CHAPITRE TROISIEME
Son humilité — Son détachement de ses parents et de ses amis — Sa mortification — Son amour pour la pauvreté — Son obéissance et sa régularité — Son abnégation intérieure — Sa pureté de cœur — Sa paix intérieure et sa
, liberté d'esprit — Sa conformité à la volonté de Dieu — Son recueillement — Sa fidèle dé pendance de la grâce — Son oraison — Sa prudence — Sa sainte simplicité — Son amour pour Dieu — Sa charité pour le prochain.
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Ien que le Père Huby fût uni si étroitement avec Monsieur de Kerlivio, et qu'ils se communiquassent l'un à l'autre tous leurs desseins pour la gloire de Dieu, cependant il ne parlait non plus à Monsieur de Kerlivio qu'aux autres de ce que la grâce opérait en lui. On peut assurer que son intérieur n'a point été connu des hommes. S'oublier et s'anéantir était sa continuelle étude. Il ne cessait de dire : « Effaçons-nous dans l'esprit et dans le « cœur de tous les hommes et dans nous-mêmes, pour y « peindre Jésus et Marie. »
Quoiqu'il ait fait, comme il est dit ci-après , quantité de saints établissements pour la gloire de Dieu, jamais on ne lui a ouï dire qu'il en était l'auteur.Son zèle, tout ardent qu'il était, cédait à son humilité, et dans les occasions qui se présentaient de faire le bien, s'il y avait de l'éclat, il procurait adroitement qu'il se fît par d'autres plutôt que par lui , afin qu'on ne lui en attri-
buât point la gloire , ne cherchant uniquement qu'à demeurer caché dans son néant, conformément aux règles qu'il s'était prescrites.
« Dans le bien que je pourrai faire, ou à quoi je » pourrai contribuer pour la gloire de Dieu, je m'étu- » dierai à ne point paraître, s'il est possible, et je pro- » curerai que les autres paraissent, et que les choses se » fassent par eux. Ce qui me convient, est de paraître » dans les occasions de confusion, et de me cacher dans » les occasions d'éclat : n'éviter jamais celles-là, ne me » produire jamais en celles-ci ; faire sans cesse un sin- » cère aveu de mon impuissance et de mon indignité » pour toutes sortes de biens, et principalement pour les » services spirituels qu'on peut rendre au prochain, re- » connaissant que,de moi-même, je ne puis lui en rendre » aucun et que je ne mérite pas que Dieu m'en donne » le pouvoir. Aussi, quand il sera question d'aider les » âmes, je céderai volontiers à ceux qui voudront le » faire, et j'estimerai heureuses les âmes qui seront ai- » dées par d'autres que par moi. J'en serai bien aise, » étant persuadé que les autres les aideront mieux que » moi pour la gloire de Dieu et pour le bien.»
<<: Voici mon partage, dit-il ailleurs : le néant, céder, avoir le dessous, voir les avis, les desseins des autres préférés aux miens ; faire le plus de bien qu'il me sera possible et ne paraître que le moins que je pourrai ; me réjouir d'être estimé sans sagesse, sans pouvoir, et de n'avoir effectivement aucun crédit ni aucune autorité : aimer la dépendance comme un empire, être si cruel
que je ne sois pas moi-même avec moi-même, mais que Dieu soit seul avec moi. — C'est là la mort et la vie que Dieu demande de moi. »
De toutes ses saintes résolutions, on ne lui en a vu garder aucune plus exactement que celle-là.
Lorsqu'étant Recteur au Collège de Quimper en 1651, il eut obtenu, de Monseigneur René du Louët, la permission d'ériger dans son diocèse l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, il engagea un Père Capucin, qui prêchait alors dans la Cathédrale, à la publier, et il eut la joie que, sans qu'on fît mention de lui, cette sainte association fût reçue avec ferveur, chacun à l'envi prenant un billet où étaient marqués le jour et l'heure de son adoration pour le mois de Septembre.
Il publia depuis lui-même, en divers diocèses, cette excellente pratique de dévotion, sans jamais faire connaître que ce fût une des inventions de son zèle.
Il demandait à Dieu, comme une grâce précieuse, d'être humilié. — «Que chacun, dit-il, vous demande ce qu'il lui plaira, mon Jésus ; pour moi, ie vous demande mon entier anéantissement, et que mon partage soit d'honorer vos divines humiliations par les miennes. »
Il appréhendait comme un redoutable châtiment d'être applaudi et honoré. « Punissez mon orgueil. Seigneur, dit-il; il est juste que j'en porte la peine. — Mais punissez-le, je vous conjure, non en lui donnant ce qu il désire, mais en l'en privant, car le lui donner, c'est l'abandonner au mal, et l'en priver, c'est le détruire et me réduire à mon devoir. »
Une des lois de sa conduite était de se garder de la moindre vanité comme d un blasphhue, et la connaissance qu'il avait de son néant et de ses misères le tenait dans une continuelle défiance de lui-même, et lui faisait dire sans cesse : « Mon Dieu, gai^des-nioi de moi-même et gardez-vous de moi ».
Fondé sur ces généreux sentiments de mépris de soi-même et du mépris du monde, il ne considérait nullement dans les emplois ce qu'il y avait d'honorable ou de commode. Il n'y regardait que la seule volonté de Dieu. Il jugeait même que les plus ravalés lui convenaient le mieux, et il ne demandait point à Dieu d'y réussir. Il étatt content de n'y avoir aucun succès. Voici comment il s'explique là-dessus :
« La conduite de Notre-Seigneur m'est une grande instruction pour tenir mon esprit toujours humble et en paix au sujet de mes emplois pour le prochain. »
« 1° Le grand nombre d'années que Notre-Seigneur a passées dans la Retraite, et le peu de temps qu'il a conversé avec les hommes m'apprend à être content de n'avoir que peu ou point d'emplois à l'égard du prochain, quoique les autres en aient beaucoup. — 2° Le train commun qu'il a choisi, le peu qu'il a voulu avoir de vogue dans ses prédications, auprès de ce qu'il en pouvait avoir, le peu de personnes qu'il a prises à diriger, me doit faire agréer de petits emplois, d'être peu suivi, et de n'avoir qu'un petit nombre d'âmes à conduire, quoique d'autres aient les emplois les plus considérables, qu'ils aient la vogue, qu'ils aient les personnes de
qualité et de vertu, et en grand nombre. — 3^ Comme Notre-Seigneur en tout cela ne regardait que la volonté de son Père, je ne regarderai aussi que la volonté de Dieu dans le temps de mes emplois, dans le nombre et dans la qualité des personnes auxquelles il voudra que je rende service.
<< 4° Enfin, comme les prédications et les instructions de Jésus-Christ, toutes divines qu'elles étaient, n'eurent leur effet qu'en peu de personnes, je consens volontiers que mes travaux ne portent pas grands fruits. J'en abandonne à Dieu tout le succès, méjugeant indigne d'être favorisé de ses bénédictions. »
Son anéantissement s'étendait jusqu'à l'état de la grâce et à celui de la gloire, où il se soumettait à être au-dessous de tous les autres.
