‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 18 sur 54 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Livres et écrits du Père Huby — L'immensité de son zèle — Son zèle pour les Prêtres — Son zèle pour les Religieuses — Son zèle pour les personnes dévotes — Caractère de sa conduite — L'infatigable application de

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A huitième invention du zèle du Père Huby est cette multitude de livres et de feuilles imprimées qu'il distribuait gratuitement et qu'il envoyait de tous côtés. Ne pouvant pas être partout, ni faire entendre sa voix dans tous les lieux où il eût désiré de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, il suppléait à ce défaut par ses écrits, et la vénération qu'on avait pour sa personne leur donnait autorité. Tout ce qui venait du bon Père Huby était reçu avec respect et l'on ne peut dire le bien qu'il a fait par ce moyen.

C'est ainsi qu'il tâchait de contenter l'immensité de son zèle, l'étendant en tous lieux et à toutes sortes de personnes. On ne peut exprimer avec quelle ardeur il désirait la conversion de l'empereur de la Chine. Il la faisait demander à Dieu par toutes les bonnes âmes de sa connaissance et il la demandait lui-même dans tous ses sacrifices et dans toutes ses prières.

Il eût voulu communiquer ses vues et ses desseins à tout le monde, combattre partout le vice, attirer toutes

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les âmes à la piété, coopérer à toutes les bonnes œuvres et faire tout le bien possible. C'est à quoi tendaient tant d'écrits qu'il faisait imprimer, tant de lettres qu'il écrivait. C'est à quoi il s'employait de toutes ses forces partout où il allait.

Jamais il n'a fait de voyage en aucun lieu sans quelque fruit particulier. Ceux qui l'ont accompagné témoignent qu'aussitôt qu'il était arrivé dans une ville ou dans un bourg, il allait d'abord visiter le St-Sacrement ; qu'avant d'en partir, il visitait le Recteur, les bons Pères, les personnes les plus considérables du lieu; il s'informait de la manière dont Dieu était servi et dont les âmes étaient assistées ; si le catéchisme s'y faisait, si l'on y sonnait l'Angelus trois fois le jour, si l'on s'y assemblait le soir pour dire les Litanies de la Sainte- Vierge ; et s'il apprenait que cela ne se fît pas, il procurait qu'on le fît à l'avenir.

Comme héritier de l'esprit du Père Rigoleu, son maître, il donnait ses premiers soins dans les missions, dans les retraites, et dans ses entretiens particuliers à gagner à Dieu les Prêtres et à les instruire de leurs devoirs. C'était des prêtres qu'il recevait de plus fréquentes visites. Il leur marquait tant de respect et tant de bonté qu'il les obligeait d'avoir une entière confiance en lui, et non seulement ceux du diocèse de Vannes, mais la plupart de ceux des autres diocèses, et les plus vertueux de toute la province le considéraient comme leur vrai Père.

Sa maxime pour les prêtres était : « Parler à Dieu

pour le peuple, ou parler de Dieu au peuple. » Il la leur inculquait souvent et avec beaucoup de force, leur représentant que c'était là leur partage, et que, comme successeurs des Apôtres, ils devaient prendre pour eux ces paroles des Actes : « Nos autem oratïoni, etministerio verbi instantes erimus: Pour nous, nous nous appliquerons entièrement à la prière et au ministère de la parole, »

Après les Prêtres, les âmes qu'il servait avec plus d'affection étaient les épouses de Jésus-Christ que son amour a rendues captives dans les cloîtres. Bien éloigné du sentiment de ceux qui croient qu'il n'y a que du temps à perdre aux grilles, il jugeait, au contraire, qu'on y pouvait faire beaucoup de bien ; que ces âmes étant la portion du troupeau de Jésus-Christ la plus chère, on devait en prendre un soin particulier, et que leurs besoins étant souvent bien plus grands qu'on ne pense, on ne devait pas leur refuser les secours spirituels qu'on pouvait leur donner.

