‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 33 sur 54 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Sa naissance et ses qualités naturelles — Son inclination à donner l'aumône — Dieu la détache du monde — Sa parfaite conversion

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MADEMOISELLE Catherine de Fran cheville naquit le 21^ jour de septembre de l'année 1620, au château de Truscat, situé dans la presqu'île deRuys en Bretagne. Elle eutpour père Daniel de Franchevilleet pour mère Julienne de Cillart, l'un et l'autre riches, d'une famille distinguée, et, ce qui est très rare, vertueux dans l'abondance et dans la prospérité.

Elle reçut du Ciel un naturel heureux et facile qui commença de briller dès les premières années de son enfance. Loin de se plaire aux amusements de cet âp-e, elle écoutait avec attention et retenait sans peine tout ce qui pouvait former son esprit et ses mœurs. Comme les Quatrains de Pibrac sont un abrégé de la morale chrétienne, on les lui fit apprendre par cœur. Quand il y avait de la compagnie au logis, on prenait plaisir à les

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lui faire réciter, et elle avait déjà assez de discernement pour appliquer à chacun ce qui pouvait lui convenir.

Un jour, lorsqu'elle n'avait encore que quatre ans, un Conseiller au Parlement de Bretagne étant au château de Truscat, elle vint lui réciter ce quatrain : Si, en jugeant, la faveur te commande, Si, corrompu par l'or ou par présents, Tu fais justice au gré des courtisans, Ne doute point que Dieu ne te le rende. Ce qu'elle prononça avec tant de force et tant de grâce, que le Conseiller avoua qu'il en avait été aussi touché que si un ange du Ciel lui avait annoncé cette vérité.

A mesure que son esprit s'ouvrait aux lumières de la raison et de la grâce, son cœur devenait sensible aux tendresses de la charité. Elle était naturellement compatissante aux misères des pauvres, et l'on remarquait qu'elle n'avait point de plus grand plaisir que de leur donner l'aumône, quand elle en trouvait l'occasion.

Le démon, jaloux de son innocence, tâcha de lui inspirer l'amour du monde ; elle possédait toutes les qualités qui peuvent y attacher une jeune personne, mais Dieu la soutint dans ce pas glissant et il ne permit pas qu'elle s'y engageât, quoiqu'elle n'eût pas encore le courage d'y renoncer complètement.

A l'âge de vingt ans elle fut malade d'une fièvre dangereuse, et dans le redoublement de ses accès, elle s'écriait continuellement: Mon Dieu, mon Dieu, faitesmoi la grâce d'aller en purgatoire ! tant elle était épou:

vantée de la crainte de l'enfer. Son confesseur lui défendit de faire à Dieu cette prière en lui disant bien des fois : Non, ma fille, vous n'irez point en purgatoire. C'était le Père Yves, carme déchaussé, qui est mort en réputation de sainteté.

Après qu'elle eut perdu son père et sa mère, elle vint à Vannes, chez Monsieur de Francheville, son frère, où elle demeura quatre ans.

Dans ce temps-là, on la sollicita très fortement à se marier et on lui proposa beaucoup de partis très considérables ; mais Dieu, qui la destinait à d'autres desseins, lui faisait toujours trouver quelque chose de désagréable dans la personne de ceux qui se présentaient. Cependant une occasion pressante l'avait presque déterminée, lorsque la Providence rompit ses mesures par un accident inopiné.

Le doyen des Conseillers du Parlement de Bretagne, charmé de ses bonnes qualités, lui fit faire des propositions de mariage. Elle les écouta d'abord avec quelques répugnances, mais enfin, elle accepta ce parti. Elle se met donc en chemin pour aller à Rennes, où cette affaire se devait conclure. En entrant, elle aperçoit de son carrosse un grand convoi funèbre ; elle demande ce que c'est, on lui dit que c'était le convoi du doyen des Conseillers qu'on allait enterrer dans l'église de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle.

Ce coup imprévu fut pour elle un avertissement du Ciel, et, dès ce moment, au lieu de songer à s'établir dans le monde, elle ne pensa plus qu'à s'en retirer.

Dans cette disposition , lorsqu'elle fut de retour à Vannes, elle fit uns étroite liaison d'amitié avec une jeune veuve de qualité, nommée Madame du Gué, qui, depuis peu de temps, avait renoncé aux plaisirs et aux vanités du siècle, et qui s'exerçait en toutes sortes de bonnes œuvres.