« Comme pour l'extérieur, dit-il, je me dois tenir dans le lieu et dans l'emploi où l'on m'a mis, parce que c'est là l'ordre de Dieu, duquel il ne faut pas me soustraire, de même pour l'intérieur, je me dois tenir dans l'état où Dieu me veut, étant content d'en voir d'autres plus avancés que moi dans la grâce, et qui, par conséquent, seront au-dessus de moi dans la gloire. »
« Je dois être convaincu que j'ai mérité l'enfer, que la place qui m'appartient dans l'enfer, c'est la plus basse, que si je vais en Purgatoire, j'y aurai la dernière place et j'y serai le plus délaissé, le plus tourmenté et pour plus longtemps ; que si Dieu me fait la grâce de me mettre au Ciel, j'y serai le dernier et au-dessous de tous les autres Bienheureux. Ainsi ma place dans ce monde
doit toujours être la dernière, et je dois m'y tenir constamment, sans jamais en sortir, quelque emploi que j'aie et quelque succès qui m'arrive, Je suis le dernier de tous en vertu , en prudence, en mérites, en toutes sortes d'avantages , et comme je dois être bien aise que l'ordre soit gardé en tout, j'aurai de la joie de voir que les autres me soient toujours préférés. »
« Puisque dans tous les états, je me reconnais pour le dernier des hommes, je dois agréer de n'avoir à traiter qu'avec les personnes les plus grossières et les plus disgraciées, me regardant toujours comme moindre qu'eux, m'estimant bien heureux de les servir, et les servant très volontiers en tout ce que je pourrai. »
C'est là ce qu'on lui a vu pratiquer en toute rencontre. Il marquait plus de joie dans les mauvais succès que dans les bons, et quand il apprenait une mauvaise nouvelle, quand il lui était arrivé quelque contradiction, quelque événement fâcheux ou contraire à son attente, ou à ses desseins, on le voyait avec un visage ouvert, et avec une sainte gaieté, aller se mettre à genoux dans son oratoire, et dire plusieurs fois : Dieu soit béni, réciter le Te Deinn, et remercier Dieu de ce qu'il l'anéantissait en renversant ses desseins.
Quoiqu'il eût un si grand nombre de parents, presque tous considérables, et qui pouvaient lui faire honneur, il ne parlait non plus de ses parents, que s'il n'en avait point eu, et il était si dégagé de leurs intérêts, qu'on ne l'a jamais vu se mêler de leurs affaires temporelles. Il allait en cela jusqu'à une espèce de dureté,
que j'ai admirée en diverses rencontres et qui m'a fait quelquefois lui dire, que quand on avait besoin de lui, il n était pas avantageux d'être son parent.
Les personnes avec lesquelles la grâce l'avait lié d'une sainte amitié lui étaient plus chères que celles qui le touchaient de parenté. Il eut toujours partout beaucoup de ces sortes d'amis, dans la Compagnie et hors de la Compagnie. Mais bien qu'il prisât extrêmement l'avantage de cette sainte liaison, il était pourtant si détaché de ses amis que quand quelqu'un lui manquait de correspondance ou se séparait de lui, il s'en faisait un sujet de joie, et si tous l'eussent abandonné, il eût compté cet abandon parmi ses bonnes aventures.
« Quand on est sans emploi et sans honneur dans le monde, dit-il, on est regardé comme inutile et l'on est facilement oublié de ses amis. O la bonne fortune ! le grand secours pour conduire une âme à Dieu que d'être méprisé de ses amis! Il nous est plus avantageux que nos amis nous soient un sujet d'affliction que d'affection. En les perdant, nous perdons un grand appui de l'amourpropre. A la vérité, cela est rude à la nature, car, comme l'attachement que l'on a pour ses amis, surtout quand ils sont vertueux, semble la plus spirituelle et la plus raisonnable de toutes les affections, Tanéantir pour l'amour de Dieu, c'est faire à Dieu un grand sacrifice, et il le demande des âmes qu'il a destinées à une grande perfection. J'estimerai donc les occasions où il y a plus d'abandon et plus de perte de moi-même, et je les embrasserai de tout mon cœur, comme celles où je puis
faire de plus grands progrès et mieux pratiquer l'amour de Dieu et la confiance en Dieu. »
La rigueur avec laquelle il traitait son corps montrait assez combien il en était détaché. Ceux qui l'ont observé de plus près dans les divers temps de sa vie, ont souvent témoigné qu'ils n'avaient connu personne qui fût plus dur à lui-même.
Les disciplines qu'il prenait la nuit étaient si longues, si rudes, que ses voisins en étaient effrayés. Jamais, ni pour le travail excessif des missions et des retraites, ni pour ses infirmités, ni pour son grand âge, il ne se dispensait des jeûnes de l'Eglise, ni des abstinences ordinaires de la Compagnie, et il jeûna encore le carême à la fin duquel il mourut.
Les dernières années de sa vie qu'il était travaillé de continuelles douleurs de rhumatisme , il ne laissait pas la nuit de mettre dans son lit, sous ses épaules, une planche qui faisait que son repos devenait un tourment. Loin de chercher du soulagement dans le travail des Missions et des Retraites, il n'était pas possible de lui faire accepter ceux qu'on lui offrait.
On ne pouvait remarquer qu'il cherchât en rien son plaisir et ses commodités, qu'il regardât aucun objet par curiosité, qu'il demandât des nouvelles, même des choses les plus intéressantes. On ne pouvait connaître ce qu'il aimait naturellement ou ce qu'il n'aimait pas ; ce qui était à son goût ou ce qui n'y était pas. Tout lui était bon, chaud ou froid, bien ou mal assaisonné, commode ou incommode. Il prenait tout également, ne se
plaignait jamais de rien, et quelque adresse qu'il eût à se cacher, il était aisé de voir qu'il se mortifiait en toutes choses, et qu'il n'accordait à ses sens aucune satisfaction qui flattât leur inclination.
Sa mortification allait jusqu'à combattre les instincts de la nature, dans les choses même indifférentes. « Il faut, dit-il, que j'apporte toute la diligence possible, afin que ce ne soit point la nature, mais la raison et la grâce qui parlent et qui agissent en moi ; comme quand on dit, par exemple : Je me trouve mal, j'ai mal à la tête, j'ai bien couru... c'est la nature et non la raison qui parle ainsi, et tandis qu'on parle de la sorte, on est dans la bassesse de la nature. Gardant bien cette maxime, je retrancherai beaucoup d'inutilités, qui souillent le cœur et qui empêchent la paix de 1 ame et le recueillement. »
Dans les choses nécessaires à l'entretien de la vie, il pratiquait l'abnégation d'une manière fort parfaite. « Il faut, dit-il, que je fasse les actions corporelles, telles que sont boire, manger, me chauffer, me divertir, non plus d'une manière corporelle et grossière, c'est-àdire avec empressement, avec altération sensible ; mais spirituellement, c'est-à-dire sans altération sensible et comme insensiblement, ainsi que S^ Paul veut que ceux qui se servent du monde s'en servent, comme s'ils ne s'en servaient pas, c'est-à-dire d'une manière dégagée. De cette sorte, ces actions ne diminueront point l'état de l'âme, qui demeurera toujours dans sa disposition spirituelle et paisible, capable de recevoir les grâces et les lumières divines. »
S'il eût eu pour sa santé ces égards que l'amour-propre inspire communément aux hom.mes, il ne se fût pas donné aux missions et aux retraites comme il le fit ; car il n'avait presque point de santé quand il commença de s'appliquer à ces ministères si laborieux. Mais le courage qu'il eut de se sacrifier pour le salut des âmes, mérita que Dieu lui donnât des forces comme surnaturelles pour travailler jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, autant lui seul que deux ou trois fervents ouvriers.
