EXPULSION DES JÉSUITES DE SAINT-PÉTERSBOURG
Pendant que le P. Folloppe donnait ainsi de rares exemples de vertu dans les murs du collège de Pétersbourg, de graves événements bouleversaient le monde entier. Napoléon était renversé, l'Europe prenait une face nouvelle et le Saint- Père, rentrant dans Rome, rétablissait dans l'univers entier la Compagnie de Jésus que la Providence avait conservée jusque-là en Russie, comme dans un port assuré pendant la tempête.
3Iais le calme étant rétabli, il entrait dans les desseins de cette Providence adorable de faire sortir la Compagnie de Russie pour en disperser les membres dans toute l'Europe. On peut vraiment dire que l'expulsion de Russie était nécessaire pour le salut de la Compagnie.
Lorsque le Pape Pie VII rétablit la Compagnie
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en 1814, il se manifesta en Italie un enthousiasme indicible. Dans aucun pays, les anciens Jésuites n'étaient aussi nombreux. Tous ces bons vieillards coururent avec un empressement extraordinaire se remettre sous la règle qu'ils avaient pratiquée dans leur jeunesse. Ils étaient prêts à tout, ils s'offraient avec joie à remplir toutes sortes de ministères et acceptaient avec bonheur le soin d'enseigner les basses classes. En même temps, les jeunes gens se présentaient eu foule au noviciat. A la vue de cet enthousiasme, de cet élan extraordinaire, les supérieurs qui se trouvaient en Italie ne surent pas résister à l'entraînement général; ils acceptèrent un grand nombre de collèges, sans faire réflexion qu'ils n'avaient pour les faire marcher que des vieillards qui avaient déjà un pied dans la tombe et des jeunes gens qui sortaient à peine de l'enfance. Les graves inconvénients qui devaient résulter de ■cette situation anormale ne tardèrent pas à se manifester. La mort fit bientôt des vides nombreux parmi les anciens Jésuites. Pour prendre leur place, ou n'avait que des jeunes gens qu'on n'avait pas eu le lemps de former, quelquefois des novices qui n' avaient pas un mois de noviciat Ce n'est pas tout :
les bons vieillards qui avaient mis tant d'empressement à reprendre la règle de Saint-Ignace, il y avait quarante ans et plus qu'ils vivaient en dehors des maisons de la Compagnie. La plupart d'entre eux n'y avaient demeure' que comme jeunes scholastiques ou même comme novices; ils n'avaient pas une connaissance pratique de l'Institut, ils n'entendaient rien au gouvernement de la Société', et cependant c'e'taient eux qui devaient la gouverner.
D'ailleurs, ce qu'ils avaient connu autrefois, ils avaient eu le temps de l'oublier. De plus, ils n'étaient pas tous du même pays, chacun se souvenait de quelque usage particulier de sa province, et ces usages, en opposition avec ceux d'une autre province , chacun les voulait voir introduits et maintenus, comme autant de règles indispensables. 11 en résultait bien de la confusion et même des querelles entre ces bons vieillards qui croyaient agir par esprit de zèle. D'un autre côté, toujours par suite de cet enthousiasme qu'on ne savait ni contenir, ni diriger, on admettait au noviciat un grand nombre déjeunes gens qui n'avaient pas de véritable vocation et qui ne tardaient pas à se retirer. Par suite de tout cela, il y avait bien des ti-
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raillements. On adressait de toutes parts des plaintes et des réclamations au Père général qui était en Russie et auquel il était bien difficile de savoir à quoi s'en tenir. De là des changements fréquents de supérieurs, sans en excepter les Provinciaux et le vicaire du général pour l'Italie. Le bon et doux Pie VII, soutenu par son amour invincible pour la Compagnie, ne se décourageait pas.
11 ne cessait d'écrire en Russie pour appeler le P. Brzozowski à Rome. Le Père général, de son côté, sollicitait en vain ses passeports, le gouvernement russe s'obstinait à les lui refuser.
Cinq années s'écoulèrent ainsi. Enfin le P. Brzozowski, sentant sa fin approcher, au commencement de 1820, dit aux Pères éplorés qui l'entouraient : « Voici que je meurs, et, pour vous autres , on vous expulsera d'ici. »
Nous avons emprunté ces détails à une note autographe du P. Roothaan, que nous avons sous les yeux. Elle se termine par ces paroles que nous voulons reproduire textuellement : Cette expul-
sion fut, on peut bien le dire, le salut de la Com- •• pagnie universelle. »
En France, la situation n'était pas la même qu'en
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Italie, mais les besoins étaient aussi pressants. La Compagnie ayant été dispersée en France plusieurs années avant le bref de Clément XIV, et les maisons de noviciat ayant été fermées dès lors, les survivants étaient bien peu nombreux. En revanche, il y avait les Pères de la Société du Sacré-Cœur et les Pères de la Foi. C'étaient des hommes dans la force de l'âge, d'une grande vertu et d'une rare abnégation. Le rétablissement de la Compagnie avait toujours été l'objet de tous leurs vœux, et, depuis longtemps déjà, ils s'étaient efforcés de vivre selon les constitutions de saint Ignace. Mais ils ne les connaissaient que par les livres, et on aurait pu craindre qu'il ne se format parmi eux un esprit particulier qui ne fût pas tout à fait celui du fondateur. En 1814, la plupart d'entre eux furent admis dans la Compagnie , et devinrent en France les pierres fondamentales du nouvel édifice.
