagnazzo, diable soupçonneux, voulait s'y opposer ; mais Alichino, comptant sur la vitesse de ses ailes, porta ce défi au damné: je prendrai mon essor de l'autre côté de l'étang; je volerai à ta rencontre au-dessus de la poix bouillante et je saurai bien t'empêcher d'y rentrer. »
Tous jettent les yeux sur l'autre rive, et Ciampolo, saisissant ce moment, se jette d'un bond dans la fosse ardente; Grande surprise d' Alichino qui prend son vol mais trop tard ; d'un autre côté, grande colère de Galcabrina, qui s'élève aussi dans les airs, et tourne ses grifTes contre Alichino, pour le punir de s'être ainsi laissé jouer.
Ils s'attaquent avec fureur, et se saisissent corps à corps. Ils tombent tous deux dans la poix, seule capable de séparer ces acharnés combattants, n Lo caldo schermidor svhito fuè. ))
Cett^ scène fantastique, véritable diablerie du moyen âge, se termine par des secours portés h ces deux champions par quatre démons de l'escouade sur un ordre de leur chef.
Pendant tout ce tumulte, Dante craignant que les démons ne s'en prissent à lui d'une déconvenue dont il avait été indirectement la cause, voulut leur échapper par la fuite ; mais comment franchir la sixième fosse qui se trouve devant lui ? Les démons les avaient fourvoyés. Ils étaient éloignés de la roche qui leur avait jusque-là servi de pont, et qui était rompue depuis le tremblement de terre arrivé à la
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mort du Sauveur. Heureusement les démons, gardiens de la cinquième fosse, ne pouvaient s'en écarter. Virgile connaissait cette défense, et voyant le Dante alarmé de leur poursuite, il le serre tout-à-coup dans ses bras, et se laisse glisser avec lui du bord escarpé dans la sixième tranchée où sont renfermés les hypocrites.
CHANT XXIH.
Ils peuvent alors voir de près ces dtomnés et leur supplice. L'éclat de leurs vêtements les étonne d'abord : ils sont revêtus de manteaux dorés qui éblouissent les yeux, mais comme leur démarche est lente et pénible ! Comme ils paraissent harassés de fatigue! Le bruit de leurs sanglots trahit leur douleur sous les capuchons épais qui couvrent leurs yeux. C'est que leurs manteaux si brillants sont de plomb, et si lourds qu'ils en sont accablés. Aussi, à chaque pas de nos pèlerins qui marchent dans le même sens, ils en atteignent de nouveaux qu'ils dépassent. Deux d'entre eux accostent le Dante et se font reconnaître pour des moines de l'ordre de Sainte-Marie, surnommé l'ordre des frères joyeux: frati Godenti. Respectés à Florence pour leurs feintes vertus, et investis pour la réforme de la République de tous les pouvoirs des Podestats, Catalano et Loderingo avaient bientôt jeté le masque, et en se donnant aux Guelfes, ils avaient fomenté l'esprit de faction qu'ils devaient éteindre.
Il est des tourments plus raffinés pour des hypocrites plus odieux encore. Couchés nus en travers du chemin, et attachés sur des croix, il faut qu'ils sentent le poids de chaque passant. Tel est Caïphe ; il saura ce que pèse un homme, lui qui a sacrifié le Juste sous prétexte de sauver
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un peuple entier. Tels sont encore Anne, son beau-père, et tous les membres de cette assemblée de bourreaux.
Avant d'arriver à la septième fosse, il fallait sortir de la sixième au fond de laquelle, à défaut de pont, Virgile était descendu en se laissant glisser sur la rive. C'est encore lui qui aide le Dante à gravir le revers opposé. Tous deux montent de roc en roc sur les débris du pont rompu en cet endroit, mais qui se continue au-delà. Dante est épuisé de fatigue et ne reprend courage qu'à ces beaux vers de son guide :
Seggendo in piùma In fama non si vien, ne sotto coltre ; Sanza laquai chi sua vita consuma Cotai vestigio in terra di se lascia Quai fummo in aère, od in acqua la sebiuma.