L'esprit de mortification lui faisait souffrir en silence ses indispositions corporelles, ne les déclarant que quand il ne pouvait plus les cacher et qu'il se croyait obligé d'y remédier. Il était le malade le plus commode du monde. Il ne se plaignait que de ce qu'on avait trop soin de lui. Je l'ai vu dans de longues et périlleuses maladies. C'était alors que ses vertus éclataient le plus, et surtout sa patience, son égalité d'esprit, son humilité et sa dévotion. Il répondait à ceux qui lui témoignaient de la compassion : Mes moments les plus douloureux sont les moments les plus précieux.
Quand on le priait de se ménager un peu pour conserver sa vie, si utile au public, il disait en souriant qu'on avait souvent donné le même conseil au Cardinal de Bérulle, et que ce saint homme répondait à ses amis, tantôt , que nos corps étant de nature à être usés , ce nous est un grand bonheur qu'ils le soient pour le service de Dieu, tantôt , qu'il n'était pas assuré que Dieu voulût qu'il vécût longtemps, mais qu'il savait bien
que Dieu voulait qu'il s'employât aux œuvres auxquelles sa providence et l'obéissance oula charité l'engageaient. Ces deux beaux sentiments du cardinal de Bérulle lui plaisaient extrêmement, et il avait accoutumé de les rapporter quand on lui reprochait qu'il ne se conservait pas assez. Il était si peu attaché à la vie, qu'il se tenait prêt de la perdre à chaque moment.
« Je veux, dit-il, qu'il n'y ait pas un moment de ma vie, où je ne sois dans un sincère acquiescement à mourir, si Dieu le veut, et à mourir de la manière qu'il voudra. Dieu demande de moi que je me tienne dans chaque moment de ma vie comme dans celui de ma mort, avec autant de dégagement des créatures, avec autant de droiture que j'en voudrais avoir si j'étais dans cette extrémité. Il faut que je juge des choses comme j'en jugerais alors, que je prenne les sentiments que j'aurais, enfin que je fasse état que je suis toujours au dernier moment de mon agonie et que je me garde de mes ennemis avec la même vigilance, que je m'abandonne à Dieu avec la même sincérité que je le ferais alors. »
« Je tâcherai de m'établir dans une disposition d'esprit pareille à celle du Père Jean de la Court, qui faisait, disait-il lui-même, ses bons propos avec une telle détermination, qu'il se trouvait tel dans l'occasion qu'il avait été à l'oraison. De même, je veux être à tout moment, et en toute rencontre, tel que je voudrais être à l'heure de la mort. Je veux toujours être soumis à toutes les saintes volontés de Dieu, comme si j'étais à la dernière heure de ma vie. Je veux consacrer à Dieu
tous mes moments avec la même fidélité que si chacun était le dernier. »
L'amour de la pauvreté l'avait dépouillé de tout ce qui ne lui était pas absolument nécessaire. Il prenait, comme un pauvre, ce qu'on lui donnait, sans y jamais trouver à redire, et sans demander autre chose, sans faire aucun choix. Sa chambre, son lit, ses habits, tout ce qui était à son usage, ressentait la pauvreté. Jamais il ne tira aucun avantage de la supériorité de la maison de retraite pour son accommodement. Jamais il ne permit qu'on lui donnât rien de particulier. Il croyait que le commun était encore trop pour lui, et si la charité de ses Supérieurs n'eût veillé sur ses besoins, il se serait laissé manquer de beaucoup de choses. Mais l'obéissance mettait des bornes à sa mortification et à sa pauvreté.
C'était à cette vertu qu'il soumettait la pratique de toutes les autres, et l'obéissance avait sur lui tout pouvoir. Il était comme un enfant entre les mains de ses Supérieurs, toujours prêt à exécuter leurs ordres, à suivre leurs sentiments et à quitter les œuvres les plus glorieuses à Dieu, du moment qu'il aurait connu qu'ils ne les agréaient pas. Cette soumission, a paru en plusieurs rencontres, où il ne faisait pas un petit sacrifice.
Quant à l'observance régulière, la regardant comme l'accomplissement de la volonté de Dieu, il s'y attacha toujours avec une exactitude si ponctuelle et si constante, que son exemple était un puissant motif de régularité à tous ceux de la maison.
Ce n'était pas seulement à l'égard des Supérieurs qu'il pratiquait l'abnégation de sa volonté et de son jugement propre. Il le faisait généralement dans toutes les occasions qui se présentaient, et celles qui étaient les plus mortifiantes lui étaient les plus chères, parce qu'il savait que là où il y a moins de notre volonté, il y a ordinairement plus de celle de Dieu. « Je dois, ditil, me tenir toujours hors de ma propre volonté, afin que la volonté de Dieu règne toujours en moi. »
Il eût été naturellement assez ardent à soutenir ses sentiments. Mais il avait gagné sur lui-même de ne contester jamais. Il se contentait de proposer ou la vérité ou son opinion, et puis, s'il voyait qu'on ne s'y rendait pas, il n'insistait pas davantage.
Il ne fit jamais, non pas même par divertissement, aucune étude ni aucune lecture curieuse , et il ne permettait à son esprit et à son cœur de se satisfaire en rien qui fût inutile à son avancement spirituel ou au service des âmes. C'était une de ses règles de perfection « de laisser tomber le goût des satisfactions humaines et de recevoir volontiers celui des humiliations, des contradictions et des peines. »
« Ma conduite, dit-il, à l'égard des choses qui flattent ou qui choquent les sens et l'esprit, est de m'établir dans le degré de dégagement des unes et d'acquiescement aux autres, que Dieu me fait connaître qu'il veut de moi, dégagement qui élève le cœur au-dessus de tout ce qui plaît naturellement, acquiescement qui abaisse le cœur au-dessous de tout ce qui déplaît. »
Par ce dégagement et par ce vide de tout, il avait acquis une pureté de cœur, une paix et une liberté parfaites. Car le cœur est pur, il est tranquille, il est libre, quand il n'a rien de contraire à Dieu, qu'il est soumis à sa grâce et qu'il ne tient à rien. Ce qui fait l'impureté du cœur, ce qui le trouble et ce qui le rend captif, c'est le péché, ce sont les recherches de l'amour-propre, ce sont les affections et les mouvements qui viennent du dérèglement de la nature. Voilà ce qui bannit du cœur la grâce, ou qui, se mêlant avec elle, empêche ou affaiblit ses effets.
