LES FIDÈLES COMPAGNES DE JÉSUS
Dans le cours des siècles, la France s'était couverte de fondations et d'établissements créés par le zèle et la charité dont étaient animés les rois, le clergé, les particuliers et le public. Au dix-septième siècle revient l'honneur d'avoir donné naissance à un grand nombre d' œuvres chrétiennes, de pieuses associations et de communautés nouvelles consacrées à l'éducation de l'enfance, au soulagement des malades et de toutes les misères, ainsi qu'à la prière. La Révolution avait détruit tout cela et avait couvert le sol de ruines. Les plus mauvais jours avaient à peine passé, qu'un grand nombre d'àmes chrétiennes se mettaient à l'œuvre pour réparer le mal et relever les murs renversés du temple, dans la faible proportion de leurs forces.
Après la Restauration, la paix et la tranquillité dont on jouissait donnèrent une impulsion nou-
VIE DU R. P. FOLLOPPE. 69 velle à ces efforts; niais, il faut bien le remarquer, parmi les créations de cet ordre , Dieu ne bénit que celles qui ont été l'œuvre d'âmes qu'il a choisies et prédestinées à ces fondations, et cette bénédiction est ordinairement accompagnée de contrariétés et de tribulations, qui servent à purifier et à perfectionner les instruments que Notre-Seigneur veut employer, et qui ont en outre l'avantage d'éprouver et de consolider les fondements des établissements nouveaux.
Ce double caractère s'est retrouvé dans les origines des Fidèles Compagnes de Jésus, qui ont eu pour fondatrice une pieuse veuve, madame Marier Madeleine-Victoire Bengy de Bonnault d'Houet, la tante du P. Anatole de Bengy qui, le 2G mai 1871, tombait sous les coups des suppôts de la Commune de Paris.
Elle s'était placée sous la direction du P. Varin, qui ne pouvait douter de sa vocation à la vie religieuse, mais qui était lui-même fort préoccupé de la fondation d'une autre communauté, celle des Dames du Sacré-Cœur. Tantôt il encourageait les desseins de madame de Bonnault d'Houet, et tantôt il les arrêtait, pensant qu'elle devait renoncer à ses
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projets de fondation et entrer de sa personne dans
la communauté naissante du Sacré-Cœur.
Pendant que duraient encore ces doutes et ces perplexités, cette femme de bien résida assez longtemps dans la ville d'Amiens. Le P. Varin lui avait recommandé de se laisser guider par les conseils du P. Folloppe, et de lui communiquer ses projets. ( Vie du P. Varia, par le P. Guidée, p. 212 et 213, uote.) Le P. Folloppe prit le plus vif intérêt à cette affaire , il eut avec la pieuse veuve des entretiens fréquents et prolongés à ce sujet; plus tard, il lui écrivit plusieurs fois, comme on peut le voir dans la Vie de madame de Bonnault d'Houet, et, au témoignage de son historien, le P. Folloppe est le seul Jésuite qui n'ait jamais varié dans l'approbation qu'il avait donnée au projet de fondation.
L'expérience que le P. Folloppe avait de la vie intérieure et des voies de Dieu lui permettait de guider sûrement cette àme livrée aux plus cruelles perplexités. D'un côté, elle croyait reconnaître la volonté divine qui l'appelait à créer une œuvre destinée à sauver et à sanctifier un très-grand nombre eFâmes;de l'autre, effrayée par le sentiment de sa propre faiblesse et par les obstacles qu'elle voyait
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se dresser de tous côtés, elle craignait d'être le jouet d'une illusion et ne savait à quoi se résoudre; mais le P. Folloppe ne lui permettait pas de se laisser aller au découragement et la pressait d'accomplir ce que Dieu exigeait d'elle.
Comme nous l'avons dit, madame d'Houet avait été mise en rapport avec le P. Folloppe par h P. Varin, son directeur.
Mais laissons la parole à madame d'Houet; voici comment elle s'exprime dans un Mémoire historique sur les origines de la Société 1 : « Le P. Varin me dit : Maintenant je crois que le bon Dieu veut réellement quelque chose ; allez à Amiens, parlez-en avec les PP. Folloppe et Sellier; ils m'en écriront et nous déciderons ensuite ce qu'il faut commencer. Les deux saints Pères prièrent et firent beaucoup prier; ils en écrivirent ensuite au P. Varin, et voici sa réponse à peu près : Nous voici tous réunis dans un même avis, c'est que le lion Dieu veut quelque chose; je crois qu'il faut commencer en petit, afin
1 Nous devons la communication de ces extraits à la parfaite obligeance du R. P. Apollinaire de Valence, Capucin, et nous saisissons l'occasion de lui en témoigner ici publiquement notye reconnaissance.
