CHAPITRE II
MUNSTER ET Dl'NABOURG.
Au temps de la Révolution française, l'Allemagne présentait une tout autre organisation qu'aujourd'hui. On y voyait un grand nombre d'États ecclésiastiques et laïques qui, sous la suzeraineté' de l'empereur d'Allemagne, jouissaient d'une grande indépendance. Les évêche's formaient des principautés ecele'siastiques gouvernées par l'évêque conjointement avec le chapitre , la noblesse et les députés des villes. Il arrivait quelquefois que plusieurs évêchés se trouvaient réunis sur une seule tète. Ainsi on avait vu le prince Clément- Auguste de Bavière posséder à la fois l'archevêché de Cologne et les évêchés de Liège, Munster, Paderborn , Hildesheim et Osnabruck. Après sa mort, Maximilien-Frédéric, comte de Kœnigsegg, réunit l'archevêché de Cologne et l'évêché de .Munster. Ce prélat confia l' administration du pays
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de Munster au chanoine baron François de Furstenberg, avec le titre de ministre. Cet homme remarquable gouverna le pays avec une rare sagesse ; il s'attacha principalement à y créer des établissements d'instruction publique pour préserver la jeunesse des doctrines que le dix-huitième siècle avait mises à la mode. Ses efforts furent couronnés de succès, et il se forma dans ce pays une génération aux convictions fortes et vigoureuses.
En 1780, le comte de Kœnigsegg, archevêque de Cologne et évêque de Munster, étant très-avancé en âge, il fut décidé qu'on procéderait à l'élection d'un coadjuteur avec future succession. Le baron de Furstenbergeut un certain nombre de voix, mais la majorité s' étant prononcée pour son concurrent, l'archiduc Maximiliem François , il donna sa démission et se borna à remplir les fonctions de vicaire général.
Furstenberg avait réuni à Munster un certain nombre d'hommes éminents, et cette ville était, à la fin du siècle dernier et au commencement de celuici, un véritable centre et un foyer de l'intelligence catholique. La célèbre princesse Amélie Galitzin, née comtesse de Schmettau, s'y était établie. So
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fils, le prince Démétrius Galitzin, était parti de là en 1792 potfr l'Amérique, où il n'avait pas tardé à embrasser l'état ecclésiastique. En 1802, le comte Stolberg était venu s'y fixer. Le jeune comte Droste Vischering, qui devint plus tard archevêque de Cologne et s'illustra sous le nom de Clément- Auguste, appartenait au même cercle.
Autour de ces personnages se groupaient des noms moins connus, mais qui n'en contribuaient pas moins à faire de Munster une des villes les plus catholiques de l'Europe à cette époque. C'est là que l'abbé Folloppe fut jeté par la tourmente révolutionnaire.
Mais bientôt l'attrait qu'il avait toujours éprouvé pour une vie obscure, pauvre et mortifiée, se réveilla en lui avec plus de vivacité; il crut les circonstances favorables pour exécuter son dessein. Il fallait pour cela se séparer de son frère. Cette séparation lui coûtait, mais il était persuadé que Dieu lui demandait ce sacrifice, et aucune considération humaine ne pouvait l'arrêter. 11 chercha donc à la lui faire agréer. Fidèle à sa maxime d'oublier entièrement ses intérêts pour ne penser qu'à ceux du prochain, il remit à son frère tout ce
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qu'il avait d'argent, et sa charité industrieuse trouva moyen de le lui faire accepter. S1 étant ainsi dépouillé de tout, sans autre ressource que sa confiance en Dieu , dans un pays étranger, dont à cette époque il ne parlait pas la langue, il chercha une retraite telle qu'il la désirait. Son choix se fixa sur un hameau où un meunier le reçut chez lui. 11 s'y trouva dépourvu de toutes les aises que l'habitude change en nécessités , au milieu de personnes qui n'avaient ni la même éducation , ni les mêmes usages que lui. Pour ne pas être à charge à ses hôtes, il leur rendait tous les services qui étaient en son pouvoir, jusqu'à travailler souvent au moulin comme eux ; il resta six ans dans cet humble asile.
C'est sans doute pendant qu'il demeurait là qu'on lui fit manger à deux reprises , par mégarde , de la ciguë en guise de salade. Il ne mourut pas des suites de cet empoisonnement , mais sa santé, qui jusque-là avait été très-robuste, en subit de cruelles atteintes et demeura profondément altérée pendant le reste de ses jours.
C'est encore vers la même époque qu'il faut placer une aventure assez caractéristique , dont
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nous ignorons la date précise. Dans un des voyages qu'il fit en Allemagne, en compagnie d'un autre prêtre français , ils avaient à traverser une forêt : ils savaient qu'on était exposé à y faire de fâcheuses rencontres.