On l'a vu, avec le Père Rigoleu faire de longs voyages à pied pour aller donner les exercices dans les maisons religieuses qui les demandaient. Il contribua beaucoup à l'établissement des Ursulines de Hennebond et de Lanion. Il n'y a guère de monastères de religieuses en Bretagne qui n'aient ressenti les effets de son zèle, et l'on remarque dans ceux qu'il a cultivés une régularité, une ferveur, un esprit de recueillement et d'oraison, un attrait pour la vie intérieure qui sont les fruits de ses travaux.

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Il conseillait aux Supérieures d'offrir de temps en temps à leurs filles et surtout dans les maladies dangereuses des confesseurs extraordinaires, bien qu'elles n'en demandassent pas, afin de leur donner une entière liberté de conscience dans cette occasion, qui est d'une conséquence infinie. Il savait combien d'âmes peuvent se perdre par les gênes de conscience, dans quelques maisons religieuses où les âmes se font un point de bon ordre ou de routine de n'aller jamais qu'au confesseur ordinaire et de ne prendre leur conduite que de leur supérieure.

Il donnait volontiers son temps aux personnes séculières qui s'adressaient à lui pour être aidées dans les voies de la perfection chrétienne. Il ne faisait point de distinction des conditions. Il recevait indifféremment tous ceux que la Providence lui envoyait, une servante ou une paysanne aussi bien qu'une demoiselle ou qu'une femme de qualité. On voyait même qu'honorant la pauvreté de Jésus-Christ dans les pauvres, il leur faisait un meilleur accueil qu'aux riches. Mais ce qu'il considérait en tous, c'était la grâce et les desseins de Dieu. Depuis qu'il les avait reconnus dans une âme, avec un fonds de bonne volonté, il n'épargnait ni soin ni peine pour la faire avancer.

Il disait que ce que doit faire un Directeur pour bien conduire les âmes, est d'observer l'idée qu'elles ont de la perfection et de les animer doucement à l'embrasser.

On trouvait en lui, avec beaucoup de lumières et d'expérience, une bonté paternelle qui forçait les cœurs

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à s'ouvrir à lui, malgré leur resserrement et leur timidité naturelle. Pour mieux répondre à ceux qui le consultaient, il jugeait qu'il devait entrer dans leur disposition intérieure et comme se revêtir de leurs sentiments. C'était là un des points de son règlement de vie.

« Pour bien agir, dit-il, à Tégard de quelqu'un qui me vient communiquer quelque bon dessein qu'il a, il faut, qu'avec l'aide de Dieu, je me mette intérieurement dans la même disposition et dans le même état, où il me paraît être, devenant ainsi comme un autre lui-même. Par ce moyen, étant comme animé du même esprit, je l'écouterai bien mieux, je verrai bien plus clair dans la chose qu'il me propose et je serai bien mieux disposé à l'aider.

» Par là,je pourrai encore voir s'il n'y a point quelque chose de plus haut que ce qu'il me propose, afin de l'y porter doucement. Et pour cet effet, je m'établirai moi-même comme dans cet état plus haut et je tâcherai de l'y élever. Et comme il m'a trouvé conforme à sa disposition de grâce pour le bien dont il avait formé le dessein, je tâcherai de me le rendre conforme dans un état de grâce plus étendu et plus élevé, agissant en cela doucement et de sorte qu'il voie que c'est plutôt lui qui m'y élève et qu'il lui semble que je l'accompagne seulement et que je monte et m'établisse avec lui. »

C'était sur les diverses manières d'oraison qu'il était le plus consulté. Jamais on ne se séparait de lui que pleinement éclairé de ses doutes, et affermi dans la voie où l'on ne marchait auparavant qu'avec crainte.