« Ce n'est point en foulant la plume oiseuse, ni en dôr- « nant dans la mollesse que la renommée se conquiert ; la « renommée, noble but proposé à l'homme, sans laquelle « il consume sa vie et ne laisse sur la terre qu'une trace « fugitive, qui se dissipe comme la fumée dans les airs, ou a comme l'écume sur la face des eaux. »
CHANT XXIV
La septième fosse est le repaire des voleurs, ladroni^ qui n'agissent que dans la nuit. Aussi comme le fond en est ténébreux ! A peine distingue-t-on l'effroyable amas de serpents qui s'y agitent et dressent leurs têtes en sifflant; serpents de toute forme et de toute nature, à travers lesquels courent les damnés nus, sans défense, et sans espoir d'abri. Dès qu'un serpent se prend à quelqu'un de ces misérables,
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il commence par entortiller ses bras, qu'il ramène en arrière en lui garrottant les mains derrière le dos ; puis il enfonce dans ses reins sa tête vibrante et sa queue acérée. Il les perce de part en part, ressort par devant, et vient encore se nouer sur la poitrine du damné. D'autres serpents ont d'autres propriétés qui varient et aggravent ces tortures. — Un damné se sent saisi au cou par une vipère qui le transperce. Tout-à-coup il prend feu, s'embrase et tombe réduit en cendres. Mais, ô prodige ! ces cendres se réunissent d'elles-mêmes et reproduisent au même instant le damné dans sa forme première, qui doit être la matière de nouveaux tourments. Ce misérable est Vanni Fucci, qui commit un vol sacrilège dans l'église de saint Jacques, à Pistoie, et fut pendu après avoir fait condamner pour ce crime plusieurs innocents. Dante l'avait connu sur la terre pour un homme fougueux et sanguinaire. Honteux d'être surpris parmi les voleurs, il se venge en prédisant les maux prêts à déborder de sa patrie sur celle du poète : « Les Noirs chassés de Pistoie seront recueillis à Florence, et causeront ta ruine. Ils y porteront le feu des dissensions civiles dont le terme sera la défaite complète des Blancs au combat de Campo piceno. » La fin de cette tirade prophétique ne laisse pas douter que Dante n'appartînt à ce dernier parti :
Ogni bianco ne sarà feruto
et detto l'ho, perché doler ten' debbia.
« Tous les Blancs seront emportés dans la tempête, et je te prédis ce désastre pour t'en navrer d'avance le cœur. »
CHANT XXV
En achevant ces mots, Vanni profère avec un geste insultant un affreux blasphème contre Dieu ; et aussitôt un
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serpent le saisit à la gorge, et lui garrotte le bras qu'il avait osé lever contre le ciel. La peine augmente si la faute s'aggrave; mais la T fosse a encore d'autres châtiments pour le vol. Il semble que le poëte, en leur consacrant encore un chant tout entier, ait voulu, par des peintures entièrement neuves et sans modèle, triompher des plus grandes difficultés de son art. Ce qu'il fait entendre par ces mots : ({ qui mi scusi la novilà, se fior lingua abhorra^ si je n'ai pu orner ces tableaux des fleurs du langage, que leur étrangeté me serve d'excuse. »
Ce sont en effet des prodiges inouïs qu'il raconte: i** la création d'un monstre formé d'un serpent et d'un damné, qui ont combiné leurs éléments pour ne former qu*un seul être ; — 2** la double métamorphose d'un serpent et d'un autre damné, qui changent de nature et troquent leurs formes et continuent à former deux êtres distincts. Cette permutation de figures est décrite par le Dante, ce poète qui a déclaré n'imiter ici personne : Taccia Lucano, iaccia Ovidio. Dans la première opération l'homme et la couleuvre s'attachent l'un à l'autre, et se serrent de si près qu'ils finissent par s'identifier. Dans la seconde, l'homme est piqué au nombril par le serpent qui tombe à ses pieds ; mais ils ne cessent de se regarder ; il s'opère entre eux une double attraction par les yeux et par les vapeurs qui s'exhalent tant de la blessure du damné que de la bouche béante du serpent. Quoi de plus clair que le sens mystique de cette fascination ! Serpens calUdissiinus animantium. N'est-ce point là proprement le caractère du voleur? Le type mythologique, toujours saisi parle poète avec bonheur, sera Gacus, affreux centaure, dont la croupe estcouverte de serpents entrelacésr. 11 porte sur ses épaules un dragon aux ailes déployées et qui vomit des flammes. Il court sur la rive, exécuteur des vengeances célestes.
