‹ Vie du P. Marc Folloppe, de la compagnie de JésusChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

SAINT-ÀCHEUL.

Le P. de Gorivière, qui avait fait sa profession dans l'ancienne Compagnie, e'tait né en 1735. Ii avait soixante et dix ans lorsqu'il e'crivit au P. Gruber pour le supplier de le conside'rer comme membre de la Compagnie. Le P. Brzozowski qui, dans l'intervalle, avait succe'dé au P. Gruber, acquiesça aux de'sirs du P. de Clorivière, mais il lui enjoignit en même temps de demeurer en France. En 1814, il le chargea de reconstituer la Compagnie en France et d'organiser la province. Ce fut lui qui reçut dans la Compagnie les Pères de la Foi et les jeunes gens qui se présentèrent à cette époque ; il créa successivement les collèges de Saint- Acheul, de Bordeaux, de Forcalquier, de Soissons, de Montmorillon , et de Sainte-Anned'Auray. Nous avons vu quels étaient à cette époque les éléments dont se composait la province

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naissante. Il fallait montrer aux Français qui étaient appelés à faire partie de la Compagnie quelques Jésuites dont on pût dire : inspiee et fac secundum exemplar; des hommes qui fussent, selon r expression d'un de nos Pères généraux, institution morïbus expression. Tel était le P. Folloppe, et, en le voyant arriver, le P. de Clorivière se hâta de le nommer recteur de la plus importante des maisons de la province à cette époque, celle de Saint-Acheul . Il n'est pas de tentatives que le P. Folloppe ne fit pour décliner cet emploi ; tout fut inutile, et il fallut obéir; il obtint cependant de n'avoir à s'occuper que de la Communauté. Le P. Loriquet fut chargé, avec le titre de principal, primariuSj de tout ce qui concernait les élèves, et des rapports avec le dehors. Pour le P. Folloppe, il se renferma à peu près exclusivement dans les fonctions de Père spirituel. Il aurait même désiré que le P. Loriquet en usât avec lui comme son supérieur. Il se présentait devant lui quand il devait sortir, pour en demander la permission. Cette conduite était d'autant plus méritoire qu'il y avait un grand contraste entre lui et le P. Loriquet. Il entrait dans les desseins de Dieu sur son ser-

VIE DU R. P. FOLLOPPE. 61 viteur, de l'éprouver par les souffrances pour augmenter ses me'iïtes et le purifier de plus en plus. Les maladies furent un des moyens que Dieu employa pour avancer l'œuvre de sa perfection. Nous avons vu que sa santé' avait e'te' gravement alte're'e en Allemagne. Le genre de vie qu'il avait mené' à Pétersbou rg l'avait fait tomber dans un état de langueur tel qu'il ne pouvait presque rien prendre de solide. 11 ne laissa pas de travailler, comme s'il eût joui d'une santé parfaite, mais avec une fatigue incroyable.

A son retour en France, il n'éprouva aucun soulagement. Il semblait qu'il y eût entre ses diverses infirmités une sorte d'accord pour le tourmenter successivement sans interruption. Il avait des maux de tête presque continuels, un de ses pieds était paralysé et ne lui permettait de marcher qu'en boitant, presque toutes les parties de son corps lui causaient quelque douleur. Les âmes qui sont l'objet des préférences de Dieu doivent passer par le creuset des tribulations. Elles n'ont pas manqué au P. Folloppe, et il était ingénieux à se mortifier en toutes choses, mais les mortifications ménagées par la Providence étaient celles qu'il estimait le plus,

parce qu'elles sont moins sujettes aux illusions de

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l' amour-propre. Pendant bien des anne'es , selon son propre témoignage, il n'a pas été un moment sans souffrances, et on n'a jamais remarque' en lui aucun signe d'impatience ou de tristesse, ni ces inégalités d'humeur dont il est si difficile de se pre'server dans les douleurs. C'était lorsque les siennes étaient plus aiguës qu'il montrait plus de gaieté, suivant la loi qu'il s'était imposée de faire le contraire de ce que demandait la nature.

Quelque difficiles à supporter qu'aient été ses infirmités continuelles pendant si longtemps, ses peines intérieures l'ont été bien davantage. Quoique la première partie de sa vie n'eût pas été exempte de ces sortes de peines, cependant les douceurs et les consolations y ont dominé; elles sont devenues plus rares dans la suite. Avec le temps, les opérations de la grâce devinrent en lui plus simples et plus spirituelles, et, la partie inférieure n'y ayant plus de part, au lieu des douceurs dont elle avait été comme enivrée, il se trouva souvent dans une privation absolue des consolations célestes. Comme, en même temps, il s'interdisait sévèrement toutes les satisfactions naturelles, il se trouvait dans un dénûment très-pénible à la nature.