Fondateurs des Retraites , ' 6

On lui a ouï dire qu'il est à craindre qu'en combattant la fausse spiritualité on ne blesse la vraie ; que les savants qui n'ont pas l'expérience de la vie mystique, condamnent quelquefois les plus sublimes opérations de la grâce, faute de les entendre, et que rien n'est plus dangereux que de tomber entre les mains d'un Directeur enflé de la science, et qui veut tout régler par la raison humaine.

Sa conduite allait d'abord à dépouiller les âmes de leurs propres lumières, à les réduire à une docilité d'enfant, et à leur ôter toute force de vues intéressées et de vaines réflexions sur elles-mêmes. Ensuite, il les attachait à la volonté de Dieu par une entière démission de leur volonté propre entre les mains de Notre-Seigneur. Ce qui faisait dire à un des plus grands hommes de l'ordre des Carmes, son intime ami, que de tous les persécuteurs de la nature, il était le plus doux, parce que, d'un seul coup, il abattait la tête, ôtant l'appui qu'on prend ordinairement en ses propres lumières.

Pour consoler ceux qui se plaignaient à lui de ne pouvoir méditer, il leur disait que l'oraison demande plutôt l'application du cœur, que celle de la tête. Une fille fort spirituelle lui marquant un jour sa peine de ne pouvoir raisonner sur le sujet de sa méditation, il lui répondit : « Non, ma fille, il ne faut plus que vous ayez de tête pour raisonner :ayez seulement un càeiirpour ai7ner. Reposez-vous doucement dans l'amour, et quand vous viendrez à vous inquiéter, soîivenez-vous de l'avis que je

VOUS donne. » Elle en usa ainsi, et par cette simplicité, elle parvint à un haut degré de contemplation.

Il était le refuge des affligés, les écoutant avec patience, et leur témoignant une tendre compassion, jusqu'à mêler quelquefois ses larmes avec les leurs, et puis leur insinuant doucement le remède souverain de tous nos maux qui est la résignation à la volonté de Dieu : il leur en faisait faire un acte qu'il prononçait lui-même et qu'il leur faisait répéter tout simplement, et cela était assaisonné de tant d'onction, qu'on remportait toujours d'auprès de lui une consolation solide et surnaturelle.

Il ne cherchait pas ce qu'on appelle le beau monde, il en avait plutôt de l'éloignement. Mais quand l'occasion se présentait de traiter avec des personnes de qualité, il gardait avec elles une sainte liberté, qui leur donnait plus d'estime et de vénération pour lui. Il leur parlait de Dieu comme aux autres, d'une manière douce et insinuante, profitant de tout ce qui se disait dans l'entretien par de petites réflexions qu'il faisait adroitement. Dans les visites qu'elles lui rendaient, il tâchait toujours de leur imprimer dans l'esprit une haute idée des choses spirituelles et ne manquait presquejamais, avant qu'elles quittassent, de leur faire produire quelque acte de vertu, conformément à leur état et à leurs besoins. C'était d'ordinaire un acte de résignation à la volonté de Dieu ou l'abandonnement aux ordres de la Providence.

Son zèle n'avait rien de cette sévérité outrée qui rebute les pécheurs. La modestie, la douceur, l'humilité tempéraient ce qu'il eût eu naturellement de fier et de

sec, et il avait acquis un air de simplicité qui le faisait aimer et qui rendait sa conversation agréable.

« Le Saint-Esprit, dit-il, dans son règlement spirituel, s'applique sans cesse à chacun de nous et le fait avec onction. Voilà le modèle de mon application au service du prochain :y être continuellement occupé, indifféremment à toutes sortes de personnes, et accompagner l'action extérieure de l'onction intérieure. »

Quoique la charité lui eût donné un cœur plein de tendresse pour tout le monde, il était particulièrement sensible au malheureux état de ceux qu'il voyait en danger de se perdre par leur endurcissement dans le péché. Il n'y avait rien qu'il ne fît pour gagner à Dieu ces pécheurs. Jamais il ne les traitait rudement. Après leur avoir fait une vive peinture de leur état et de ses suites, il leur représentait le sang du Fils de Dieu répandu pour eux, la miséricorde de Dieu qui leur ouvrait ses entrailles pour les y recevoir. Il les embrassait, il leur prenait les mains et, les baisant affectueusement, il leur demandait s'ils voulaient que ces mains, que cette tête fût la pâture des flammes éternelles. Il se jetait à leurs pieds et les conjurait, les larmes aux yeux, d'avoir pitié de leur âm€ et de ne pas se damner.