Cette dame eut un pressant mouvement d'attirer au service de Dieu Mademoiselle de Francheville, et, pour y réussir plus sûrement, elle voulut l'introduire auprès de son Directeur, le Père Adrien Daran, de la Compagnie de Jésus, à qui Dieu avait aussi inspiré le désir de la connaître. Ce Père leur conseilla de demeurer ensemble. Son conseil fut suivi et produisit de grands effets. Elles s'accompagnaient dans tous leurs exercices de piété, surtout dans la visite des prisonniers, des pauvres malades et des agonisants. Ces spectacles de charité augmentaient leur ferveur, et Mademoiselle de Francheville commença de goûter ce que sa délicatesse naturelle ne pouvait souffrir auparavant.

Cependant l'ennemi s'efforçait de la décourager, en lui faisant accroire qu'elle ne persévérerait jamais dans ce genre de vie, et qu'elle pourrait même se repentir de l'avoir embrassé. Agitée de cette tentation, elle résolut d'en faire confidence à une religieuse ursuline qui était la plus intime dépositaire de ses secrets. Cette âme ne servit pas peu à la soutenir, en l'assurant qu'elle ne se repentirait jamais que d'avoir servi Dieu trop tard. Elle a depuis avoué qu'une telle assurance lui avait rendu son premier calme.

Il lui restait encore une attache particulière pour ses habits et pour ses cheveux. Voici le moyen que la Providence ménagea pour la détacher de cette vanité.

Le Père François Berthelot, de la Compagnie de Jésus, homme éloquent et pathétique, prêchait le Carême à Vannes. Dans le sermon qu'il fit sur l'évangile de la femme pécheresse, il parla du peu de foi des chrétiens avec tant de zèle qu'il toucha vivement ses auditeurs. Mademoiselle de Francheville en fut toute pénétrée. Un mot entre autres s'imprima bien avant dans son esprit : Vous dites que vous êtes chrétiens, montrez-moi votre foi par vos œuvres. Le Saint-Esprit accompagna ce peu de paroles de tant de lumières et d'onction, qu'elle résolut de se sacrifier à Dieu sans réserve. Elle sort de l'église toute occupée de sa résolution, et lorsqu'elle entre au logis, elle y trouve plusieurs dames de sa connaissance, à qui elle dit d'un ton généreux : Mesdames, il faut absolument être à Dieu; pour moi, je veux être toute à Lui, et pour vous marquer que je le veux tout de bon, je vous supplie de me couper les cheveux. Je me tiendrai fort obligée à celle qui voudra me rendre ce bon office, l^lles s'en excusèrent toutes, lui représentant qu'il ne fallait rien précipiter, que c'était un zèle qui se ralentirait bientôt et qui serait suivi d'un prompt repentir. Mais la fervente demoiselle, qui n'écoutait plus que la grâce, prend des ciseaux et coupe elle-même ses cheveux, disant aux dames qui s'opposaient à son dessein : J'ai confiance en Dieu qui soutient les faibles.

Elle avait alors trente et un ans, et depuis ce jour-là, elle ne sentit plus son cœur partagé, tant il importe, pour la perfection, de rompre les moindres liens qui nous attachent au monde.

D'abord elle distribua aux églises ses bijoux, et fit servir à l'ornement des autels les habits mondains qu'elle avait portés jusqu'alors, n'usant que de vêtements simples, modestes et d'une étoffe commune. Non contente d'orner les temples des dépouilles du monde, elle commença d'employer au soulagement des pauvres tous ses revenus. Ils étaient considérables. Son père n'eut que trois enfants ; il leur laissa cent mille écus de bien ; et avant que de mourir, se servant de la disposition de la coutume de Bretagne qui permet aux pères nobles de disposer de leurs biens meubles en faveur de leurs puînés, il donna 21 mille écus à Mademoiselle sa fille, de sorte que cet argent, qu'elle avait mis en constitution au denier de la Province, lui produisait quatre mille livres de rente. Mais quelque grands que fussent ses biens, il est presque incroyable qu'ils aient pu suffire à tout ce qu'elle a fait dans le cours de sa vie.