On ne peut se dissimuler cependant qu'il leur manquait quelque chose; les traditions pratiques de l'ancienne Compagnie, violemment interrompues par la dispersion et la Révolution, ne s'étaient pas conservées en France, et il était nécessaire qu'elles
y fussent apportées par les Pères qui avaient vécu en Russie où elles s'étaient maintenues. On le voit donc, l'expulsion des Jésuites de Russie n'a pas été moins providentielle que leur conservation merveilleuse dans ce pays.
Cette expulsion ne s'accomplit pas d'un seul coup. Le 3 janvier 1816, ils furent renvoyés dePélersbourg, et, le 6 avril 1820, ils avaient ordre de sortir de l'Empire.
La conversion du jeune Galitzin et de quelques dames de la plus haute distinction fut le motif que l'on mit en avant pour justifier l'expulsion des Jésuites de Saint-Pétersbourg et la fermeture de leur collège. On ne peut disconvenir que la conversion du jeune Galitzin n'ait profondément irrité sou oncle, le ministre de l'instruction publique et des cultes; néanmoins, s'il n'y avait pas eu autre chose, l'Empereur n'aurait pas écouté les suggestions de son ministre, il aurait fermé les yeux et laissé faire. Par conséquent , le fait des conversions n'a été qu'un prétexte.
Ce qui le prouve, c'est qu'il s'est écoulé une année entière entre la conversion du jeune Galitzin et l'expulsion des Jésuites. Nous avons vu plus
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haut qu'au mois de mai 1815, le comte de Maistre
célébrait la sagesse d'Alexandre Ier.
Dès le mois de mars, il écrivait : « Beaucoup de gens s'attendaient à un coup de foudre de la part de l'Empereur. C'était bien peu le connaître. A force de le tromper, on lui a donné une défiance presque intrompable. 11 ne fera rien brusquement, ni sans y regarder de bien près. Approché notoirement depuis son enfance par des ennemis mortels du christianisme, par d'autres ennemis mortels du catholicisme et des Jésuites en particulier, qui sont les janissaires de l'Église catholique, l'aplomb qu'il a conservé au milieu de tant d'actions qui devaient le lui faire perdre, les efforts qu'il a faits sur luimême, son esprit de tolérance, ses sentiments religieux et son respect pour toutes les consciences, sont pour moi des traits si merveilleux qu'il me parait impossible de l'admirer assez. — On attend sa décision qui pourra avoir des suites remarquables ». (Correspondance diplomatique, t. Il, p. 61- 62.)
Vers le même temps , il écrivait encore : « On assure aujourd'hui qu'il est arrivé une lettre de sa Majesté Impériale qui répond à celle du ministre
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•lu département des cultes, mais, si la lettre existe, le contenu n'en a pas transpire' ; quelques personnes assurent pourtant qu'il a traité l'affaire de baliverne, les esprits se sont notablement tranquillisés. » (Id. ibid). Néanmoins l'ordre d'expulsion a été donné. Quel en a été le motif véritable ?
Les Jésuites avaient en Russie, comme partout, des ennemis. Les plus acharnés étaient les illuminés. Cette secte, alors très-répandue dans le pays, et très-influente, avait pour but de créer sur les ruines de tous les cultes existants une religion universelle, qui n'admettait ni sacrements, ni dogmes bien définis, ni hiérarchie, ni autorité enseignante. Le prince Alexandre Galitzin était en apparence le chef de la secte; en réalité, il en était le docile instrument. Par lui elle exerçait une immense influence. Il était l'ami d'enfance de l'Empereur, et avait toujours auprès de lui un facile accès ; il était procureur du Synode, ministre de l'instruction publique, ministre des cultes, directeur des postes. L'enseignement public, la librairie, la censure des livres, les correspondances et la surveillance de tous les clergés étaient entre ses mains, et, par son intermédiaire, entre les mains de la
secte, dont les principaux adeptes remplissaient ses bureaux. Les loges maçonniques formaient un vaste re'seau qui enlaçait la Russie tout entière, et ces loges étaient aussi entre les mains de la secte. Tout cela ne lui suffisait pas. Elle voulut avoir dans tout l'empire une organisation publique et officielle qui lui permît d'exercer partout sa propagande ; elle imagina dans ce but la Société biblique, dont le prince Alexandre Galitzin était encore président ; sous la pression du gouvernement, des sections de la Société biblique étaient créées dans toutes les villes, et tous les employés étaient officiellement invités à verser dans la caisse des contributions qui passaient pour volontaires. La Société biblique était une espèce d'Eglise laïque, sans hiérarchie, sans sacrements, sans dogmes nettement définis, mais avec des cadres qui permettaient aux sociétés secrètes d'exercer leur influence et leur action sur tous ses membres.
