‹ Vie du P. Marc Folloppe, de la compagnie de JésusChapitre 5 sur 11 · CONVERSION' DU JEUNE GALITZIN · texte numérisé non relu

CONVERSION' DU JEUNE GALITZIN

Parmi les élèves du pensionnat, il y en avait un grand nombre qui appartenaient à l'Église dominante et qui, par conse'quent, n'étaient pas catholiques. Pour obtenir le droit de recevoir cette jeunesse dans leur établissement, les Pères avaient dû s'engager à s'abstenir de tout prosélytisme, et quelque pénibles que lussent ces entraves imposées à leur zèle, ils s'y soumettaient loyalement. Il y avait même des prêtres russes qui venaient dans la maison donner l'instruction religieuse à la partie russe du pensionnat.

Parmi ces élèves, on en remarquait un, âgé de seize ans, excellent sujet sous tous les rapports; il était docile, appliqué, poli ; il avait des succès dans ses classes ; de plus, fort pieux et singuhèrement attaché à la religion dans laquelle il avait été élevé, au point de vouloir y attirer ses amis.

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En même temps, il témoignait beaucoup d'affection à ses maîtres et voyait avec beaucoup de peine, disait-il, des hommes aussi vertueux vivre avec sécurité dans une religion fausse. Un jour qu'il causait avec le P. Folloppe et lui faisait part de ses pensées à ce sujet, celui-ci lui répondit que, s'il était dans l'erreur, il l'était de bonne foi et qu'aucune considération ne pourrait l'empêcher d'embrasser la vérité si elle venait à lui être montrée. Sur ces paroles, Galitzin conçut l'espérance d'amener le P. Folloppe à sa croyance, et il s'occupa

avec soin à recueillir en faveur de l'Eglise russe les plus fortes preuves qu'il put se procurer.

Le Père commença par écouter ses discours sans lui faire aucune difficulté. Puis il se mit à lui demander avec beaucoup de ménagements, et selon que l'occasion s'en présentait, quelques éclaircissements. Le jeune homme cherchait à le satisfaire de son mieux, mais il arrivait quelquefois qu'il n'était pas en état de répondre. Alors il remettait la solution de la difficulté à un autre jour, et, dans l'intervalle, il se livrait avec une nouvelle ardeur à l'étude afin de trouver une réponse satisfaisante. Les réflexions qu'il faisait

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n'avaient d'autre re'sultat que de l'embarrasser davantage et de lui démontrer la faiblesse des arguments sur lesquels il s'était appuyé. Comme ses intentions étaient droites, il finit par s'apercevoir que les objections du P. Folloppe, malgré tous les efforts qu'il avait faits pour les résoudre, n'étaient pas résolues. Il essaya de les approfondir davantage, et la vérité ne tarda pas à lui apparaître. Ce jeune homme était naturellement pieux, et, pour mener à bonne fin la conversion d'un maître qu'il estimait autant qu'il l'aimait, il joignait la prière à l'étude. Dieu l'exauça, mais autrement qu'il ne l'avait pensé; ce ne fut pas le P. Folloppe qui embrassa la croyance de l'Église russe, ce fut le jeune Galitzin qui se trouva complètement changé, et se déclara catholique. Cela se passait au mois de décembre 1814.

Quelles furent les circonstances qui le déterminèrent en dernier lieu, nous ne le savons. Voici comment la chose est racontée par le comte Joseph •de Maistre : Un de ses condisciples, nommé Michaïlof, dînant en ville, entendit un des convives tenir ce discours : <~ Je ne suis pas trop content de îoutes les religions de ce pays ; la protestante vaut

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moins que rien, la nôtre ne vaut rien , et la catholique, qui est la meilleure, ne laisse pas d'avoir ♦le grands défauts. -

Michaïlof rapporta ses paroles à son condisciple qui s'enflamma d'une manière extraordinaire, exalta fort sa religion et dit anathème au catholicisme. Mais le soir en se couchant, il fut saisi d'un remords, il se repentit amèrement d'avoir parle ainsi, il veilla, il pria; enfin on ne sait ce qui se passa dans son infe'rieur, mais de ce moment il a tourné au catholicisme. Ce qu'il y a de bien certain,, c'est qu'il s'adressa successivement à deux Je'suites français en les priant de recevoir son abjuration et sa confession. L'un et l'autre répondirent qu'il e'tait trop jeune pour prendre une pareille résolution, et que d'ailleurs ils ne pouvaient l'entendre.

