‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 14 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sa famille — Sa naissance et ses qualités natu relies — Ses études et sa vocation à la Compagnie de Jésus.

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E Père Vincent Huby tirait son origine de l'ancienne et noble maison de la Hubertière en Poitou, Un cadet de cette Maison vint en S Bretagne avecun prince de Guémené et s'y établit.

Ses descendants s'y sont distingués par leurs charges dans le Parlement, par le grand nombre de leurs alliances dans toute la Province et par la piété qui sem ble leur avoir été héréditaire.

Son aïeule était de la maison d'Épinefort qui se glo rifie d'avoir donné à l'Église St Aubin , évêque d'Angers. — Son père se nommait Jacques Huby, ~et sa mère Marguerite le ¥\o, tous deux solidement vertueux. Ils eurent sept enfants : deux garçons et cinq

filles. Deux filles furent Carmélites au monastère de Nazareth à Vannes. Trois furent mariées à trois gentilshommes de bonne maison. L'aînée à Monsieur de Bonastiez de Hennebond, la seconde à Monsieur de Kerlevarec de Broual et la troisième à Monsieur de Kerlouet de Camaber. L'aîné des garçons, Monsieur de Kerguen ou Ville Blanche, vécut fort chrétiennement dans le mariage.

Vincent fut le dernier de ces sept enfants, et ne vint au monde que plusieurs années après les autres.

Il naquit à Hennebond îe 15 de mai de l'année 1608 et fut baptisé dans l'Eglise de Paradis, qui est la paroisse de la ville. L'usage de la parole ne lui vint que fort tard, et il avait encore tant de peine à parler à dix et à onze ans qu'il ne pouvait presque se faire entendre. Sa langue depuis s'étant déliée, il lui demeura toujours quelque reste de ce défaut, de sorte qu'il bégayait en la prononciation de certaines lettres.

Il était bien fait, de taille au-dessus de la moyenne et avait l'esprit excellent et capable de toutes les sciences; un naturel tout de feu, mais avec cela, prudent et qui savait retenir ses saillies ; un cœur obligeant et porté à faire du bien à tout le monde, une âme grande, généreuse et ferme dans ses résolutions.

La grâce le prévint tellement, dès ses premières années, que ses inclinations le portèrent toujours au bien.

Il fit ses humanités au Collège de Rennes, où il eut l'avantage d'avoir pour Régent le Père Jean Rigoleu,

dont il fut depuis le disciple dans la vie spirituelle et le compagnon dans les missions.

Sous un si bon Maître, il ne fît pas de moindres progrès dans la piété que dans les lettres. La dévotion à la Sainte Vierge, qui est un si puissant moyen pour attirer à Dieu les âmes, fut pour lui une source de grâces, et rien ne servit plus à le préserver de la corruption du siècle, que les exercices qu'on pratique dans les Congrégations de Notre-Dame, établies dans les Maisons de la Compagnie de Jésus.

Son père, ayant appris qu'il voulait se rendre Jésuite, l'envoya à Paris pour faire son cours de philosophie dans un des Collèges de l'Université. Mais le changement de lieu ne changea rien à son dessein. Il en poursuivit l'accomplissement avec tant d'ardeur que le Père Pierre Coton, Provincial de la Province de France, cet homme si éclairé des lumières surnaturelles, se crut obligé de le recevoir dans la Compagnie sans attendre la fin de son cours, et prédit qu'il y persévérerait et qu'il en ferait un des meilleurs sujets.

Son entrée au Noviciat — ses emplois dans la Compagnie — le caractère de sa vertu — la détermination avec laquelle il se donne d'abord à Dieu — les principes fondamentaux de sa conduite— son détachement de la terre.