Le peintre de l'Enfer dans ce nouveau chant consacré aux
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voleul's, en a inis quatre en scène, outre Vanni Fucci qu'il a stigmatisé dans le chant précédent : ce sont Agnello Brunelleschi, qui a confondu son être avec la couleuvre ; Buojo Abbati, ce damné qui a échangé sa forme avec une vipère ; GuercioCavalcante, cette même vipère redevenue homme au moyen de la transmutation, et Puccio Sciancato qui a conservé sa figure. — Le poète a trouvé un moyen d'en signaler un cinquième sans le faire paraître, et cela par un artifice déjà employé précédemment. « Où est Gianfa ? » disent les ombres des voleurs Agnello, Busio et Puccio Sciancato. — En voilà donc cinq, en y j oignant Guercio Cavalcante, cinq voleurs Florentins ayant occupé des postes élevés dans la République; sujet d'opprobre pour celle-ci ; aussi Dante la poursuit-il de son ironie amère... nGode Firenze.. et maintenant, Florence, énorgueillis-toi ! »
CHANT XXVI
Lahuitième fosse, que nos pèlerins contemplent ensuite du haut d'un autre pont formé parle prolongement du roc, est ouverte aux artisans de fraude, fraudolenti consiglieri^ à ceux qui ont employé leur génie au service du mal. On ne les voit pas. Ils sont cachés au sein de flammes errantes, qui font resplendir toute la tranchée, «Chaque ombre, dit Vir- • gile, s'enveloppe ici de la flamme qui la brûle, et de sa cîme ondoyante sortiront d'étranges bruits qui répondront à tes demandes. En voici une qui se partage en deux, comme autrefois celle qui s'éleva du bûcher d'Etéocle et Polynice. Elle contient Ulysse et Diomède, qui expient ensemble les ruses de leur génie malfaisant. Ensemble ils allèrent trouver Achille à Scyros ; ensemble ils dérobèrent le palladium, et ôtèrent à la ville de Troie ses dernières ressources, en lui substituant le fimeste cheval qui acheva sa ruine. Aussi TEn-
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fer les a-t-il réunis dans le même châtiment, alla vendetta corron corne air ira. »
Le poète, s'autorisant ici des récits de quelques mythologues n'a pas craint de contredire Homère, en changeant le dénouement dç l'Odyssée. Le fils de Laerte raconte lui-même qu'il n'a point revu Ithaque. Son génie aventureux l'a emporté, au sortir du palais de Gircé, jusqu'aux colonnes d'Hercule. Il les a franchies à la recherche d'un nouveau monde, del mondo sanza gente, s'il en existe un au-delà des mers où se couche le soleil. Après cinq mois de navigation, déjà se Montraient à lui distinctement les étoiles inconnues du pôle austral ; déjà se dressait, en vue du vaisseau qui le portait lui et ses hardis compagnons, une montagne d'une hauteur prodigieuse, lorsqu'il s'éleva de cette nouvelle terre une trombe qui fît sombrer son esquif, et l'engloutit au milieu des flots. — Telle fut la fm d'Ulysse, suivant la version du poète, qui ne craint pas de lui faire expier encore aux Enfers la peine de ses perfides machinations. Ce paradoxe, étrange au premier coup d'œil, couvre un salutaire enseignement. Ulysse est le type du génie aventureux qui n'a point la vertu pour guide, et par cette fiction Dante a voulu brider l'esprit humain, perché non corra che wtîi nol'guidls Peut-être aussi, dans ce mont inaccessible qui s'élève sous un autre hémisphère, faut-il reconnaître la montagne du Purgatoire où n'aborde, comme on le verra plus tard, que la barque chargée d'âmes qui vient du port d'Ostie, conduite par un ange. Au reste, si par cette conception bizarre, Dante a prétendu fermer l'Océan aux navigateurs impatients de visiter l'autre hémisphère, deux siècles après {\ 497), Gristophe Colomb devait par un effort sublime briser les colonnes de ce nouvel Hercule.
