‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 23 sur 54 · SECTION PREMIERE · texte numérisé non relu

SECTION PREMIERE

'Ame s'unit à Dieu par la connaissance et par l'amour. Ainsi le secret pour arriver à l'union divine est de mettre l'esprit et le cœur dans un saint vide, en sorte que les créatures ne viennent point troubler la paix et le repos de l'âme.

Si nous pouvions une fois bannir de notre esprit toutes les images des choses créées, nous jouirions d'un repos tranquille et d'une liberté parfaite. Ce qui m'est inconnu, ne fait sur moi aucune impression de joie ou de tristesse.

Si mon ami est malade, et que je ne le sache pas, je n'en suis point affligé ; si l'on dit du mal de moi, et que je l'ignore, je n'en ai point d'inquiétude.

Si la Providence élève ou enrichit un de mes proches, cet avantage ne me touchera point, tandis qu'il ne parviendra pas à ma connaissance.

Si je puis donc dégager mon esprit de toutes les

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créatures, elles ne l'occuperont point ; il sera libre, et je pourrai l'appliquer uniquement à Dieu ; j'agirai comme s'il n'y avait au monde que Dieu et moi.

Il n'est pas, à la vérité, possible de fermer l'entrée de mon esprit aux idées que les sens font naître et produisent nécessairement. Mais si, fidèle à la grâce, je détourne mon esprit de ces idées, elles seront dans moi comme si elles n'y étaient pas ; et elles n'y seront que quand et qu'autant que je voudrai les y souffrir, et mon esprit jouira d'un repos et d'une tranquillité parfaite.

Or, ce repos et cette tranquillité sont si avantageux et si désirables, que je dois avoir une estime singulière pour les moyens d'y parvenir, et un grand zèle pour les mettre en pratique. En voici troisgénéraux, et faciles à une âme qui est touchée d'un désir sincère de sa perfection : tout oublier, tout ignorer, tout anéantir. Ces moyens sont généraux, ils s'étendent à tout, et l'on s'en peut servir en tout lieu et en tout temps ; ils sont doux et aisés, ils ne nous obligent point à une multiplicité d'actes différents.

Considérons-les successivement l'un après l'autre.

§ I. Tout oublier. — L'oubli regarde le passé. Il faut oublier toutes les choses dont le souvenir est inutile ou vient hors de saison. Combien de fois avonsnous été troublés par le souvenir de ce que nous avons vu et ressenti ! Un affront nous a été sensible et nous a piqués jusqu'au vif, dans le moment que nous l'avons

reçu : si on l'oublie, l'épine est tirée du cœur ; mais si par le souvenir on l'y conserve, elle lui causera des douleurs continuelles et souvent plus aiguës que la première fois. Une perte qu'on aura faite, ne donnera peutêtre point de repos tant qu'on s'en souviendra. Il en est de même de toutes les choses fâcheuses.

Puis donc que le souvenir de ces sortes d'objets ne sert qu'à causer de la peine et à chagriner, il faut en étouf- ! fer promptement la mémoire par un oubli volontaire. ; Cet oubli doit être si général qu'il s'étende même aux ! péchés de la vie passée. Il faut les oublier, supposé i qu'on ait fait une bonne confession générale, ou que l'on soit content de toutes les confessions particulières. Alors il ne faut pas rappeler en sa mémoire ses péchés en détail et avec leurs circonstances, l'ennemi \ pourrait prendre de là l'occasion de nous tenter encore, ou de nous inquiéter par la crainte de n'avoir pas bien déclaré toutes les circonstances. Nous devons seulement conserver une idée confuse de nos t^autes, et nous souvenir que nous sommes de grands pécheurs. Cela suffit pour nous tenir dans l'humilité et pour nous exciter à la contrition.

Quant au bien que nous avons fait, il faut absolument l'oublier ; et dès que nous avons achevé une bonne œuvre, perdons-en l'idée, ou du moins n'y pensons pas plus que si nous ne l'avions jamais entreprise. Deux raisons exigent de nous cette conduite. La première, parce que la réflexion sur nos bonnes actions peut nous donner de la vanité ; la seconde, parce

qu'elle détourne de la présence de Dieu et de l'entier abandon à sa volonté, qui est le plus grand bien dont nous soyons capables en cette vie, et que nous possédons parfaitement quand nous ne pensons à aucune créature.