Le Père Huby avait une si grande tendresse de conscience, et tant de vigilance à garder ses sens et son cœur, qu'il ne commettait point de fautes avec vue, et quand elles lui échappaient par les premiers mouvements d'un naturel tout de feu, dès qu'il les avait reconnues, il les expiait dans le feu de l'amour divin, et puis il n'y pensait plus jusqu'au temps de son examen et de sa confession, exercices qu'il faisait avec cette exactitude et avec cette humble componction, que les saintes âmes ont accoutumé d'y apporter.
Il marque deux manières de profiter de ses fautes : « Une faute que j'aurai faite, dit-il, doit m'en faire éviter plusieurs autres. J'aurai eu, par exemple, du rebut pour quelqu'un. De là, je tirerai instruction, résolution, pour être doux et humble envers tous. De plus, après avoir fait une faute contre quelque vertu, j'en tirerai un motif d'avoir un plus grand éloignement de la faute et plus de ferveur pour la pratique de la vertu ; de la
charité par exemple, de l'humilité, de la patience, etc. » Sa manière de résister aux premiers mouvements des passions était fort généreuse. « Dès qu'une passion, dit-il, veut agir sur l'esprit, il faut qu'avec l'aide de Notre-Seigneur, je m'élève infiniment au-dessus, et que je me tienne ensuite constamment dans une élévation d'esprit et de cœur, hors de la portée des désirs et des craintes, des inconstances et des faiblesses humaines.»
La paix intérieure et la liberté d'esprit étaient le point de sa conduite auquel il donnait le plus d'attention. Sa doctrine et sa pratique s'accordaient parfaitement en cela. C'était : 1° de veiller sur tous les mouvements de son cœur, pour les soumettre à la grâce ; 2° d'éviter l'empressement et la précipitation dans les actions ; 3° de retrancher toutes les réflexions inutiles ; 4*^ de ne chercher purement que Dieu et sa sainte volonté en toutes choses ; 5° de ne tenir à rien hors de Dieu et hors des desseins de Dieu ; 6° de n'envisager les divers événements de la vie que dans les desseins de Dieu et dans les ordres de sa providence. « Quand je ne chercherai que Dieu, dit-il, tout le reste ne me donnera ni joie ni peine. »
« Pour jouir d'un parfait repos, il faut être tout à Dieu. Jusqu'à ce que je me sois entièrement donné à Dieu, comme je serai toujours partagé, j'aurai toujours de l'inquiétude.
« Dans toutes mes entreprises j'agirai sans empressement, avec paix et avec liberté d'esprit. Je ne négligerai rien et en même temps je serai content de ne réussir
en rien. Dès le commencement d'une affaire, je serai disposé à ne la voir non plus réussir après toutes mes diligences, que si je n'y avais apporté aucun soin.
« Quand je viendrai à sortir de mon état de paix et de sainte liberté par quelque faute, par quelque précipitation ou par quelque embarras, je m'y remettrai doucement et pleinement et je tâcherai d'y demeurer jusqu'à l'éternité, sans me laisser aller ni à la joie ni à la tristesse parmi les divers accidents de cette vie.
i Je regarderai les choses extraordinaires, soit agréables, soit fâcheuses, telles que sont les avantages ou les pertes, les bons ou les mauvais succès, du même œil que les ordinaires, et je ne me laisserai non plus émouvoir pour les unes que pour les autres.
« J'aurai la même disposition à l'égard des choses futures ou des choses présentes, les regardant sans émotion, comme déjà passées.
« Je prendrai aussi le sentiment du Père Charles de Condren qui disait que, quand on sent de la joie pour quelque bon succès, il faut la réserver pour un mauvais, lorsqu'il plaira à Dieu qu'il arrive. »
Voilà quelques-unes de ses règles pour conserver la paix de son cœur. Mais le fondement qui le rendait inébranlable, c'était la conformité à la volonté de Dieu. Sa première vue en toutes les choses qui dépendaient de lui, était d'y reconnaître la volonté de Dieu, et, l'ayant reconnue, de s'y attacher de toutes ses forces et de lexécuter dans toute son étendue. Quant à ce qui ne dépendait pas de lui, il l'abandonnait à la volonté de
Fondateur des Rets-aites. ^
Dieu, absolument et sans réserve ; et lorsque les choses étaient arrivées, il y adorait la volonté de Dieu, avec une humble soumission ; il y embrassait la volonté de Dieu de tout son cœur. C'était là sa grande dévotion qu'il communiquait à tout le monde. Il ne parlait de rien plus souvent que de la résignation et de l'abandonnement à la volonté de Dieu. Il ne goûtait rien avec plus de douceur que la dépendance de la volonté de Dieu ; et considérant que nulle puissance, ni de l'enfer, ni de la terre, ne pouvait le tirer de cette dépendance, il s'y tenait dans un tranquille repos, comme dans son élément.
« Je n'aurai, dit-il, d'attachement que pour la volonté de Dieu, et que de l'indifférence pour tout le reste.
« Le terme de toutes choses est la volonté de Dieu. Comme elle se présente en toutes choses, c'est d'elle que je dois me nourrir. C'est en elle que je me dois éternellement reposer, comme dans mon centre, de quelque façon que tout aille.
« En vue de la volonté de Dieu, mon repos doit être dans la privation des biens et dans la souffrance des maux. »
Il avait un secret particulier pour rendre la paix de son âme plus intime, plus étendue et plus durable. C'était d'agir plus par le mouvement du cœur, que par l'application de la tête ; plus par l'onction du St- Esprit j que par l'effet de l'esprit humain. Ce secret est excel- | lent, mais peu connu.
« Il y a, dit-il, une manière d'agir paisible et inté-
rieure, une. manière de prêcher et de parler qui vient du fond du cœur, sans bruit et sans empressement, avec paix et avec onction.
« Les effets qu'elle produit au dehors sont bien plus puissants. Elle fait de bien plus fortes impressions sur les esprits, qu'un long discours, où l'on aura employé beaucoup d'étude. Cette manière s'imprime dans le cœur, et fait que les auditeurs entrent dans les dispositions de celui qui parle.
« Comme j'expérimente dans mes oraisons, dans mes prédications, et dans mes entretiens familiers, que mon âme est d'autant plus paisible que les sentiments que j'ai, viennent davantage du cœur, et montent moins à la tête, je tâcherai désormais d'avoir aussi cette disposition à l'autel, et d'agir en toutes choses de cette manière. »
Lorsqu'il sentait quelque trouble, ou quelque émotion, il s'adressait à la Sainte Vierge comme à la reine de la paix, la priant de calmer son cœur.