CHANT XXVII
Après Ulysse et Diomède, un autre damné, ou plutôt la flamme qui l'enveloppe, apparaît à nos pèlerins. C'est le comte Guido de Montefeltro qui, sur la fin de sa vie, échangea la casaque de l'homme de guerre contre la robe du cordelier. Il se plaint d'avoir manqué son salut par la faute du pape Boniface VIII. Pour emporter le château de Penestrino défendu par les Colonnes ses ennemis, ce pape lui avait demandé un de ces tours de vieille guerre qui lui avaient autrefois si bien réussi. Absous d'avance du mal qu'il allait commettre, Guido lui avait rappelé cette maxime de la politique : Promettre beaucoup et tenir peu, Longa promessa con VaMnder corto^ et les Colonnes, abusés par la promesse d'une capitulation honorable, avaient rendu le château au pape qui l'avait rasé contre la foi jurée. Voué pour cette suggestion perfide aux fl£tmmes de la huitième fosse, al fuoco furo, Guido n'en avait été garanti ni par le saint cordon, ni par l'absolution du Saint-Père. A sa mort un démon était venu disputer son âme à saint François qui n'avait pu la sauver de sa forte étreinte.
Le moyen âge respire tout entier dans ce récit qu'il faut prendre au sérieux, quoique Voltaire l'ait travesti en vers burlesques; mais le goût exquis de Voltaire n'admettait rien de ce qui s'éloignait du type consacré par le grand siècle. On peut dire, sans lui ôter rien de sa gloire, qu'il n'a point senti la poésie du moyen âge, et que la couleur dont cette époque singulière est empreinte n'a point frappé ses yeux ouverts au milieu des splendeurs du règne de Louis XIV.
Dans ce récit, Dante exhale de nouveau sa colère contre Boniface VIII, prince des pharisiens modernes, plus occupé de conjb^ttre les chrétiens d'Italie que les Sarrasins de la
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Terre-sainte, peu soucieux de la reprise de saint-Jean-d'Acre par les infidèles. Mais son vrai crime, aux yeux du Dante, était d'avoir introduit Charles de Valois dans Florence et fait triompher le parti des Noirs. La Romagne lui était presque toute dévouée; aussi Dante comprend-t-il dans ses invectives les villes de Forli^ Bimini, Faenza et Césenne, Ravenne seule échappe à. ses traits amers, à cause de l'hospitalité généreuse qu'il devait trouver auprès du comte Guido da Polenta. On sait que c'est à Ravenne que le malheureux proscrit termina sa carrière.
CHANT XXVIII
D'autres artisans de fraude sont punis dans la neuvième fosse de Malebolge^ où tous les genres d'imposture trouvent leur châtiment : ce sont les chefs de secte ou de parti, les hommes qui, soulevant les peuples au nom de la religion et de la politique, ont créé des schismes ou fomenté des dissensions civiles. Eux qui ont mis partout la division et affligé le monde par des luttes sanglantes, ils sont là frappés du glaive, mutilés, transpercés par un démon qui rouvre par de nouveaux coups leurs blessures, à mesure qu'ils repassent devant lui, après avoir parcouru la tranchée circulaire. Ce démon les attend pour les frapper encore, pour aviver leurs plaies et ajouter à leurs tortures. Euxmêmes se déchirent les entrailles, et deviennent ainsi leurs propres bourreaux. Quel spectacle pour Dante si facile à émouvoir ! Du sang, partout du sang ruisselant de plaies vives, des membres percés par le glaive, des corps entreouverts, d'effroyables mutilations!... Voici d'abord Mahomet qui propagea sa religion par le fer. Le fer a partagé cet imposteur à partir du menton, et lui a fait une incision profonde, qui laisse voir son tronc ouvert, ses entrailles fumantes et son cœur palpitant, Il regarde le Dante, et lui
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montre sa poitrine dont il élargit la plaie de ses propres mains, Guardommi, e con le man s'aperse il petto.