L'empereur Alexandre que la secte avait trouvé moyen de faire tomber dans ses pièges, et auquel elle avait dicté le traité de la Sainte-Alliance, avait pris les sociétés bibliques extrêmement à cœur. Les évêques russes s'étaient enrôlés avec empresse-
VIE DU R. P. FOLLOPPE. 55 ment dans l'association, et l'archevêque catholique, Siestrzencewicz, en faisait partie avec ses chanoines. L'Empereur désirait ardemment que les Jésuites y plissent également part. Le Père général répondit qu'il ne le pouvait pas. — Comment '.'' Votre archevêque..— Nous ne pouvons pas en conscience. — Le Père général fut invité à donner des raisons par écrit, il rédigea un mémoire. L'Empereur en fut extrêmement mécontent. Des personnes bien disposées pour les Jésuites ne leur cachèrent pas que ce refus aurait des suites funestes. Le gouverneur de Mohilef le dit ouvertement au Père recteur du collège de cette ville. Un missionnaire bibliste, étant venu à Mohilef, y tint une réunion solennelle pour enrôler des associés. Le Père recteur refusade faire partie de l'association. Le gouverneur lui dit alors: - Oh! mon Père, comme j'en suis fâché pour vous! cela aura des suites plus graves que vous ne sauriez vous l'imaginer. »
Les illuminés, avec Galitzin à leur tête, exploitèrent le mécontentement de l'Empereur contre les Jésuites. Ils n'y auraient peut-être pas réussi, sans une circonstance particulière. L'Empereur avait l'habitude de visiter souvent une grande dame de
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Pétersbourg, polonaise et catholique. Pendant sa longue absence, les dispositions de cette dame avaient changé, et quand, après son retour, il alla lui rendre visite, il trouva la porte fermée ; il savait pourtant qu'elle y était. Il voulut savoir à quoi s'en tenir sur ce point, et il apprit que, dans l'intervalle de temps qui s'était écoulé depuis son départ , la dame s'était confessée et s'était adressée pour cela à un Jésuite. On profita de la colère de l'Empereur pour lui arracher le décret d'expulsion. Écoutons ici encore M. de Maistre : « L'ukase est parti du palais comme la foudre part de la nue ; l'empereur était en colère contre l'Ordre, chaque ligne le prouve» . ( Correspondance diplom., t. II. p. 156-157.)
C'est ainsi que les ennemis de la Compagnie travaillèrent, sans le savoir, à accomplir les desseins miséricordieux de la Providence divine.
Dans la nuit du 1er au 2 janvier 1816, (nouveau style), la police et la force armée firent irruption dans le collège, on s'empara de toutes les issues, [mis, sans avoir interrogé un seul Père, sans même leur dire les causes de cette invasion, on les garda à vue, tandis que le ministre de l'instruction pu-
bliqueet des cultes, prince Alexandre Galitzin, lisait au P. Brzozowski le décret d'expulsion. La nuit suivante, on dirigea tous les Pères sur Polotzk. On avait mis les scelle's sur leurs correspondances ainsi que sur leurs manuscrits ; on confisqua leurs meubles, leur bibliothèque, leur musée et leur cabinet de physique. (Voy. Crétineau-Joly, t. VI. p. 19, 2e édition.)
Le P. Folloppe se trouva donc transporté à Polotzk comme les autres. 11 y avait dix ans qu'il était dans la Compagnie. Par suite de son humilité et de son amour pour l'obscurité, il avait volontairement renoncé à subir les examens qui auraient pu lui assurer le degré de profès. Néanmoins, le Père général, prenant en considération sa rare vertu, lui ordonna de se préparer à faire la profession des trois vœux. 11 essaya encore de résister, mais, lorsqu'on lui eut représenté qu'il n'était pas permis de refuser le degré assigné par le général, il prit le parti d'obéir, et, le 2 février 1816, il prononça à Polotzk ses derniers engagements.
Nous avons vu les motifs qui rendaient urgente en France la présence de quelques Pères bien pénétrés de l'esprit de la Compagnie. Le P. Brzo-
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zowski, ayant réussi à obtenir des passeports pour le P. Folloppe et le P. de Grivel, se hâta de les faire partir pour Paris. Ils se mirent en route le 20 mars (1er avril) 181 G.