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E fut le 25^ jour de Décembre, fête de la Nativité de Notre-Seigneur, qu'il entra au Noviciat de Paris, l'an 1625, en la iS^ année de son âge. Il avoua, un peu avant sa dernière maladie, que Dieu l'avait appelé à la Compagnie par des mouvements extraordinaires et par des grâces fort sensibles ; qu'il y avait apporté un fond de bonne volonté et d'innocence et qu'il avait eu le bonheur d'y rencontrer les plus excellents Maîtres de la vie spirituelle, par la conduite et par les exemples desquels il s'était formé à la vie spirituelle et à la perfection religieuse.

Au sortir du Noviciat, il fit une année de rhétorique à Rennes, selon la coutume de ce temps-là; trois ans de philosophie à La Flèche, trois ans de régence à Vannes, quatre ans de théologie à Paris. Ensuite il fut un an Régent de Rhétorique, puis un an Préfet des classes à Vannes. Après son troisième an de Noviciat, qu'il fit à Rouen, il fut envoyé à Orléans régenter une basse classe, et il fit sa Profession solennelle le 8 Septembre, jour de la Nativité de la Ste Vierge, l'an 1643. — Les

huit années suivantes, les Supérieurs, voulant ménager sa santé, qui était faible et délicate, ne l'occupèrent plus qu'à la Préfecture des classes et à enseigner la Théologie morale à Orléans, puis à Vannes.

Il ne laissait pas de s'employer en même temps, de toutes ses forces, au salut des âmes, et son zèle l'obligea de se donner au Père Rigoleu pour l'accompagner dans les Missions. C'était l'emploi pour lequel il avait et plus de talent et plus d'inclination. Cependant on l'en retira pour l'appliquer au gouvernement, et on le fit Recteur du Collège de Kimper. Mais Dieu ayant fait connaître par les dispositions de sa providence que le ministère apostolique était son partage, on l'y remit et il revint à Vannes rejoindre le Père Rigoleu, après la mort duquel il passa ses trente dernières années dans la direction des Retraites.

Voilà le cours de sa vie, pendant laquelle on ne l'a jamais vu se relâcher de sa première ferveur. On remarqua toujours en lui un train uniforme et une continuelle application à procurer son avancement spirituel, à servir les âmes et à glorifier Dieu en toutes les manières possibles. C'est là son caractère et son éloge en abrégé, de l'aveu de tous ceux qui l'ont connu.

Il a fait lui-même, sans y penser, son vrai portrait dans ses écrits, et je puis assurer que sa vie a été une fidèle expression des belles idées de perfection qu'il avait conçues et qu'il nous a tracées. Les lumières qu'il recevait du Ciel étaient les règles qu'il suivait dans sa conduite et dans celle des autres. Il eut soin de les

marquer pendant les années qui précédèrent l'établissement de la maison de retraite, et, pour faire le tableau de ses vertus au naturel, je n'ai qu'à montrer la conformité de ses actions avec ses sentiments et avec ses maximes.

Ceux qui cherchent dans la vie des Saints une variété de grands événements et de faits éclatants, ne trouveront pas ici de quoi se satisfaire ; mais ceux qui cherchent ce que la vertu a de solide, ceux qui ont de l'attrait pour la vie intérieure, trouveront dans le Père Huby un homme solidement parfait, un homme vraiment intérieur, dont les sentiments porteront dans leur cœur les lumières et la ferveur dont son esprit et son cœur étaient remplis.

Le point principal d'où dépend le progrès spirituel des âmes, est la détermination avec laquelle d'abord on se donne au service de Dieu. 11 est rare qu'on n'arrive pas à la perfection quand on s'y est porté dès le commencement avec une volonté sincère, généreuse et entière. Telle fut la détermination du Père Huby. Il la marque en ces termes dans son règlement spirituel :

« Vouloir uniquement et souverainement être à Dieu , c'est-à-dire ne vouloir que cela, mais le vouloir de toute l'étendue de mes forces et en faire hautement profession, sans aucune vue intéressée, sans aucun respect humain. »