Le recueillement était le fidèle gardien de toutes ces saintes dispositions. C'était une de ses maximes que, pour vivre heureux, il faut vivre retiré. Le temps de ses retraites était le temps de ses délices. Dans une des premières qu'il fit après son retour de Quimper à Vannes, il écrivait : « Je fais état que cette retraite de huit jours n'est que l'entrée d'une vaste solitude^ où je dois m'enfoncer de plus en plus, et m'aller perdre, de sorte que, si j'ai moins de solitude extérieure, à cause du commerce du monde, je dois entrer plus avant
dans la solitude intérieure, et vivre si seul en moimême et si séparé de toutes les créatures, qu'il n'y ait que Dieu seul qui habite en moi. Tandis que quelque autre chose que Dieu, y demeurera, mon cœur ne sera pas tout à Dieu. »
« Ce ne sont, dit-il, dans son règlement, ni les emplois extérieurs, ni les personnes avec qui je puisse vivre, ni les avantages de l'esprit qui peuvent donner la sainteté. Dieu dans mon cœur, où il est toujours, et mon cœur en Dieu, comme il doit y être : c'est là le fond et l'essence de la sainteté. C'est là que je dois me retirer, afin que Dieu y opère ce qui lui plaira, sans que j'interrompe son opération ni que je lui résiste. » Il appelait ce profond recueillement et cette réunion de toutes ses puissances en Dieu, son unité. C'était là une de ses maximes qu'il recommandait le plus aux âmes qu'il en jugeait capables. Unité de vue et de dessein, unité de pensée, d'affection et de désir, unité d'action. Quand il expliquait cette unité, il y faisait paraître un sens de grande étendue.
« Ma sainteté, dit-il, dans son règlement, et maféli. cité consistent en mon unité, c'est-à-dire à donner uniquement toute mon application à ce que je connais que Dieu veut présentement de moi, sans m'occuper du passé, ni de l'avenir, qu'autant qu'il est nécessaire pour mieux faire ce que Dieu demande de moi pour maintenant. »
Il observait encore en cela un point de grande perfection; c'est qu'en exécutant ce qu'il jugeait être de la
VIE DU PÈRE VINCENT HUBY. 'i^']
volonté de Dieu, et y appliquant toutes ses forces réunies dans le moment présent, il n'agissait que comme instrument de Dieu se tenant dans une continuelle dépendance pour recevoir le mouvement de l'Esprit de Dieu. «Jusqu'ici, dit-il, dans son règlement, c'est-à-dire plus de trente-cinq ans avant sa mort, il a fallu veiller pour me garder du péché. Il faut désormais veiller sur moi pour ne point troubler l'opération de Dieu dans mon cœur, ne la point empêcher, ne la point interrompre, ne la point affaiblir, mais par une soumission intime, paisible et constante, laisser opérer Dieu, détruire, bâtir, purifier, fortifier, animer, de la manière qu'il lui plaira. Voilà l'emploi le plus excellent, le plus intime que je puisse avoir en cette vie.Qu'y a-t-il aumondequi doive m'en détourner? Combien tout le reste est-il grossier et ravalé au prix de cet emploi qui fait les Saints !..»
Cette unité, cette fidèle dépendance de l'opération de Dieu est proprement ce qu'on appelle vie intérieure. Le père Huby l'appelait sa vie et sa félicité. Il disait que la disposition d'une âme parfaitement assujettie à l'opération de Dieu est le paradis sur la terre, et qu'on doit s'estimer plus heureux d'être fidèle à Dieu l'espace d'une heure que de jouir de tous les plaisirs du monde.
L'oraison est l'aliment et le principal exercice de la vie intérieure. Le Père Huby eut dès sa jeunesse un grand attrait pour ce saint exercice et, dans la suite, il fut élevé à une sublime contemplation, accompagnée d'une grande abondance de goûts spirituels, de douceurs, de larmes et d'autres grâces singulières.
Dans les premières années de sa demeure à Vannes, après son retour de Quimper, ces grâces étaient si sensibles qu'il ne pouvait empêcher qu elles ne parussent surtout à l'autel. On fut obligé de lui faire dire la messe dans un lieu retiré, et il fallait souvent que son acolyte le tirât pour le faire revenir de sa longue abstraction. Il pria Dieu que les faveurs qu'il lui ferait demeurassent cachées, et sa prière fut exaucée. Il n'eut plus en public ces ravissements qui auparavant lui étaient ordinaires. On remarquait seulement en lui à l'autel quelque chose de si divin qu'il était aisé de juger que son âme était toute pénétrée de l'onction de la grâce, et l'on ne pouvait le voir en cet état que l'on ne se sentît touché de dévotion.
« Je dois aller à l'autel, dit-il, dans son règlement, comme à la mort de mon Sauveur et à la mienne. Il vient mourir en moi, afin que je meure à moi et que je vive en Lui. »
« Il y a deux temps, ajoute-t-il, auxquels je dois particulièrement être bien disposé, celui de la mort et celui de la communion. Celui de la mort, parce que je vais paraître devant Jésus-Christ, celui de la communion, parce que je vais recevoir Jésus-Christ. Celui de la mort, où il vient exercer sur moi sa justice, celui de la communion oii il vient me faire sentir son amour. La meilleure disposition pour paraître devant Jésus- Christ à la mort est de le bien recevoir en la sainte Communion pendant la vie. Il faut donc que je communie chaque jour en viatique, comme pour mourir, non seu-
lement de la mort naturelle qui doit séparer mon âme de mon corps, mais encore de cette mort mystique qu'il veut opérer en moi, me faisant mourir à moi-même, pour ne plus vivre qu'en lui, »
Dans les divers états où il se trouvait à l'oraison, il ne faisait autre chose que de se tenir en silence devant Dieu. S'il sentait de la ferveur, il se laissait doucement brûler du feu que le S^ Esprit allumait dans son cœur et qui allait quelquefois jusqu'à un tel excès qu'il avoua à une personne de confiance, que s'il ne se fût retenu, il serait allé par les rues exhorter le monde à aimer Dieu, et se plaindre de ce qu'on ne l'aimait pas. S'il était dans les ténèbres et dans l'aridité, il y demeurait avec résignation, prenant le sentiment des âmes du Purgatoire. « Dans le Purgatoire, dit-il, on est sans lumière et sans joie ; sans lumière, parce qu'on ne voit pas Dieu dans un temps qu'on le devrait voir, si les yeux de l'âme étaient purs ; sans joie, parce qu'on est privé de celle qui fait la félicité des âmes. C'est ainsi qu'il faut que je sois dans le Purgatoire de cette vie, sans lumière et sans goût. Voilà le chemin par lequel Dieu veut me mener. »
Il ne cessait de bénir Dieu disant, à tout moment et en toute rencontre : «Dieu soit béni!» C'étaient les premières paroles qu'il proférait le matin à son réveil ; il les avait continuellement à la bouche pendant la journée, et même la nuit on les lui entendait prononcer en dormant.