Ce jeune homme était le neveu du ministre de l'instruction publique et des cultes, prince Alexandre Galitzin, fils de son frère aîné et d'une demoiselle Tolstoï, sœur du comte Ostermann Tolstoï. Le ministre l'a fait venir chez lui, et lui a représenté le danger auquelil s'exposait, vu la loi qui défend à un Russe >\c changer de religion. Le jeune homme a rendu

VIE DU R. P. FOLLOPPE. 39 compte de sa foi avec netteté' et fermeté', et a dit qu'il était prêt à la signer de son sang. Un autre de ses parents, le général Koutouzof, l'a également envoyé chercher, et lui a dit, entre autres choses, que, pour une résolution de cette nature, il mériterait, suivant les lois du pays, d'être fait soldat. A quoi Galitzin a répondu tranquillement : • «léserais très-heureux d'être fait soldat pour cette cause, encore plus heureux si on me faisait mourir ; mais , quand vous me feriez brûler vif, la dernière parole que vous entendriez de moi serait : je suis catholique.»

On le fait comparaître devant des évêques et des prêtres qui l'interrogent et argumentent contre lui. Il répond à tout de manière à étonner tout le monde et à fermer la bouche à ses interlocuteurs. Parmi eux se trouvait Philarète Drozdof, alors récemment promu à l'épiscopat, et qui depuis a occupé si longtemps le siège métropolitain de Moscou. Il ne réussit pas mieux que les autres.

On le mène chez le métropolitain Ambroise; après un tête-à-tête assez long, le vieux prélat, en remettant Galitzin à celui qui l'avait accompagné,

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lui dit : « Ce jeune homme est fou, il est inutile de

•s'en occuper. »

Le ministre, exaspéré de la conversion de son neveu, manda chez lui le général des Jésuites et ■commença par lui dire : « Mon Révérend Père, je vous remercie infiniment des soins que vous donnez à mon neveu.» Le P. Brzozowski, dans sa simplicité, crut que le ministre parlait sans ironie et répondit en conséquence.

Alors, le prince Alexandre Galitzin éclata et se «lit à lui dire les choses les plus dures. Le Père général répondit simplement : -Mon Prince, vous, «outragez ma vieillesse. »

Le ministre retira son neveu du collège des Jésuites et le mit au corps des pages. Le chef de cet établissement passait très-publiquement pour athée, mais personne ne s'alarma de cela.

Du reste, on laissa le jeune homme fort tranquille, on ne lui parla de rien. Il assistait aux cérémonies de l'église russe, il écoutait l'enseignement avec décence et sans rien dire, mais il observait les jours d'abstinence catholique, et, s'il ne trouvait devant lui aucun aliment maigre, il mangeait du pain.

VIE DU B. P. FOLLOPPE. 4« Plusieurs pères de famille retirèrent à cette occasion leurs enfants du collège. Les Jésuites , de/ leur côté , déclarèrent par écrit au ministre de l'instruction publique et des cultes que, dorénavant „ ils ne recevraient plus dans leur collège que des catholiques.

L'Empereur était alors au Congrès de Vienne, Le ministre lui adressa sa relation sous l'impression de la colère, et refusa de lui envoyer le mémoire des Jésuites.

Le 7 juin 1815, le comte de Maistre écrivait que le jeune Galitzin était inébranlable. Le P. Billy dit de lui, vers le même temps : « Catholique zélé et imperturbable et ne demandant qu'à mourir pour sa religion , il vit de manière à mériter cette grâce , si cette grâce de prédestiné pouvait se mériter. Après avoir essayé vainement l'argument de l'école pour le ramener au schisme, on essaye l'argument des plaisirs; on le mène à la comédie. Jusqu'ici cet argument a échoué comme les; autres. »

Malheureusement, il n'en fut pas toujours ainsi- La dissipation , les plaisirs et la comédie firent ce que les arguments des évêques russes n'avaient pas

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réussi à faire. Le pauvre jeune homme n'a pas persévéré 1 .

Voilà donc un jeune Russe, pieux et zélé pour son Église, qui devient catholique; pour le ramènera X orthodoxie, que fait-on? On le confie à un athée et on le conduit au théâtre. 11 y a dans ce seul fait de quoi ouvrir les yeux aux esprits droits.

Psous lisons dans une brochure intitulée : la Russie et les Jésuites, par Henri Lutteroth ( Paris, 1845), au sujet delà conversion du jeune Galitzin : « On se hâta de retirer l'enfant de ces mains infidèles, et on le confia aux soins de l'archevêque Philarète , aujourd'hui métropolitain de Moscou , qui résidait alors à Saint-Pétersbourg , et qui le ramena facilement au bercail de l'orthodoxie russe » (p. 56 et 57). — Voilà comme on écrit l'histoire.

M. de Lutteroth a été surpassé par l'auteur du livre intitulé : le Catholicisme romain en Russie*. Voici ce qu'il dit de cette affaire : « Sur ces entrefaites, on avait découvert que les Jésuites avaient

1 Rien ne prouve et même rien ne fait supposer que le jeune Galitzin ait jamais été reçu dans l'Église catholique et qu'il ait participé à ses sacrements.