Après lui vient Ali son gendre, balafré au visage d'une blessure qui s'étend du menton jusqu'au crâne. Derrière lui se traînent en pleurant d'autres damnés, seminatori di scandalo e di sctsmaf qui ont éprouvé aussi le tranchant du glaive : Voici Pietro di Medicina, deBologne, qui, pour avoir semé des divisions entre les gentilshommes et le peuple, a la gorge coupée et le visage horriblement mutilé. Ce Pietro a connu Dante, et il lui dénonce Malatestino, seigneur de.Rimini, comme l'assassin de Guido et d'Angiolello, les deux hommes les plus recommandables de Fano, qu'on avait cru morts dans un naufrage. — Voici Mosca qui alluma le premier à Florence les factions guelfe et gibeline, en vengeant sur Buondelmonte l'injure de son refus d'épouser une Amidei. Il a les deux poings coupés, et levant ses hideux moignons, dont le sang dégoutte sur sa face, il confesse au Dante qu'il est la première cause des discordes sanglantes qui ont déchiré sa patrie. '« Ces maux ont rejailli sur toi-même, lui répond le Dante ; car ta race est aujourd'hui éteinte, et il ne reste aucun héritier de ton nom. » A cette nouvelle qui met le comble à ses souffrances,» Mosca s'éloigne fou de douleur, se ne gio corne perêona trista e matta, — Voici enfin Bertram. di Borpio, jadis gouverneur du prince Jean, fils d'un roi d'Angleterre. Pour avoir fomenté la division entre le fils et le père, et allumé entre eux une guerre impie, cet autre Architopel a été plongé dans la neuvième fosse. Ayant, sur la terre, séparé le chef de ses membres, la loi du talion veut qu'il porte lui-même sa tête séparée du tronc. Il la tient par les cheveux, et l'élève comme une lampe, a guisa di lanternOy à la hauteur du Dante, pour lui faire entendre ce cri lamentable : Malheur à moi ! E q'i^i mirava noi e dicea : oimè !
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Il fallait au poëte, pour compléter sa terrible peinture, un exemple tiré des temps anciens, et une accusation hardie contre^un personnage vivant. Il nous montre un chef de parti et un chef de secte.
Celui-ci, qui agite encore la Lombardie par ses ardentes prédications, est Fra Dolcino, moine de Novare. Il ne tardera point à rejoindre aux Enfers la troupe des mutilés, s'il ne se hâte de renverser les obstacles qui l'arrêtent. L'autre est Gurion, cet ami de César, qui l'alla trouver à Rimini et le décida à franchir le Rubicon. Une maxime fatale, Quand on eit prêt, on p(rd à attendre, avait fixé l'irrésolution de César. De là tant de sang versé par le choc de deux factions implacables. Gurion regrette ici les effets de sa dangereuse éloquence. Un damné lui ouvre la bouche, et fait voir au Dante que ce tribun hardi, che a oicer fû si ardito, a la langue coupée jusqu'à la racine.
CHANT XXIX
Cependant un de ces mutilés avait par derrière menacé du doigt le Dante. Virgile attire son attention sur ce damné qui jetait sur lui en s'éloignant des regards farouches. « Ah î s'écrie Dante, c'est un Alighieri, mon p-arent, c'est Geri del bello qui expie en ces lieux la part qu'il a prise à nos dissensions civiles. Il me fuit ; il me reproche de n'avoir pas encore vengé sa mort. Son courroux me fait compatir davantage à son infortune. »
Nos voyageurs étaient parvenus au bord de la dixième fosse, dernière limite de Maleboige, où sont plongés quatre sortes de faussaires tourmentés par autant de supphces différents : ce sont les alchimistes, les faux-monnayeurs, ceux qui ont commis des faux par suppositi^ de personnes, ou dont la langue a causé de grands maux en dis-
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tillant l'imposture. Des ténèbres plus épaisses, des lamentations désespérées, et une puanteur horrible qui semblait émaner de membres gangrenés, annonçaient (J^s tortures nouvelles. En effet, il ne s'y trouve que des lépreux, des enragés, des hydropiques et des malheureux dévorés par la fièvre étique.