Toutes ses actions étaient assaisonnées d'oraison. L'Oraison entrait dans sa conversation et dans ses en-
tretiens, et il ne manquait presque jamais de faire produire des actes de vertu aux personnes à qui il parlait, conformément au sujet de l'entretien, ou à leurs besoins. Il prenait cette liberté à l'égard de toutes sortes de personnes ; et l'estime qu'on avait pour lui, Caisait qu'on n'avait point de peine à dire après lui : « Dieu soit béni, » et de répéter les actes d'amour de Dieu, d'abandon à la Providence, de résignation à sa volonté, qu'il prononçait le premier.
Il faisait plus de fonds sur la prière que sur tous les autres moyens dont on peut se servir pour réussir dans les affaires : et la raison qu'il en apportait est « qu'on y traite avec un Dieu et tout-puissant et tout bon, plus prêt à nous exaucer, que nous ne le sommes à lui demander, encore que nous lui demandionsdetrès grandes choses.» Aussi, quand il devait sortir pour quelque affaire, il faisait toujours un peu d'oraison ; et à son retour, quelque succès qu'il eût eu, il se remettait encore à prier.
Ses entretiens et ses lettres inspiraient l'amour de l'oraison et il avait un talent particulier pour en apprendre la pratique à tout le monde, selon la portée et l'attrait de chacun.
Il donnait sur ce sujet deux avis dont il avait appris l'utilité par sa propre expérience. Le premier, de faire toujours passer la lecture spirituelle en oraison, lisant peu et goûtant beaucoup ce qu'on avait lu. Le second, de dire quelquefois le Pater, l'Ave, le Credo, le Magnificat, quelque psaume, s'arrêtant un peu à chaque article ou verset, pesant le sens des paroles qui signifiertt des cho-
ses de grande conséquence , et qui méritent que nous y donnions sérieusement toute notre attention et toute notre affection ; que c'est la porte pour passer aux choses spirituelles et pour se dégager des choses extérieures et matérielles.
Il sut toujours retenir le milieu entre la contemplation et l'action, et il garda constamment un juste tempérament, quand il est si rare parmi les ouvriers évangéliques, la plupart se jetant trop au dehors, sous prétexte de zèle. D'un côté, il faisait son principal emploi des exercices de la vie intérieure, et de l'autre, il se fût fait scrupule de perdre aucune occasion de travailler pour Dieu et pour le prochain. C'était une de ses règles de perfection : de faire chaque jour autant de progrès dans la vie intérieure et de s'appliquer autant au dehors pour la gloire de Dieu, que Dieu lui en donnerait d'occasions. Il avait tellement à cœur cette fidélité, qu'il demandait à Dieu , qu'à l'heure de sa mort, il ne le trouvât coupable d'aucune omission dans le bien, à quoi la grâce l'eût porté etdont il eût eul'occasion pendant sa vie. Il nous inspirait le même sentiment, et il nous disait souvent « quune des choses que nous devons le plus appréhender, c'est le compte rigoureux qu'il nous faudra rendre à Dieu de n'avoir pas fait tout le bien que nous pouvons faire avec le secours de la grâce, dans les rencontres que la Providence nous ménage. »
L'opinion que l'on avait de sa vertu et de sa capacité faisait que toutes sortes de personnes le venaient consulter, les unes sur leur conduite spirituelle, les autres
sur leurs affaires. Avant de répondre, il se recueillait un peu pour écouter intérieurement le Saint-Esprit. Ses réponses et ses décisions étaient reçues avec respect. On les suivait avec confiance et les bénédictions du ciel les accompagnaient.
Outre qu'il avait naturellement un grand sens, beaucoup de pénétration, beaucoup d'expérience, il était éclairé de ces lumières surnaturelles et de ces dons de conseil que Dieu communique aux hommes d'oraison. Il prenait ses desseins avec maturité. Il les exécutait sans empressement. Il ne paraissait point embarrassé pour donner ordre en même temps à diverses choses. Il était fort réservé à dire son sentiment, il parlait peu et avec une grande circonspection et il ne faisait point d'avance ce dont il eût pu se repentir.
Il joignait à la prudence la simplicité, mais de telle sorte qu'on pouvait s'apercevoir que celle-ci ne lui était pas naturelle et qu'en certaines rencontres il déférait un peu trop à la sagesse humaine. Il en fut repris par une faveur extraordinaire du Ciel en 1659.
Madame du Houx, une sainte veuve, dont nous parlerons dans la vie de Mademoiselle de Francheville, avait prié la Mère Jeanne des Anges de Loudun, de consulter le saint Ange dont elle recevait de fréquentes visites, pour savoir si Dieu agréait qu'elle eût une liaison avec le Père Huby. La réponse fut : « que Dieu agréait cette union, qu'elle serait utile à l'un et à l'autre, que la dame devait adroitement faire connaître au Père qu'il se gouvernait trop parla sagesse humaine, et qu'il
n'était pas assez dépendant des conduites de Dieu qui sont très cachées au sens humain ; que d'ailleurs, c'était un fidèle serviteur de Dieu dont il procurait la gloire avec le plus grand zèle. » Ce sont les propres termes d'une lettre de la Mère des Anges à Madame du H oux.
Le Père marque lui-même dans son règlement un des effets de cette prudence humaine. « Elle consiste, dit-il, en ce que je réfléchis trop sr.r mon incapacité et que je n'ai pas assez de générosité. Je me regarde trop comme un convalescent qui sort d'une maladie. J'y dois prendre garde, de peur de manquer à faire beaucoup de bien, d'un côté, faute d'humilité, et de l'autre, manque de courage et de confiance en Dieu, me regardant trop moi-même et ma pauvreté, et ne regardant pas assez Dieu et l'assistance de sa grâce. »
Ce que le Ciel reprenait dans le Père Huby, et ce qu'il reconnaissait lui-même comme un défaut, paraîtrait une vertu aux yeux des sages du monde, qui ne connaissent pas d'autre prudence que la leur.
En effet, quelques-uns le jugeaient trop simple et ne pouvaient goûter certaines manières qu'il avait, assez ordinaires aux Saints, mais qui ne s'accordaient pas avec la politesse du siècle. L'amour divin a ses manières qui ne sont pas au goût de tous les esprits.
Le Père Huby était véritablement possédé de cet amour. Le R. Père Bouaiilt, qui l'a le plus étudié pendant ses dernières années, assure que toute sa vie peut être comprise en ces deux mots : Il aimait Dieu très
ardemment et très tendrement et son occupation était de le faire aimer de la même sorte.
Il dit un jour à une personne de confiance, qu'il était si affamé du désir d'aimer Dieu que, ne pouvant l'aimer, lui seul, autant qu'il eût désiré, il travaillait de toutes ses forces à le faire aimer de tout le monde, que c'était là son attrait et le talent particulier qu'il avait reçu de Dieu, et en disant cela, il fondait en larmes.
Tout ne respirait en lui que l'amour de Dieu et ses entretiens allumaient dans les cœurs le feu dont le sien était embrasé. Quand il parlait de l'amour de Dieu, de quelques Saints envers Dieu, il pleurait ordinairement ou de joie de voir de quelle manière les Saints ont aimé Dieu, ou de tristesse de voir le peu d'amour des hommes pour un Dieu infiniment aimable. Il lui semblait qu'il n'avait point d'amour ; et il se confondait, se comparant avec les Saints.