2 T. II, page 202. Paris, Dentu , 1804.

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converti le neveu du ministre des cultes, le jeune mineur prince Alexandre Galitzin, ce qui fut porté à la connaissance de l'Empereur. Les Jésuites s'effrayèrent, se mirent à assurer qu'ils n'y avaient point participe', qu'ils avaient, tout au contraire, fait tout leur possible pour le retenir; que ce jeune homme e'tait devenu catholique par miracle, ayant trouvé dans un poêle un bréviaire latin qu'y avait oublié un gouverneur jésuite. »

Il est difficile d'accumuler plus de faussetés et d'absurdités en moins de mots. Or, ce livre a pour auteur le comte Dimitri Tolstoy , ministre de l'instruction publique et procureur général au Synode, et par conséquent successeur du prince Alexandre Galitzin dans presque toutes les charges que celuici l'emplissait il y a soixante ans ; très-inférieur à Galitzin, au point de vue de l'éducation, du tact et des convenances, mais ne le cédant à personne dans la haine qu'il porte à l'Église catholique et aux Jésuites.

Alexandre Galitzin', qui n'avait pas de haine

1 Xous devons ici prévenir une objection. La conversion du jeune Alexandre Galitzin a été racontée par le P. Guidée, dans la iiotice qu'il a consacrée au P. Rozaven (.\otices historiques sur

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contre les Jésuites, et qui leur avait toujours témoigne'de la bienveillance, était entouré de francsmaçons et d'illuminés qui étaient parvenus peu à peu à s'emparer de son esprit et qui l'indispo-

quelques membres de la Société des Pères du Sacré-Cœur et de la Compagnie de Jésus; Paris, Douniol, 18G0, t. II, page 134). Or, dans ce récit, le P. Guidée attribue au P. Rozaven le rôle que nous croyons devoir attribuer au P. Folloppe. Le P. Guidée a pu avoir des renseignements verbaux et manuscrits, dont nous sommes loin de contester la valeur, mais enfln , il n'indique pas ses sources. Quant à nous, voici celles auxquelles nous avons puisé :

1° Comte Josepb de Maistre. — Correspondance diplomatique , t. II, pages 57 à 62. — Lettres et opuscules, t. I, page 336.

2" P. de Billy. — Sa lettre est reproduite par Crétineau- Joly : Histoire de la Compagnie de Jésus, t. VI, pages 13-15. — jY. B. Le comte de Maistre et le P. Billy ne nomment ni le P. Folloppe ni le P. Rozaven.

3° Une notice anonyme sur le P. Folloppe , rédigée , peu de temps après sa mort, par un Jésuite de Bordeaux qui Pavait intimement connu et qui mettait par écrit ce qu'il avait entendu dire à celui-ci. Dans cette notice, se trouve racontée toute l'histoire de la conversion du jeune Galitzin, comme une chose à laquelle le P. Folloppe avait pris la part la plus directe. On ne peut pas admettre qu'un homme aussi humble et aussi intérieur se soit attribué les actions et les paroles d'un autre; mais, à la rigueur, le Père de Bordeaux peut avoir manqué de mémoire et avoir fait quelque confusion. Le P. Folloppe peut avoir raconté le fait comme ayant été l'occasion de l'expulsion des Pères de Pétersbourg, et, pour une raison ou pour une autre, n'avoir pas nommé le Père qui y avait joué le principal rôle , et son interlocuteur aura pu se persuader, soit par oubli , soit par une fausse conjecture , qu'il avait voulu parler de lui-même. Cela n'est pas

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saient contre les Pères de la Compagnie. Il commença à leur devenir hostile, et, lorsque son neveu se déclara catholique, cette hostilité' ne connut plus de bornes. En attendant le retour de l'Empereur,, il les surveillait avec une sévérité colérique. La situation qui leur était faite devenait chaque jour plus intolérable et l'on annonçait hautement que des mesures rigoureuses seraient prises contre eux aussitôt que l'Empereur serait revenu. Mais n'anticipons pas sur les événements.

impossible, niais ce n'est guère vraisemblable, et, en l'absence d'une preuve directe, nous croyons devoir maintenir le nom do P. Folloppe.

Remarquons cependant que le comte de Maistre dit expressément que le jeune Galitzin s'est adressé à deux Jésuites. On peut parfaitement admettre qu'après ses entreliens avec le P. Folloppe,. le jeune homme se soit ouvert au P. Rozaven , qui était le préfet du pensionnat , et, le nom du P. Rozaven étant beaucoup plusconnu et plus en vue que celui du P. Folloppe , la confusion aura: pu se faire dans la tradition orale dont le P. Guidée a recueilli l'écho.

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