En effet, ils virent tout à coup un voleur sortir d'un fourré et marcher vers eux. Le compagnon dp M. Folloppe se mit aussitôt à fuir à toutes jambes et parvint à s'échapper. Quant à lui, il n'eut pas plutôt aperçu le voleur que , sans se déconcerter, il se dirigea tranquillement vers lui et lui tendit la main en demandant l'aumône . Comme il était vêtu fort pauvrement, sa démarche paraissait fort naturelle. Le voleur répondit qu'il n'avait rien à lui donner et qu'il voulait précisément lui faire la même demande. Puis il rentra dans la forêt sans lui faire aucun mal.
.Nous ne savons pas par suite de quelles circonstances il se détermina à quitter le meunier et à entrer dans la maison d'un grand seigneur aux enfants duquel il enseignait le français. Rien n'était moins conforme à ses goûts les plus chers, et, au milieu de toutes les aises de la vie, il regretta plus d'une fois la pauvreté et les privations qu'il
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avait éprouvées au moulin. Mais il était accoutumé à voir dans les événements extérieurs la manifestation de la volonté divine, et, tant qu'il crut obéir à cette volonté adorable, il ne tint aucun compte de ses répugnances. Il est probable qu'il demeura dans cette famille environ deux ans, de 1790 à 1801. A cette époque, la pensée de la vie religieuse s'empara de lui avec une nouvelle force; la décision de son confesseur, qui l'avait empêché d'entrer à la Chartreuse, et à laquelle il s'était soumis aveuglément dans sa première jeunesse, maintenant qu'il avait acquis plus de maturité, ne lui paraissait plus appuyée sur des raisons assez solides. 11 aurait donc voulu se faire chartreux, mais ce n'était plus possible. La Révolution avait détruit ces asiles de la prière. Il y avait alors dans les environs, auprès de Darfeld, un monastère de trappistes, récemment fondé par les disciples du célèbre P. Augustin. C'est là qu'il voulut aller. 11 prit donc congé du père de ses élèves; celui-ci, qui s'était singulièrement attaché à lui, fit tous ses efforts pour le retenir auprès de lui et, n'en pouvant venir à bout, il voulut lui conférer un bénéfice considérable alors vacant et
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qui était à sa nomination. Mais ce n'était pas ce que cherchait l'abbé Folloppe, et il courut s'enfermer à la Trappe.
La ferveur avec laquelle il se livra aux austérités en usage dans cet ordre le rendit presque insensible à tout ce qu'elles ont de plus effrayant pour la nature. Elles n'avaient rien de pénible pour lui; mais sa santé, qui était déjà notablement altérée, comme nous l'avons vu plus liant, n'était pas en état de supporter d'aussi rudes épreuves. Il vit ses forces décliner et il contracta une maladie grave, avant d'avoir terminé son noviciat. Le prieur lui représenta qu'il ne pouvait continuer ce genre de vie.
D'ailleurs, ajoutait-il, quand même vous voudriez demeurer parmi nous sans avoir égard au danger d'une mort prochaine, faites réflexion que la communauté est. sur le point d'être sécularisée; ce n'est pas le moment de contracter des engagements. 11 dut alors renoncer encore une fois à la vie religieuse. Cela se passait en 1802.
Parmi les prêtres français que la Révolution avait contraints de se réfugier dans le pays de Munster, il y en avait un du pays de Metz, qui s'appelait
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l'abbé Coince. L'abbé Folloppe le connut en 1803. Ils étaient du même âge, ils avaient les mêmes idées et les mêmes principes, ils avaient souffert pour la même cause, ils étaient tous deux Français, ils se rencontraient sur la terre étrangère, ils ne tardèrent pas à se lier d'une étroite amitié. L'abbé Folloppe prit l'abbé Coince pour directeur et se plaça sous sa conduite. Cette sainte amitié devait durer jusqu'à la mort.
Nous avons sous les yeux une note du P. Coince dans laquelle il n'est fait aucune mention de ce noviciat chez les Trappistes, ni de tout ce qui l'a précédé, mais qui nous donne quelques lumières sur ce que fit l'abbé Folloppe à partir de cette époque. — Il est probable qu'au sortir de la Trappe, M. Folloppe avait été retrouver son frère le chanoine, qui continuait à habiter Munster. C'est au moins là que l'abbé Coince fit sa connaissance à cette époque. Il nous dit qu'il se lia avec lui, et qu'il fut son confesseur pendant plus de deux ans, jusqu'au moment de leur départ pour la Russie, qui eut lieu dans le courant de l'été 1805. Cette note nous apprend que le cardinal de Montmorency, évêque de Metz, qui s'était réfugié à Mun-
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ster, avait nommé l'abbé Folloppe son secrétaire, charge dont celui-ci s'acquitta jusqu'à la mort du prélat.