Mais l'objet qui le touchait le plus, c'était la personne adorable du Verbe incarné et l'amour qu'il nous a marqué dans ses mystères et particulièrement dans sa Passion et dans la sainte Eucharistie. Il ne pouvait en parler qu'il ne s'échauffât, et qu'on ne le vît les larmes aux yeux.
Dans ses entretiens soit publics soit particuliers, on l'a vu souvent comme ravi et si transporté d'amour qu'il ne parlait pas en homme, mais en séraphin. Quelquefois l'excès de la ferveur lui ôtait la parole. Ceux qui l'écoutaient, plus touchés de son silence que de son discours, admiraient avec respect le feu qui semblait le
dévorer. Jamais on ne sortait avec lui qu'on ne remportât quelque bon sentiment et d'ordinaire un pressant désir d'aimer Dieu.
Une des bonnes âmes qu'il dirigeait assure que, quand elle allait de temps en temps le voir à Vannes, il venait à elle si plein de Dieu que, quelque effort qu'il fît pour cacher ce qui se passait au-dedans de lui, il ne pouvait empêcher que les marques n'en éclatassent au dehors ; que d'autres fois, il paraissait tout pénétré des tendresses de l'amour divin ; que 'ses yeux marquaient qu'il venait de pleurer, et qu'en même temps qu'il se mettait à lui parler de l'abondance du cœur, les larmes recommençaient à lui couler des yeux et que son visage s'enflammait d'une sainte ardeur.
Un autre de ses enfants spirituels témoigne que l'étant allé voir, quelques jours avant sa mort, il lui parla de l'amour de Dieu d'une manière si touchante, que jamais la pensée ne lui en revient, qu'il ne se sente porté à aimer Dieu ; qu'à la fin de son entretien il s'écria deux ou trois fois : «Ah! mon enfant, si on connaissait ce que c'est que Dieu et combien il est doux de l'aimer , on n'interromprait jamais l'exercice de l'amour de Dieu et on regarderait comme un véritable néant les grandeurs , les richesses, les plaisirs et tout ce que le monde estime ; » qu'après avoir prononcé ces paroles, il entra dans un profond recueillement, et que son visage changea et parut tout en feu, les larmes lui coulant doucement des yeux.
Il faisait toutes ses retraites sur l'amour divin. Voici
le plan d'un exercice qu'il dressa une fois pour se préparer à recevoir le St-Esprit à la Pentecôte.
{{ La fin que je me propose, dit-il, est d'être possédé de l'amour de Dieu autant que lui-même veut que je le sois et de la manière qu'il le veut ; et comme, par sa bonté, il veut que je le sois beaucoup, je désire que ce qu'il veut soit parfaitement accompli.
« Les moyens pour arriver à cette fin sont :
i^ De me mettre, autant qu'il est possible, dans un grand abandonnement de cœur à l'amour, afin que dès à présent, il prenne possession de moi, comme il lui plaira, et ce que je fais en ce moment présent, je le veux faire dans les suivants, me tenant dans un continuel abandon à l'amour.
2^ De joindre à l'abandon le désir, me tenant en même temps et dans un continuel abandon à l'amour, et dans un continuel désir de l'amour.
3° D'anéantir toutes les idées et tous les sentiments naturels, afin de n'avoir plus d'autre idée que celle de l'amour, ni d'autre sentiment que celui de l'amour. Et quand même je ne sentirais rien de l'amour, je ne laisserai pas d'anéantir tout le reste, hormis les pensées que l'obéissance ou quelque autre vertu m'oblige d'avoir, lesquelles sont nécessaires, ne les prenant point devant, ne les retenant point après.
4° D'acquiescer à souffrir ce que je ne puis anéantir, et à le souffrir parce que l'amour le veut ainsi. Cet acquiescement à tout, hors le péché, est un abandon-
nement continuel à l'amour et un continuel exercice d'amour.
50 De tenir mon cœur entièrement dégagé de la moindre affection, pour quelque objet que ce soit, purement naturel, et cela par une droite et pure intention d'amour.
6^ D'user de fréquentes aspirations vers l'amour divin, selon que je m'y trouve attiré, tantôt pour désirer ou pour demander l'amour, pour le conjurer de venir, pour lui marquer mon ressentiment de son absence ou du peu d'empire qu'il a sur moi, pour lui protester de ma soumission à tous ses ordres.
70 D'embrasser volontiers tout ce qui répugne à la nature ; plus on l'assujettit, plus on donne d'empire à l'amour.
8° De n'avoir de résistance à rien qu'au péché qui seul est incompatible avec l'amour. D'être prêt à faire et à souffrir tout le reste qui peut être soumis à l'amour,
90 De n'avoir plus d'autre intention dans l'oblation que je ferai de mes emplois et de mes actions que de plaire à l'amour.
10° De parler peu et de parler bas ; qui parle beaucoup et qui parle haut se retire du centre où réside l'amour.
II o De lire, de parler, de travailler avec le Saint- Esprit, me tenant toujours en sa présence.
12° De m'adressera la Ste Vierge, à St Joseph, à Ste Madeleine, aux saints Apôtres, pour obtenir la plénitude du St-Esprit.
1 3<5 De demeurer toujours intérieurement dans la dépendance de l'amour parmi les changements extérieurs d'actions et d'emplois. »
Je suis au pouvoir de l'amour, Je le servirai nuit et jour.
Je ne veux pas être un moment Que je ne le passe en aimant.
Les ouvrages qu'il a donnés au public, sont autant de preuves de son amour pour Dieu. Il n'y en a pas un qui ne soit rempli de tendres affections ; et, les lisant, on sent doucement couler dans son âme l'onction et la ferveur que le S^-Esprit y a répandues partout.
Rien n'est plus beau que ses sentiments sur le pur amour. On les trouvera parmi ses maximes.
La confiance égalait l'amour. Il ne pouvait chercher d'appui dans les créatures, au préjudice de celui qu'il avait résolu de prendre dans les soins de la divine Providence. Il ne se mettait en peine que de connaître les desseins de la volonté de Dieu. Il se tenait assuré de son assistance, et il n'y avait rien dont il n'espérât de venir à bout. Quand les moyens humains lui manquaient, ou que les hommes lui étaient contraires, il s'en réjouissait comme d'une occasion de pratiquer cet abandon dont il faisait une si haute profession.
« Je veux, dit-il, me mettre au large et me dilater en Dieu par une entière confiance en ses soins et en sa bonté. Je marcherai désormais dans la voie de la perfection par un épanchement en Dieu, au lieu que je
marchais ci-devant par un resserrement en moi-même. Cet épanchement détruit et anéantit les bornes de la créature, dans ses opérations, et la dégageant d'ellemême, la fait se perdre en Dieu. »
Comme l'amour était en toutes choses son motif et son attrait, lors même qu'il s'abandonnait à la justice de Dieu, il faisait état de s'abandonner à son amour, regardant les effetsdesa justice comme les rigueurs de son amour.