Des maux hideux qu'on ose à peine nommer s'attachent aux alchimistes atteints par la justice divine comme falsificateurs de métaux. Ils sont couchés sur le ventre ou adossés l'un contre l'autre, ou se traînent péniblement sur les pieds et sur les mains. La plupart paraissent fixés au sol, et ne peuvent se soulever, ^aux approches des deux pèlerins, qui passent sans dire mot. Pourtant ils accostent deux de ces malades qui, couverts de pustules de la tête aux pieds, étaient assis dos à dos, et labouraient à coups d'ongles leur peau rugueuse. «Plaignez Griffolino d'Arezzo, dit l'un d'eux. Brûlé pour un crime imaginaire, par suite d'une fausse accusation de magie, je devais compte à Minos, juge infaillible, d'un méfait trop réel, ayant employé l'alchimie à la falsification des métaux. Cette alchimie sophistique a causé aussi la damnation de cet homme que tu vois partager mon sort. » Dante examine l'autre damné, et reconnaît en lui Gapocchio, avec qui, dans sa jeunesse, il avait étudié les sciences naturelles. « Qui voudrait croire, ajoute Griffolino, qu'un pur badinage, la promesse faite au jeune Albero de lui apprendre l'art de voler à travers les airs, ait été prise au sérieux par son père, évêque de Sienne, qui m'a fait brûler comme sorcier, pour n'avoir pas tenu parole ? » Ici Dante, à propos de l'étourderie du Siennois, décèle son antipathie politique pour les Français, dont on aperçoit plus d'une trace dans son poème : « Les Siennois, dit-il, ont la tête légère. Les Français eux-mêmes sont moins éventés, génie vana la Sanese ; certo non la Frajicesca si (fassai. Et il termine par un trait mordant contre
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plusieurs Siennois, Stricca, Niccolo, Caccia d'Asciani l'Abbagliato, jeunes écervelés, dont il vante ironiquement la retenue et la sagesse.
CHANT XXX
Après cette digression, le poète revient aux faussaires de la seconde espèce, et nous les montre atteints de la rage. Dante et Virgile voient passer devant eux des ombres pâles et nues, courant et mordant tout ce qui s'offrait à elles. L'une est Myrrha qui, par une substitution infâme, souilla la couche de son père. L'autre est Gianni Schicchi dont les dents s'attachent à Gapocchio l'alchimiste et le tiennent prosterné contre terre. Ce fourbe osa prendre la place du riche Buoso Donati, qui venait d'expirer, et dicter un faux testament en faveur d'un parent éloigné du mort, que celui-ci avait omis d'instituer son héritier.
Voici maintenant les faux-monnayeurs en proie à une soif ardente. Maestro Adamo, dont le corps défiguré par l'hydropisie est comparé par le poète à un luth, s'offre à nos voyageurs la bouche béante et haletant de soif. misère d'un homme qui nageait dans l'opulence, tant qu'il vécut, et qui aspire dans la fosse maudite après une goutte d'eau ! Comment a-t-il mérité un si cruel tourment ? Il a cédé aux suggestions des comtes de Romena, et falsifié le florin d'or de la République à l'effigie de saint Jean- Baptiste. Aussi quelle est sa colère contre ses puissants instigateurs ! Il donnerait, dit-il, la source limpide de la Branda, malgré la soif qui le dévore, pour les voir et les traiter comme ils le méritent. N'avançât-il que d'une ligne en cent ans, dans cette cavée qui a onze milles de tour, il se serait déjà mis en route pour les atteindre. Mais il est cloué au sol par le gonflement de ses membres. Il faut qu'il souffre sans se venger.