Ses austérités — Son assiduité à l'oraison — Son esprit de retraite — Son règlement de vie et ses pèlerinages de dévotion — Sa charité envers les pauvres. -o^^^^^-v^^^^^<^-<^o

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Cet esprit de charité, Mademoiselle de Francheville joignit l'esprit de retraite et de prière, et pour éviter les compagnies, elle changea sa demeure et vint habiter, dans la ville, un appartement propre à son dessein. Son cabinet était au haut du logis, et il n'y avait pour tout meuble qu'un lit, qu'une table, que deux chaises et que sa petite bibliothèque. C'était là qu'elle menait une vie aussi solitaire que si elle eût été au milieu du désert.

Il est vrai que ce ne fut pas sans de grands combats. L'estime et l'odeur de sa piété excitaient tout le monde à lui rendre visite. Les gens de qualité voulaient satisfaire leur curiosité et les personnes vertueuses cherchaient à s'édifier dans ses entretiens. Mais sa chambre était comme une grotte inaccessible. L'entrée n'en était ouverte même à ses propres frères que trois ou quatre fois dans l'année, bien qu'ils vinssent souvent pour la voir, et qu'elle les aimât tendrement.

C'était là que, loin du tumulte, elle partageait son temps entre la prière et la mortification. Voici quelle en était la distribution. Elle se levait à 5 heures du matin ;

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ensuite elle se préparait à l'oraisoii par une sanglante discipline. A 8 heures, elle allait à l'église, oii elle se confessait et communiait, entendait là toutes les messes et ne s'en retournait ordinairement pour dîner qu'à une heure après midi. A trois heures, elle s'enfermait dans son cabinet pour y faire sa lecture spirituelle. A cinq heures, elle en sortait pour aller devant le Saint Sacrement, où elle priait Dieu jusqu'à 6 heures î\2. A 8 heures, elle assemblait ses domestiques pour les faire prier en commun. Après la prière, chacun se retirait dans sa chambre, et elle passait en méditation ou en lecture jusqu'à 1 1 heures, qu'elle se couchait.

Elle prenait la ciiscipline deux fois le jour avec tant de rigueur, que, comme les branches en étaient armées de rosettes de fer, le sang en coulait avec abondance, et malgré les profondes plaies qu'elle se fit , elle continua ce rigoureux exercice, jusqu'à ce que son confesseur, informé de cet excès de pénitence, lui commanda de le modérer.

Elle portait souvent la haire ou le cilice. Bien des fois elle se roulait toute nue sur des orties. Elle jeûnait quatre fois la semaine, le plus souvent au pain et à l'eau; et ,pour mortifier son goût par le retranchement des choses qui flattaient davantage, elle s'abstint très longtemps de manger du fruit. Elle en faisait pourtant servir à table, afin de renouveler tous les jours, le sacrifice qu'elle en faisait. Elle s'abstint très longtemps aussi de boire jusqu'à souffrir une soif ardente qui lui causa une inflammation dans la bouche.

Elle avait un penchant naturel pour la propreté, et elle aimait principalement qu'elle parût sur sa table. Pour combattre cette inclination, qui tenait trop de la sensualité, elle faisait manger dans son plat un mendiant sale, malpropre, qui toussait continuellement, et qui par la puanteur de ses crachats faisait mal au cœur à ceux qui le voyaient ; et cet objet, loin de la choquer, semblait lui faire plaisir.

La mortification était assaisonnée de Fonction de la prière. Dans quelque église que le Saint-Sacrement fût exposé, elle y faisait ses dévotions, et hors le temps du | dîner, elle y passait tout le jour en oraison, les genoux nus contre terre.

Tous les samedis, elle visitait à pied l'église de Notre-Dame de Bethléem, distante d'une lieue de Vannes, et rarement elle passait un mois sans faire aussi à pied le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray, à trois lieues de la même ville. Elle y allait en silence, et donnant l'aumône à tous les pauvres qu'elle rencontrait en chemin. En revenant, elle permettait qu'on prit une courte récréation, qui était suivie de quelques prières.

Elle ne voyageait jamais sans la compagnie de quelques prêtres vertueux, dans la pensée que son voyage en serait plus heureux et plus saint. Les chapelles qu'elle visitait étaient toujours gratifiées de quelques présents, le plus souvent de calices de la valeur de 50 écus.