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de mieux connaître ce qu'il veut. II ajoutait qu'il
fallait louer une petite maison où j'entrerais avec
une jeune personne qui s'offrait pour y venir avec
moi.
« Le P. Sellier et le P. Folloppe m'apportèrent cette lettre qui me causa un grand étonnement. Je leur dis que je ne pouvais pas comprendre que Dieu voulût réellement se servir de moi pour une œuvre semblable. Ces deux Pères m' ayant assuré qu'ils le croyaient cependant , je leur dis : Si cela est vrai, il faudra donc qu'il m'aide beaucoup ou plutôt qu'il fasse tout lui-même. Le P. Sellier leva les yeux au ciel et les y tint attache's longtemps; il les rabaissa ensuite et me dit : Oui, il le fera, mais non pas de la manière que vous l'entendez; c'est par la Croix, l'abandon et les humiliations qu'il y parviendra. Acceptez-vous ces moyens dont il se servira pour vous le faire exécuter? — «Je fus un moment interdite, mais je repris ensuite : Oui, mon Père, j'accepte cette voie; je ne refuse pas plus ces moyens que les autres et tout ce que Dieu chpisira pour nous. — 11 ajouta : Eh bien! puisque vous les acceptez, tout est fini et la chose aura lieu comme je vous dis. »
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Cela se passait au mois de janvier 1818. Mais bientôt madame d'Houet tomba dangereusement malade. Voici comment elle raconte cette maladie : « En deux jours, je fus à l'extrémité. Le P. Sellier arriva; je vis bien qu'il me trouva très-mal; il envoya chercher un me'decin. Lorsqu'il fut arrivé, je l'entendis qui dit au P. Sellier : On m'a appelé trop tard, il n'est plus temps. Le lendemain, j'étais plus mal encore; le médecin décida que je ne passerais pas la nuit; j'entendis quille disait aux Sœurs. Le P. Sellier m'administra et me prépara à la mort ; il m'apprit tout ce que je devais faire et dire dans ce dernier moment. Ensuite, il ajouta : Je dois vous dire franchement ce que je pense, vous ne mourrez pas de cette maladie ; vous savez bien que le bon Dieu a d'autres desseins et qu'il faut qu'ils s'accomplissent. — Je fus, je crois, aussi près de la mort qu'il est possible sans mourir. A minuit, je me trouvai un peu mieux, et le lendemain le médecin décida que j'en reviendrais. »
« Je fus longtemps sans sortir parce qu'il faisait un grand froid. Le P. Folloppe venait me voir souvent et me faisait de très-longues visites ; il me parlait toujours de Dieu et de tout ce que j'avais à faire
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pour moi-même et pour ce que Dieu demandait de moi. Un jour, il m'apporta les règles et le sommaire des constitutions des Jésuites. 11 me dit : Je suis si sûr que le bon Dieu veut que vous embrassiez cette règle, que je vous l'apporte, quoique la chose me soit généralement défendue ; copiez-la et n'en parlez pas, vous la trouverez lorsqu'il sera nécessaire. »
En agissant ainsi, le P. Folloppe ne manquait nullement à la règle; le pieux recteur de Saint- Acheul ne faisait qu'user des pouvoirs que lui donnait sa charge.
Madame d'Houet rencontra encore une foule d'obstacles sur sa route; elle fut obligée de s'en aller en Berri, d'où elle revint à Paris en octobre 1818. « C'est là surtout, dit-elle, l'époque où Dieu sembla me charger d'une plus grande croix que par le passé, par les épreuves de toute espèce où le P. Yarin , plusieurs autres et le bon Dieu lui-même me mirent jusqu'au moment où il me fut permis de commencer tout à fait... Le P. Folloppe, qui avait quitté Amiens, m'écrivit aussi pour me consoler et m'assurer que la chose arriverait , mais tout cela me servit de peu; je laissai la lettre du P. Folloppe sans réponse. -
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Néanmoins l'œuvre de Dieu s'accomplit au milieu des contrariétés et des difficultés; avant de mourir, madame d'Houet eut la consolation de voir la Société des Fidèles compagnes de Jésus solidement établie. La Socie'te' a surtout fait de rapides progrès en Angleterre, et à l'heure qu'il est une nombreuse jeunesse reçoit une éducation chrétienne dans les maisons de France, d'Angleterre et d'autres pays encore.
Le P. Folloppe ne s'est pas trompé en ne cessant d'encourager et d'appuyer la fondation d'une communauté religieuse qui rend d'éminents services à l'Eglise.