§ II. Tout ignorer. — Cette ignorance regarde particulièrement l'avenir, et bannit toute curiosité. Combien de fois avons-nous été inquiétés et troublés par mille fantômes, ou parce que nous nous sommes occupés de choses inutiles, ou parce que nous avons prêté notre attention à des objets de pure curiosité !

L'esprit du monde veut tout savoir, est avide de nouvelles, et se remplit de connaissances vaines. L'esprit de Dieu, au contraire, porte à ignorer volontiers tout ce qui ne peut servir à nous avancer dans la grâce. Heureuse ignorance qui fait que l'âme acquiert une merveilleuse science des choses divines, qu'elle se dégage de ce qui pourrait troubler son repos, et qu'elle se rend tellement maîtresse de l'esprit, qu'il lui est aisé d'en disposer et de l'appliquer à tout ce qu'elle veut.

Que tout notre soin soit d'être fidèles à Dieu, de bannir toute crainte, d'agir purement par amour, et de nous tenir paisiblement dans le sein de la Providence, comme un petit enfant qui dort tranquillement sur le sein de sa mère sans penser au lendemain.

§ III. Tout anéantir. — Cette maxime regarde les choses qui sont déjà dans notre esprit, soit qu'elles y soient venues malgré nous, soit que nous les y ayons

laissé entrer. Par exemple, vousêtes tenté de jugement téméraire ; si vous vous arrêtez tant soit peu à cette pensée, elle aura sur votre esprit le même effet qu'un cachet qu'on applique sur de la cire ; elle y fera une impression dont vous aurez de la peine à vous défaire ; il faut l'anéantir dès que vous l'apercevrez. Vous venez de faire une faute, et vous vous amusez à y réfléchir pour en faire une discussion qui ne sert souvent qu'à contenter l'amour-propre. Anéantissez cette réflexion, et tournez-vous aussitôt vers Dieu simplement et amoureusement, sans vous inquiéter et sans perdre courage ; faites un acte de contrition et ne pensez plus à votre faute jusqu'à l'examen du soir, que vous en ferez la revue avec plus d'exactitude. Enfin, il faut anéantir généralement dans notre esprit toutes les choses dont la pensée ne contribue point à notre avancement.

La comparaison de l'esprit avec l'œil éclaircira la manière d'anéantir nos idées. Quand je regarde un objet, son image se peint dans le fond de l'œil. Veux-je effacer cette image ? la nature elle-même m'en fournit deux moyens : elle m'apprend ou à détourner les yeux sur quelqu'autre objet, ou à les fermer entièrement. Je puis de même effacer ou anéantir l'idée et l'image d'un objet, soit en détournant les yeux de mon attention, soit en les élevant et les fixant uniquement sur Dieu. Je sais que l'esprit n'obéit pas aussi aisément que l'œil, mais qu'est-ce que la grâce ne rend pas possible et même facile ? Puis donc qu'il s'agit d'anéantir dans son esprit tout le créé, une âme qui tend à l'union divine,

commence par mépriser la terre, comme le lieu de son exil , et elle prend une forte résolution de vivre déjà et par avance dans le Ciel, qui est sa véritable patrie. Si cependant, à cause de la dépendance nécessaire qui lie ensemble l'âme et le corps, les idées des choses visibles et passagères entrent dans son esprit, elle ne daigne pas jeter sur elles un regard volontaire, et elles s'en sert comme d'autant de degrés pour s'élever à la considération des choses invisibles et éternelles. C'est ainsi que saint Paul anéantissait dans son esprit les images de tout ce qui passe, et le tenait dans le vide des créatures.

Heureux état! Ce vide de tout ce qui n'est point Dieu ou ne conduit pas à Dieu, à proportion qu'il se perfectionne dans une âme, affaiblit le principe de nos tentations. Car enfin, le démon ne peut entrer dans la volonté que par l'esprit : si donc l'esprit est vide de tout le créé , comment cet ennemi pourra-t-il attaquer la volonté ? De plus, par ce même moyen, on se garantit des illusions qui viennent de l'imagination, parce qu'on la met dans le vide, aussi bien que l'esprit. Enfin, on entre dans la voie la plus droite et la plus courte pour recevoir les communications de Dieu. Il n'opère jamais mieux que dans le néant, et ne parle jamais plus familièrement et plus intimement à l'âme, que quand l'esprit est calme, et qu'il n'est point agité par les pensées des créatures.

Règles pour la volonté. î

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