Mais rien n'éclatait davantage que son immense

charité envers les pauvres : en sorte qu'il n'est pas possible de faire un détail exact de ses aumônes. Pour exprimer tout en peu de mots, sa maison était un magasin où les nécessiteux trouvaient du pain, du vin, des œufs, des bouillons, de la viande, des médicaments, des confitures, des habits, du bois, enfin toutes les provisions nécessaires.

On préparait chaque jour la marmite pour les malades. Le nombre en était quelquefois si grand que ce qu'on avait préparé ne suffisait pas pour tou?. Alors, Mademoiselle de Francheville se privait de son dîner et se réduisait à ne manger que du pain, se faisant un plaisir de se retrancher le nécessaire pour le donner à Jésus-Christ dans la personne d'un malade. Il fallut que son confesseur réprimât cet excès de charité, en lui ordonnant de dîner avant qu'on distribuât la marmite.

Les pauvres honteux étaient l'objet particulier de ses soins, et ses secours prévenants leur épargnaient la confusion de déclarer leur misère. Les uns recevaient d'elle un écu par mois, les autres une somme plus considérable, selon leur condition et selon leur besoin. Elle entretenait de nombreuses familles, à qui elle envoyait secrètement une fois l'année deux ou trois pièces d'étoffes pour s'habiller.

Toutes les filles orphelines trouvaient auprès d'elle un asile assuré. Elle payait leur pension dans un Couvent, jusqu'à ce qu'elles fussent en âge de se pourvoir et de gagner leur vie. Si quelqu'une d'elles était appe-

lée à la religion, elle lui fournissait la dot nécessaire, soit pour être religieuse de chœur, soit pour être sœur converse, suivant le degré de sa condition. Les filles qui étaient sans naissance et qui d'ailleurs n'avaient point de vocation pour la vie religieuse, n'étaient pas moins secourues que les autres. Elle leur faisait chercher, par quelque confident de ses charités, quelque sage artisan, avec qui elle les mariait en leur donnant trois cents livres de dot.

Cela se traitait si secrètement que la plupart ignoraient leur bienfaitrice; de sorte qu'il est arrivé bien des fois que quelques artisans ou marchands qui lui étaient redevables de leur fortune, lui refusaient ce qu'on allait acheter chez eux de sa part. Au lieu de se choquer de ce refus, elle en concevait une secrète joie, et quoique on lui représentât une fois qu'il était à propos de faire connaître à l'un de ces ingrats l'obligation qu'il lui avait : « Non, dit-elle, cela n'est pas nécessaire. Dieu nous fera trouver ailleurs ce que nous cherchons. »

Lorsqu'elle voyait de jeunes garçons de qualité en danger de se débaucher à cause de leur indigence, elle s'offrait à payer à leurs parents jusqu'à 40 écus de pension, afin qu'ils eussent une éducation conforme à leur naissance. C'est ainsi qu'elle a fait étudier un grand nombre d'écoliers tant Hibernois que Bretons entre lesquels elle a eu la consolation de voir de dignes ministres de l'Église.

Ayant appris que la nécessité engageait une personne dans le libertinage, elle lui envoya du linge et

Fondateurs des Retraites

de l'argent, pour la retirer du désordre, et l'entretint longtemps dans un monastère.

Mais un seul exemple fera voir plus clairement jusqu'où s'étendait sa charité. Rencontrant un jour dans la rue une demoiselle dont l'indigence extrême lui était connue, elle se sentit si émue de pitié, que, la prenant par la main et la tirant à l'écart, elle lui donna une de ses jupes, et sitôt qu'elle fut arrivée au logis, elle lui envoya des chemises.

Autant elle avait de soin de pourvoir aux nécessités des pauvres, autant en avait-elle de tenir ses aumônes cachées, ne les communiquant qu'à son directeur et à quelques personnes de qui elle était obligée de se servir. Elle voulait aussi que ceux qui les recevaient les oubliassent en quelque façon, en ne les révélant jamais. Ainsi, ayant promis cent écus pour établir une pauvre fille, elle lui retrancha une partie de cette aumône, parce qu'elle avait eu l'indiscrétion de parler.

Et pour diminuer l'idée que l'on avait de ses libéralités, elle disait à ceux qui lui en parlaient, que Dieu répandait une bénédiction visible sur le peu de bien qu'elle donnait, et qu'il multipliait en faveur des pauvres tout ce qu'elle achetait pour les nourrir et pour les vêtir.

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