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En outre, il passa par plusieurs états très-crucifiants. Il eut beaucoup à souffrir des scrupules. Dans des personnes peu e'claire'es, d'un esprit faux et irrésolu, les scrupules sont l'effet purement naturel des dispositions de l'àme. Dans le P. Folloppe, c'était une e'preuve à laquelle l'Esprit-Saint voulut le soumettre. Car, aux connaissances acquises par une éducation très-soignée, il joignait une grande solidité de jugement, et il avait toujours allié une grande liberté d'esprit à une rare délicatesse de conscience. On sait combien ces peines sont déchirantes, surtout quand elles viennent immédiatement de Dieu. Quel supplice en effet, pour une âme qui ne craint rien tant que de déplaire à son Dieu, de se croire à chaque instant dans la nécessité de l'offenser, quoi qu'elle fasse! Une autre épreuve, beaucoup plus terrible, fut celle des tentations contre la foi, et surtout contre la présence réelle, dont il fut assailli, malgré ses lumières peu communes en théologie. Les pensées qui avaient fait naître et qui entretenaient ses doutes et ses perplexités étaient toujours présentes à son esprit. En vain s'efforçait-il pour s'en délivrer de faire des actes de soumission à l'autorité de l'Église, le

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démon l'embarrassait dans mille subtilités qui donnaient à l'erreur les apparences d'une vérité presque évidente et le replongeaient dans des ténèbres plus épaisses et plus accablantes. Son tourment redoublait lorsqu'il fallait dire la sainte messe, et son directeur l'obligeait à la dire tous les jours. Les assauts étaient alors plus violents que jamais, surtout pendant et après la consécration. Quand il tenait dans ses mains la sainte hostie, il se présentait à son esprit des doutes horribles. Ce qui faisait son plus grand tourment, c'était l'incertitude où il était, s'il ne donnait pas de consentement. Ses peines allaient jusqu'à le jeter dans un affreux désespoir, dont une instigation secrète le portait à se délivrer, et l'esprit de ténèbres lui suggérait la cruelle ressource d'une mort volontaire. En se rappelant ces horribles angoisses, plusieurs années après qu'elles eurent cessé, il disait qu'il n'était pas étonné qu'il y eût des suicides ; que, dans l'état où il avait été plongé, il ne concevait pas comment on pourrait supporter la vie, si on n'était pas retenu par une force secrète, dont toutefois on n'a pas le sentiment, en sorte qu'on ne se voit soutenu au-dessus de l'abîme que parunfil. Il serait difficile de cou-

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cevoir tout ce qu'il a souffert pendant le temps que ces tentations ont dure'. Il est à remarquer que, tandis que son intérieur était le plus violemment agité par cette tempête, il s'acquittait de toutes ses fonctions avec une grande exactitude, et, dans ses rapports avec le prochain, il mettait la douceur qui lui était familière.

C'est ici le lieu de parler d'inquiétudes qu'il eut au sujet de sa vocation. Déjà pendant son séjour en Russie, il avait ouvert son cœur au P. Hochbichler sans aucune réserve ; il lui avait raconté, entre autres choses, le désir qu'ilavait eu d'entrer chez les Chartreux, comment il en avait été détourné par son confesseur, et comment ensuite il s'était trouvé dans l'impossibilité d'accomplir son premier dessein, lorsque la Révolution avait détruit les maisons des disciples de saint Bruno. Le P. Hochbichler, qui était un homme fort intérieur et fort expérimenté, lui dit qu'en effet il croyait que sa première vocation à la Chartreuse venait de Dieu, mais qu'il ne devait concevoir aucune inquiétude au sujet de sa stabilité dans la Compagnie , puisque, d'un coté, sa vocation à l'état religieux n'était pas douteuse, et que, de l'autre, il était dans l'impossi-

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bilité de se faire Chartreux. Cette décision avait calmé les inquiétudes du P. Folloppe, mais, à sou retour en France, lorsqu'il vit la Chartreuse de Grenoble rétablie, il se demanda si Dieu ne demandait pas de lui qu'il s'y rendit. Ce qui le confirmai! dans cette pensée , c'est que son extrême humilité faisait qu'il se considérait dans la Compagnie comme un membre inutile, à charge à la communauté, et incapable de rendre aucun service. Il écrivit donc au Père général pour lui demander l'autorisation d'aller finir ses jours à la Chartreuse. ]\ous n'avons pas la réponse du P. Brzozowski, mais il est certain que cette autorisation ne lui fut pas accordée, puisqu'il est mort dans la Compagnie.

Cet exemple peut donner une idée des tentations qui tourmentaient le P. Folloppe. Elles n'en étaient pas moins cruelles pour lui, à cause de la crainte dont il était pénétré de ne pas remplir la volonté de Dieu. Il avait alors recours à l'obéissance, et il y trouvait la fin de ses perplexités.

Cependant le grand âge et les infirmités du P. de Clorivière ne lui permettaient plus de gouverner la province. L'ami du P. Folloppe, le P. de Grive! avait été envoyé en Angleterre par le Père général

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en qualité de visiteur. Lorsqu'il eut terminé cette visite, il revint en France, ramenant avec lui le P. Simpson, auquel le Père général confia le gouvernement de la province de France, et qui garda auprès de lui le P. de Grivel, en qualité de Socius.

Ce changement eut lieu le 23 janvier 1818. Le P. Simpson, qui avait puisé en Angleterre les traditions de r ancienne Compagnie, et que Ton peut considérer comme le véritable fondateur de la nouvelle province de France, eût bien voulu maintenir le P. Folloppe à Saint-Acheul , mais voyant que ses souffrances augmentaient, et croyant que l'air du Midi serait plus favorable à sa santé que celui de la Picardie, il consentit enfin à lui donner un successeur, et, au mois de janvier 1819, il le fit partir pour Bordeaux.

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