Les cœurs les plus durs étaient amollis par la douceur d'une telle charité, et il ne s'en trouvait guère qui pussent y résister. Un jour, passant par une paroisse de la campagne, avec Monsieur Priât, vicaire de Ouilio, il apprit qu'il y avait une grande inimitié entre un père et un fils. Il fit tout ce qu'il put pour les réconcilier. Enfin,

ne pouvant fléchir le père, il se mit à genoux à ses pieds, les arrosant de ses larmes et lui disant les choses du monde les plus touchantes, en sorte que ceux qui étaient là présents, étaient surpris de voir ses humiliations et ses pleurs sans qu'il pût toucher ce cœur de marbre. Ce malheureux mourut peu de temps après subitement, sans confession,et toute sa famille, qui était des plus considérables du lieu, fut bientôt anéantie.

Il ne s'est point vu de nos jours, dans la vigne du Seigneur, d'ouvrier plus infatigable que le Père Huby. Il a travaillé sept ans dans les missions et plus de trente ans dans les retraites.

Ce fut lui avec le Père Rigoleu, qui donna commencement aux missions que les Prêtres qu'ils formèrent et ensuite leurs successeurs, ont continuées dans le diocèse de Vannes depuis cinquante ans.

On l'a souvent vu, au retour d'une mission, si abattu et si accablé par un rhume ou une fluxion de poitrine, qu'on n'eût pas cru qu'il eût pu de longtemps reprendre cet emploi. Cependant, sitôt que l'occasion se présentait, il y retournait avec une nouvelle ferveur, refusant tous les petits soulagements que ses amis le pressaient d'accepter pour le remettre ou pour empêcher qu'il ne retombât.

Il parut toujours travailler au-dessus de ses forces, Il disait : « Il ne faut qu'être affectionné à ce qu'on fait pour faire plus qu'on eût osé se promettre ; il ne faut pas avoir tant d'égard à sa faiblesse ; le zèle donne de la vigueur quand on a du courage. »

Encore qu'il eût, comme nous avons déjà dit, la poitrine faible et délicate, et que ses travaux lui causassent de temps en temps de grosses maladies, dont il guérissait comme par miracle, lorsqu'il en était relevé, il ne s'épargnait pas plus qu'auparavant. On a remarqué que, durant les retraites, il semblait que le travail le soutint au lieu de l'accabler. Mais la retraite finie, il était tout épuisé, avec un visage de mort.

Son repos, dans l'intervalle d'une retraite à l'autre, était quelque nouvelle occasion de zèle : composer des livres, écrire des lettres, recevoir des visites, diriger les âmes, faire quelque petit voyage pour la gloire de Dieu.

Les Ursulines de Josselin témoignent que, quand il était chez elles, sa récréation après le dîner était d'aller faire quelque bonne œuvre dans la ville, comme de visiter l'hôpital ou la prison ; que le soir, après le souper, lorsqu'il sortait, le peuple le suivait comme un saint et qu'il les menait à quelque église, pour leur faire pratiquer quelque dévotion au Saint Sacrement ou à la Sainte Vierge, et pour leur faire chanter des cantiques spirituels.

Les dernières années de sa vie, quelque peine qu'il eût à monter un escalier de vingt-deux degrés pour aller à sa chambre, il ne refusait jamais de descendre toutes les fois qu'on le demandait à la porte. On l'a vu descendre jusqu'à deux et trois fois en un jour pour les mêmes personnes, sans marquer ni ennui ni répugnance.

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