« Mon Dieu, dit-il, dans un de ses écrits, après ma mort, les ordres de votre justice seront absolument exécutés sur moi; faites, s'il vous plaît, que pendant ma vie, les desseins de votre amour et de votre miséricorde soient parfaitement accomplis en moi. Je m'abandonne présentement à votre bonté, de même que je serai pour lors abandonné à votre justice. Mais bien plus, mon Dieu, dès à présent, je m'abandonne à votre justice et je me soumets dès cette vie à toutes les peines qu'il lui plaira d'ordonner pour la punition de mes infidélités. Exercez sur moi les justes rigueurs de votre amour, pour me faire remplir les desseins de votre amour. Je m'y abandonne sans réserve. »
Pour voir quelle a été sa charité envers le prochain, il ne faut que rapporter les règles de perfection qu'il s'était prescrites pour la pratique de cette vertu.
lO Agir avec tout le monde avec le même dégagement des sentiments humains, soit d'inclination, soit d'aversion, et avec la même charité pour les uns et pour les autres.
Fondateur des Retraites. 4
2° Traitant avec le prochain, prendre soigneusement garde de ne se laisser point aller à trop de complaisance ou d'affection pour les uns, ni au dégoût et à l'impatience à l'égard des autres.
30 Avec un grand dégagement de tout le monde ; avoir une vraie cordialité pour servir toutes sortes de personnes, ne me préférant à qui que ce soit, me tenant pour ce que je suis, c'est-à-dire pour le dernier de tous, et n'ayant du mépris que pour moi-même, ayant du respect pour tous les autres.
i 40 Ne prendre jamais avec l'aide de Dieu le procédé
i vicieux des autres envers moi, pour règle de ma con-
I duite à leur égard.
I 50 Me comporter envers les autres de telle sorte que j'aie plutôt sujet de me plaindre d'eux qu'ils n'en aient de se plaindre de moi.
6^ Agir avec le prochain de telle manière que je ne lui donne jamais, s'il est possible, aucune occasion de pécher. Quelqu'un, par exemple, m'aura mal servi, je cesserai doucement de me servir de lui, sans concevoir en moi-même d'aigreur pour lui, et sans lui rien dire qui puisse lui causer des sentiments d'aigreur pour moi.
70 Prendre bien garde que la difficulté et la peine, ou l'inclination au repos ne me fassent manquer à aucune occasion de rendre service à Dieu et d'aider le prochain.
8° Ne jamais donner à l'étude le temps que la charité demande pour le service du prochain, et ne refuser pas
ordinairement de fairedu bien aux personnes présentes, sous prétexte de travailler pour d'autres qui sont éloignées, comme de leur écrire des lettres ou des instructions. Mais en ce dernier cas, si je juge que ces écrits soient pressés, procurer que dans l'occasion présente les âmes qui ont besoin de secours, soient assistées ou présentement par d'autres, ou par moi dans un autre temps.
90 Les fautes d'autrui que je vois ou que j'apprends doivent servir à me rendre plus charitable pour le prochain. Ma charité, ma douceur et ma compassion à son égard doivent être d'autant plus grandes que ses fautes sont plus graves.
10° Ce qui a coutume d'éteindre ou de diminuer la charité, comme les rebuts, les mépris, les contradictions, servira. Dieu aidant, à l'augmenter en moi. Ainsi j'aurai le cœur plus ouvert pour les personnes qui m'auront désobligé ou mal traité, et si l'occasion se présente, je les servirai plus franchement et plus cordialement comme mes bons amis. C'est à quoi je ne manquerai non plus qu'à bien recevoir les rebuts et les mépris, et dès qu'il m'arrivera quelque chose de rebutant ou de choquant, je mettrai promptement mon esprit dans cette bonne disposition, je chercherai en quoi je pourrai obliger ces personnes et je le ferai de bonne grâce. J'en userai de même à l'égard des personnes qui me donneraient lieu de pratiquer la pauvreté, me laissant manquer de quelque chose ou me partageant mal.
A ces règles d'une parfaite charité, qu'on lui a tou-
jours VU constamment observer, il faut ajouter qu'on remarquait en toute rencontre , qu'il se faisait un plaisir d'obliger tout le monde, de céder aux autres en toutes choses et de s'incommoder pour les accommoder, ce qu'il faisait adroitement et comme si, en cela, il eût cherché la commodité. C'est une des choses que j'ai le plus admirées en lui.
Je n'ai connu personne qui m'ait paru avoir plus de facilité que lui à oublier les injures. On lui a ouï dire qu'il ne se permettait jamais une réflexion sur ce qu'on lui avait dit ou fait de désobligeant.
Il rapporte dans un de ses écrits secrets, une grâce que Dieu lui fit pour ôter cette fierté naturelle qui fait qu'ayant reçu de quelqu'un quelque déplaisir ou quelque refus, nous lui marquons notre ressentiment, en cessant d'agir avec lui comme auparavant, et affectant de ne plus lui demander le même service, ou le même plaisir qu'il nous a refusé.
« J'avais été touché, dit-il, de ce qu'un Supérieur n'avait pas pris les choses de la façon que je les lui avais proposées et m'avait refusé ce que je lui demandais, que j'estimais pourtant fort raisonnable et qui l'était en effet au jugement de quelqu'un avec qui j'en avais conféré. En cela, j'avais du dessous et l'on don nait l'avantage à d'autres, injustement à mon avis. Comme j'étais dans ce ressentiment. Dieu me donna deux pensées au sortir de l'autel : l'une combien de fois en moi la partie inférieure et les sens n'accordaient pas à la raison ce qu'elle leur demandait si justement,
de sorte qu'elle avait du dessous là où elle devait avoir du dessus ; l'autre, combien de fois j'avais refusé et je refusais encore à Dieu, ce qu'il me demandait avec tant de raison, et avec une intention si droite et si pure, sans que pour cela je me rendisse à sa demande. Je fis réflexion que Dieu ne laisse pas de revenir me proposer et me demander les mêmes choses et d'autres choses selon les occasions qui s'en présentent, avec une aussi grande douceur et aussi grande bonté que si je lui avais accordé tout ce qu'il m'a demandé. C'est ainsi qu'il faut que j'en use à l'égard de mes Supérieurs et de tous les autres. Mais aussi ne faut-il pas désormais que je ne refuse rien à Dieu. Je veux lui accorder absolument et entièrement tout ce qu'il me demandera. Ainsi-soit-il... »
Il fut si fidèle à cette grâce que, de quelque manière qu'on en usât avec lui, il allait toujours son train ordinaire, et ne donnait jamais à personne marque d'aigreur ou de mécontentement.
Rien ne montre mieux la grandeur de son amour pour Dieu et pour le prochain, que ce zèle delà gloire de Dieu et du salut des âmes, qu'on peut dire avoir été l'âme de toute sa conduite, et dont l'exercice a fait son continuel emploi jusqu'à la mort.
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