M. Coince était alors curé d'une paroisse qui n'était qu'à un mille d'Allemagne de la résidence de M. Folloppe. Ils se voyaient souvent. Un jour qu'ils faisaient ensemble leur retraite, M. Coincefit part à son ami du désir ardent qu'il avait d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Ce n'était pas là une chose facile, même pour une âme habituée aux sacrifices. Par une suite de prodiges dans lesquels il était difficile de ne pas reconnaître la main de Dieu, la Compagnie s'était conservée en Russie. Expulsée du Portugal et de tous les États soumis à la maison de Bourbon, supprimée par un bref de Clément XIV, elle avait trouvé un asile sous le sceptre de Catherine II, et, à la demande de Paul Ier, le Pape Pie VII avait donné à son existence la sanction de son autorité. D'anciens jésuites italiens, allemands, français allaient avec bonheur dans ces climats lointains et rigoureux reprendre le joug de l'obéissance. Des jeunes gens, des prêtres, accouraient de tous les pays de l'Europe se ranger sous la règle de Saint-Ignace. L'abbé Coince résolut de
YIE DU R. P. FOLLOPPE. 28 suivre leur exemple, et de solliciter son admission, dans la Compagnie de Jésus. L'abbé Folloppe, de son côté, soupirait depuis longtemps après la vie religieuse; il prit le parti d'accompagner son ami en Russie. Il y avait alors à Paderborn un ancien jésuite, le P. Esch, auquel le P. Gruber, général de la Compagnie de Jésus, avait délégué ses pouvoirs pour l'admission des sujets. L'abbé Coince lui écrivit en son nom et en celui de l'abbé Folloppe. La réponse ne se fit pas attendre. Le P. Escb ne mettait à leur admission qu'une seule condition. L'abbé Coince était chargé d'une paroisse; le P. Esch exigeait qu'avant de partir, il fût autorisé par le baron de Furstenberg à se pourvoir d'un successeur. Cette condition fut facilement remplie, et les deux amis n'eurent plus qu'à songer aux moyens de faire leur voyage. La princesse Galitzin, qui habitait Munster à cette époque, s'occupait avec beaucoup de zèle à procurer des secours aux ecclésiastiques et aux jeunes gens qui devaient entrer dans la Compagnie de Jésus. L'abbé Coince eut recours à elle.
Tous les obstacles étant levés, les deux aspirants à la Compagnie s'embarquèrent à Lubeck, au mois
d'août de Tan 1805. Ils étaient accompagnés de quatre autres postulants allemands et flamands qui se rendaient également au noviciat de Dunabourg. C'étaient sans doute les PP. Marc Fournier et Emmanuel Sébille, les frères scholastiques Liboire Brock et Didier Van Huerne, dont l'entrée au noviciat est marquée sur les catalogues le même jour que celle des PP. Coince et Folloppe.
Laissons ici la parole au P. Coince: « La traversée, nous dit-il, n'aurait duré que cinq jours et aurait été des plus heureuses, si une tempête ne nous eût surpris en vue du port de Riga, chef-lieu de la Livonie, où nous devions descendre à terre. Elle dura trois jours et trois nuits, nous courûmes un très-grand danger, et notre vaisseau fut jeté sur les côtes de Suède. Nous mîmes quinze jours à revenir dans le port. L'équipage, consterné à la vue d'un si grand péril , était saisi de crainte. L'abbé Folloppe demeura calme, sans faire paraître la moindre émotion. » D'après une autre relation, un navire qui faisait route avec eux périt sous leurs yeux.
Enfin ils arrivèrent à Riga, d'où ils se rendirent à Dunabourg. Cette ville est située sur la Duna ou
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Dwina occidentale, à une assez petite distance de Riga. C'est là qu'était la maison du noviciat. Le P. Rogalinski y exerçait les fonctions de recteur et de maître des novices; il avait pour l'aider le P. Anselme Eckhard. Ce vénérable Père, âgé de quatre-vingt-quatre ans, était dans la Compagnie depuis soixante-cinq ans ; il avait passé tune partie de sa vie dans les missions du nouveau monde, et ne les avait quittées que lorsque Pombal en avait violemment expulsé tous les jésuites. 11 avait ensuite langui pendant dix ans en prison , au fort Saint- Julien, en Portugal. Parmi les novices de seconde année, on remarquait Jean Roothaan, qui devait plus tard gouverner la Compagnie tout entière.
Les PP. Antoine Kohlmann et Jean Desroziers, les frères scholastiques Corneille Van Everbrock et Jean Guillemaint étaient novices depuis peu de mois. Le P. Joseph Coince 1 et le P. Marc Folloppe firent leur entrée au noviciat le 23 août 1805.
1 Sur le P. Coince, voyez le Mémoire du P. Zacharie Ledergerw, publié par le P. Carayon (Missions des jésuites en Russie, pages 185-238), et le très-intéressant ouvrage de Dom Paquelin O. S. B. : Vie et souvenirs de madame de Cossé-Brissac, Paris, Société générale de librairie catholique, 1876. Il y est beaucoup question du P. Coince.