CHAPITRE III
Son humilité — Son obéissance — Son recueillement et son oraison — Sa dévotion à la sainte Vierge — Sa prudence — Ses largesses pour bâtir l'église des Jésuites de Vannes.
Es vertus avaient un caractère de solidité qui se trouve rarement dans son sexe.
Elle était ingénieuse à chercher les humiliations pour s'avancer dans l'humilité. C'est pourquoi elle donna ordre à une personne sur laquelle elle avait quelque autorité, de l'avertir tous les mois des fautes qu'elle aurait remarquées dans sa conduite, et pour l'engager par son propre intérêt, elle lui avait promis de faire dire à son intention une Messe, autant de fois qu'elle lui rendrait ce bon office. On l'a souvent vue prosternée aux pieds de ses servantes, les embrasser et leur demander pardon : spectacle qui tirait les larmes des yeux de tous ceux qui en étaient témoins.
C'est par ce même esprit que, quoiqu'elle fût comme fondatrice de l'église des Jésuites de Vannes, elle ne permit pas qu'on y posât ses armes. On attendit après sa mort à lui donner cette marque de reconnaissance.
L'obéissance était la règle de ses actions, et le moindre signe de la volonté de ses directeurs était capable de lui faire quitter ce qu'elle eût eu le plus à cœur. Je n'en rapporterai que deux exemples.
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Elle eut toujours un pressant désir de visiter l'église de Notre-Dame des Ardilliers à Saumur. Son confesseur lui permit ce voyage de dévotion et lui conseilla de séjourner à Nantes pendant le carême pour y entendre le Père Tixier,jésuite, l'un des fameux prédicateurs de son temps. Après Pâques, elle se disposait à continuer sa route, lorsque son confesseur lui manda de n'aller pas plus loin, et de s'en revenir incessamment à Vannes, où sa présence était nécessaire pour le soulagement des pauvres et pour d'autres œuvres de charité. Elle obéit sans peine : Dieu soit béni, dit-elle, nous avions fait la moitié du chemin, l'obéissance nous rappelle ; la sainte Vierge se contentera de notre bonne volonté. Dès le même jour, elle fit chercher une litière pour son retour, au lieu du bateau qui était préparé pour la conduire à Saumur. ,
Elle avait une tendresse particulière pour une petite nièce, dont on lui avait confié l'éducation dès l'âge de ! i8 mois. Après l'avoir élevée jusqu'à l'âge de six ans, il lui fut ordonné par son confesseur de la rendre à ses parents. Elle le fit avec toute la soumission possible, quoiqu'elle ne la vît que dans le temps de ses repas et que cette jeune enfant ne fût pas en état de la distraire dans ses oraisons.
Son recueillement, sa modestie, sa continuelle vigilance à garder ses sens et son cœur, la disposaient à cette étroite familiarité qu'elle avait avec son Dieu. Sa manière d'oraison était fort simple. Ce n'était qu'une respectueuse et anioureuse présence de Dieu, et cette
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I disposition intérieure régnait dans tt)us ses exercices spirituels.
La dévotion àla sainte Vierge fut pour elle une source abondante de grâces, comme elle l'est d'ordinaire dans les âmes pures. Elle visitait souvent les chapelles qui lui : sont dédiées, et pendant bien des années, elle ne manqua I jamais de faire tous les samedis le pèlerinage de Notre- ! Dame de Bethléem, où elle reçut quantité de faveurs ; signalées. Elle récitait tous les jours son chapelet, et les i veilles de fête de la sainte Vierge, elle redoublait ses I aumônes, ses jeûnes et ses autres mortifications.
Entre tous ses mystères, elle honorait plus particulièrement celuide son Immaculée Conception. Elle avait tant de confiance en sa protection qu'elle n'entreprenait rien, qu'elle ne traitait d'aucune affaire, qu'elle ne la concluait jamais sans prendre auparavant une petite statue de la sainte Vierge qu'elle portait avec elle. C'est à cette dévotion qu'elle attribua le succès de certaines affaires difficiles et presque désespérées, et elle remarqua souvent que les jours consacrés à l'honneur de la Mère de Dieu lui furent les plus fortunés.
Dans tous ses desseins, elle ne faisait rien qu'après une mûre délibération , elle consultait toujours le Ciel, par un redoublement de prières, de pèlerinages et d'aumônes : mais, après avoir pris son parti, elle était constante à l'exécuter, sans que nulle considération humaine fût capable de la faire changer. Caractère singulier d'une âme héroïque qui n'a de vue et d'intérêt que la gloire de Dieu seul.
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La Providence lui avait donné un directeur tout propre à seconder son zèle et sa charité.
C'était le Père Adrien Daran, de la Compagnie de Jésus, natif de Rouen, religieux d'une tendre piété, d'une admirable confiance en Dieu, d'un parfait détachement du monde, d'une douceur et d'une simplicité aimables.
Il avait travaillé à la conversion des Hurons en la Nouvelle France, et lorsque le Père Jean de Brébeuf et le Père Gabriel Lalement dont il était compagnon furent pris et brûlés par les Iroquois, il fut témoin de leur glorieuse mort. La mission des Hurons ayant été détruite, il fut rappelé en France, où il remporta du Canada des infirmités qui ont fourni un continuel exercice à sa patience. Un an après, il fut envoyé à Vannes, oi^i il a consumé le reste de sa vie dans toutes sortes de bonnes œuvres et dans une infatigable application à procurer le salut des âmes, jusqu'à l'année 1670, où il mourut saintement le 21 mai.
Cet homme de Dieu menait à grands pas Mademoiselle de Francheville dans la voie de la perfection ; et, bien loin de suivre les maximes d'une lâche politique, qui eût donné des bornes à ses charités, il l'excita toujours à être prodigue envers les pauvres. Mais son désintéressement ne fut pas sans récompense. Depuis longtemps, il souhaitait qu'on bâtit une église au col- . lège de Vannes. Une personne pieuse qui l'exhortait à l'entreprendre lui donna dix écus pour acheter une charrette. C'était tout le fonds sur lequel il pouvait comp-
ter lorsqu'il en forma le plan en 1662. C'est pourquoi il fit écrire sur le portail ces paroles du psaume 86 : Ipse fiindavit eani Altissimus, C'est le Très- Haut qui l'a fondée.
Dieu inspira à Mademoiselle de Francheville de soutenir et de consommer cet ouvrage, pour lequel elle donna d'abord 300 louis d'or, et dans le cours de treize années, seize cents livres par an, sans y comprendre bien d'autres sommes considérables qu'elle fournit avant et après la mort du Père Daran.
En même temps, elle entretenait des missions à ses dépens , elle en fondait même en bien des endroits ; et comme l'on avait déjà établi une maison de retraite pour les hommes, elle y payait presque à toutes les bandes la pension de quelques-uns que leur indigence eût empêchés d'y venir.