SECTION DEUXIEME
SI l'on gardait exactement les règles pour l'entendement, il ne serait presque pas nécessaire d'en donner pour la volonté. Mais, hélas ! le péché a tellement affaibli les puissances de notre âme, que souvent, il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire absolument des pensées qui nous saisissent malgré nous ; après les avoir anéanties deux ou trois fois, elles reviennent encore nous importuner ; et nos passions sont quelquefois si violemment émues qu'il nous est comme impossible de calmer cette agitation.
A tout cela, le remède est compris dans ces deux mots : dégagement et acquiescement.
§ I. Dégagement. — Le dégagement doit être universel. Comme nous devons tâcher d'anéantir dans notre entendement tout ce qui ne vient point de l'esprit de Dieu, aussi devons-nous dégager notre volonté du tourbillon de toutes les passions et des impressions qu'excite en nous tout esprit opposé à l'esprit de Dieu.
Pour mieux entendre la pratique de cette maxime, il faut remarquer que deux sortes de tentations attaquent la volonté. Les unes que l'on peut appeler douces et attrayantes ; les autres que l'on peut appeler choquantes ou affligeantes. Celles-là viennent de la part
des choses agréables qui donnent du plaisir aux sens ou à l'âme. Celles-ci viennent de la part des choses fâcheuses et contraires à notre inclination. L'exemple des premières est l'envie de regarder quelque objet flatteur, aimable et séduisant ; l'exemple des secondes est un mouvement d'antipathie ou d'aversion pour une personne qui est d'une humeur opposée à la vôtre, ou qui vous a désobligé. Dès que vous sentez ces sortes d'attaques, dégagez -en promptement votre cœur : des attrayantes, par la pureté, ne permettant pas qu'il se souille, comme il le ferait s'il s'attachait le moins du monde à la créature ; des fâcheuses, par la douceur, le calmant autant qu'il vous sera possible, et ne le laissant pas tremper un moment dans l'amertume de la passion qui le meut.
§ II. Acquiescement. — Si, malgré vos efforts pour dégager votre volonté de ces tentations, elles continuent, le remède est d'acquiescer, non à la tentation, mais à la volonté de Dieu, qui permet que vous sentiez l'importunité de la tentation. Car, il faut distinguer deux choses dans les tentations : le mal de coulpe qu'elles proposent, et qui est contre la volonté de Dieu; et la peine ou l'humiliation qu'elles causent, et qui vient de la permission de Dieu. Par exemple, dans la tentation de vengeance, il y a le mal que vous vous sentez porté à vouloir à la personne qui vous a désobligé, et le mal que cette tentation vous fait sentir, particulièrement si vous désirez d'en être affranchi. Quant au premier, il ne faut nullement y consentir ; mais pour le
second, il faut y acquiescer humblement et paisiblement, comme si vous disiez : Je ne veux point du tout de mal à cette personne, mais puisque Dieu permet que je sois tenté de lui vouloir du mal, et que cette tentation me fait souffrir et m'humilicî, j'adore la sainte volonté de mon Dieu, je prends cette peine comme venant de sa main et je m'y soumets de tout mon cœur, n'en voulant point être délivré que quand il lui plaira.
Par cet acquiescement, l'âme jouit d'un merveilleux repos et fait de grands progrès.
Il faut seulement apporter à la pratique de ces règles une grande exactitude en toute occasion, et une grande fidélité jusque dans les plus petites choses, afin de tenir toujours l'esprit et le cœur dans un vide parfait, sans jamais se laisser décourager par les fautes qu'on pourra faire contre cette conduite. Le découragement est la ruine de la spiritualité. Nos défauts doivent servir à nous établir dans la confiance en Dieu. Plus nous reconnaissons en nous de faiblesse, plus nous avons sujet de nous confier en Dieu.
Ainsi, l'acquiescement de la volonté s'étend à tout, hormis au péché. Il faut accepter toutes sortes d'emplois et de peines, de quelque part qu'elles viennent, et quelque grandes ou longues qu'elles soient ; les contradictions, les rebuts et les mépris , les délaissements intérieurs et les aridités, les chagrins et les ennuis.
On se trompe quand on croit que ceux qui sont bien résignés à la volonté de Dieu n'ont point d'ennui ni de tristesse. Quand Notre-Seigneur était triste jus-
qu'à la mort dans le Jardin des Oliviers, en était-il moins parfait et moins résigné à la volonté de son Père ? La tristesse n'est donc pas incompatible avec la perfection, quand on la sait bien prendre.
C'est encore un abus de croire que l'on perd le temps à l'oraison, quand on n'y a point de facilité. Dans les plus grandes sécheresses et les plus grandes impuissances de méditer, de produire des actes, d'arrêter son esprit en la présence de Dieu, on peut faire une excellente oraison, puisqu'on peut accepter cet état en vue de la volonté de Dieu ; et l'on peut y glorifier Dieu davantage que quand on a bien de la facilité à prier, et des sentiments de dévotion tendres et fervents.