Pour s'affermir dans ce généreux sentiment, il ajoute : « Faute de prendre la vertu avec une résolution franche et absolue, on demeure toute la vie dans

une pusillanimité de cœur et dans des gênes d'esprit : au lieu que, se déterminant pleinement et professant franchement la vertu, l'on vit dans une sainte liberté, dans une douce paix avec tout le monde. On est toujours bien avec ses Supérieurs, et l'on ne se brouille avec personne, car, voulant toujours ce qui est de la vertu, et se comportant de la manière que la vertu le prescrit, on est inébranlable dans son fond de paix et l'on ne sent aucun reproche de sa conscience. Cela se voit dans les hommes parfaits et pleinement vertueux, tel qu'était le Père de la Court et qu'est le Père Hayneuve. Jamais je ne sortirai de mes petitesses et de mes bassesses, et je n'acquerrai jamais la liberté d'esprit et de cœur, la douceur, la franchise pour faire le bien, que par cette voie-là. — Ainsi, mon Dieu, autant que vous me sollicitez de vous donner pleinement mon cœur, autant suis-je déterminé à vous le laisser posséder et je le livre à votre amour, je le dévoue à vos desseins et je l'abandonne entièrement à la conduite de votre grâce. »

Cette détermination était universelle, s'étendant à tout sans réserve, soit dans la fuite du mal, soit dans la pratique du bien, ii Je dois, dit-il, être absolument déterminé à éviter tout le mal et à pratiquer tout le bien possible, mais bien plus à ne point faire le moindre mal qu'à faire le plus grand bien dont l'occasion se pourrait présenter. Ainsi, j'éviterai de toutes mes forces les plus petites fautes, et je m'éloignerai de toute sorte de mal avec toute la perfection possible, c'est-à-

dire promptement, sans délai ; pleinement, sans aucun reste de volonté ou d'affection pour le mal ; infiniment, c'est-à-dire avec une aversion extrême; purement, afin que Dieu seul règne en moi; et constamment, sans aucun retour vers le mal. De même, je pratiquerai, chaque jour, tout le bien qui se présentera, avec toute la perfection possible, c'est-à-dire promptement, sans paresse et sans remise ; pleinement, et non avec une demi-volonté; infiniment, avec une détermination d'en faire toujours davantage ; purement, sans aucune vue intéressée; constamment, sans me lasser, ni m'ennuyer, ni cesser, que je n'aie fait tout ce qui peut se faire dans l'occasion présente. »

Lorsqu'on lui marquait de l'étonnemcnt de lui voir faire avec plaisir des choses qu'on ne fait communément qu'avec peine, il répondait que rien n'est pénible à une volonté bien déterminée; que, généralement parlant, dans les choses ou il y a beaucoup de notre volonté, nous ne trouvons que peu ou point du tout de peine ; et qu'ainsi, ce que nous faisons pour Dieu, nous devons nous accoutumer à le faire de bon cœur, non pas tant toutefois pour éviter la peine, que parce que Dieu veut que nous ayons cette généreuse détermination de volonté à tout.

Les principes fondamentaux de sa conduite étaient deux dispositions dans lesquelles il s'étudiait de tenir toujours son âme : l'une de vide, l'autre d'élévation. « Ma conduite, dit-il, pour moi et pour les autres, consiste en deux points : l'un à l'égard du cœur, c'est de

le tenir dans un vide de toutes choses: là, il est en assurance, et hors de là, il est exposé au péché et aux tentations ; l'autre, à l'égard de l'esprit, c'est de le tenir dans un état d'élévation où il conçoive les choses conformément à la haute idée que Dieu me donne. Je tâcherai d'élever là toutes mes pensées, mais doucement et sans me faire violence, par une simple attention à la lumière divine. Je pratiquerai encore ces deux points de perfection quand il me faudra écrire ou composer quelque chose pour le service du prochain. »

Il se disait sans cesse : « Cœur vide de tout, hormis de Dieu, sous peine de perdre Dieu. » C'étaient là les deux pôles sur lesquels roulait toute sa conduite spirituelle ; ce vide l'établissait dans le dégagement des créatures, dans l'humilité, dans la pureté du cœur, dans la paix et dans la liberté intérieure. Cette élévation le mettait en état de s'unir à Dieu et de recevoir de Dieu l'impression de son Esprit, pour travailler à sa gloire.

Voyons en détail comment il a pratiqué ces vertus ; et, pour commencer par le dégagement, le modèle qu'il s'en proposait était l'état des âmes séparées de leur corps et celui des âmes bienheureuses. « Voilà, dit-il, où je dois aspirer. Pourquoi m'attacher pendant la vie à ce que la mort me ravira ? Pourquoi aimer dans le temps ce qui ne me sera rien dans l'éternité? Il faut, autant que je le pourrai, avec le secours de la grâce, conserver mon cœur et mon esprit aussi dégagés des choses de la terre que si j'étais dans le Ciel. C'est ce qu'expriment et à quoi m'mvitentces paroles de l'Orai

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son Dominicale : Fiat vobintas tua sic ut in cœlo et in terra. »

Jamais on n'a pu remarquer en lui aucun de ces attachements qui sont si naturels aux hommes , pour euxmêmes, pour l'honneur et pour l'estime du monde, pour les emplois qui flattent leurs inclinations, pour leurs aises et pour leur santé, pour leurs parents et pour leurs intérêts. Il s'était détaché de tout cela par un esprit d'anéantissement, en vue de celui qu'a pratiqué le Verbe incarné. Il considérait que les voies qui conduisent au saint anéantissement sont la pauvreté, l'abjection, les souffrances; que le Père éternel les choisit pour son Fils lorsqu'il l'envoya au monde sauver les hommes ; que le Fils de Dieu les prit pour son partage durant sa vie mortelle, et qu'il les a laissées en héritage à ceux qui veulent le suivre dans son état d'anéantissement. Il se sentait appelé à cet état par un puissant I attrait, qui lui faisait aimer tout ce qui pouvait contri- ; buer à l'anéantir aux yeux du monde. Comme toutes ' les créatures ne lui étaient rien, il voulait n'être rien à I aucune créature que selon les desseins de Dieu. « Les j deux dispositions où je dois m'établir, dit-il, sont l'anéantissement de moi-même et le désir d'aimer Dieu. N'admettre point d'autre désir que le désir de Dieu en moi par l'anéantissement de moi-même : et le désir de Dieu dans tout le monde par l'augmentation de sa gloire- Voilà mon unique désir, mon unique joie, mon unique affaire. — Je dois faire état d'être entièrement anéanti dans la Compagnie. N.-S. m'inspira fortement cette

pensée lorsqu'étant encore à Quimper, je sus que je devais venir à Vannes. Il me fit voir clairement, et plusieurs fois, que je devais toujours avoir du dessous dans les affaires, et que tous les autres doivent avoir le dessus dans les avis, dans les emplois, en toute rencontre. »

Ce sont là ses sentiments, en voici la pratique. — Il ne pouvait souffrir qu'on lui marquât de l'estime, de l'affection, de la reconnaissance, ni qu'on lui donnât la louange d'aucun bien qu'il eût fait, ni qu'on prît ses intérêts; il ne parlait jamais de lui-même, ni de ce qui le concernait, ni de ce qu'il avait fait, ni des grâces qu'il avait reçues de Dieu. — Il n'avait point d'intérêt propre. Il n'en connaissait pas d'autre que celui de Dieu et celui des âmes. Monseigneur François d'Argouges, évêque de Vannes, a témoigné qu'il le trouvait toujours ardent pour toutes les œuvres qui regardaient la gloire de Dieu, mais que, s'il venait à toucher quelque affaire qui le regardât lui-même, il paraissait insensible et ne répondait rien.

Fondateurs des Retraites

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