‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 35 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Son zèle des âmes — Son zèle pour l'établissement des retraites de femmes — Son dessein est traversé — L'établissement de retraite de femmes se fait chez les Ursulines — Elle fait faire des retraites en divers lieux — Nouvelle persécution contre les retraites de femmes — Elle obtient qu'elles soient rétablies — On les commence dans une maison de louage. ^^^<.^<^^^'>^^->^^o-^<^^o-<^^^o-^^

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Es grands fruits que la maison de retraite des hommes produisait lui faisaient désirer un pareil établissement pour les femmes. Elle proposa cette pensée à son confesseur, qui, bénissant Celui qui la lui avait inspirée, ne songea plus qu'à chercher les moyens de coopérer avec elle à ce grand dessein.

Elle avait, dans sa maison, deux étages, partagés en beaucoup de chambres et propres à loger des personnes séparément. Ils convinrent de les faire servir à cet usage, et le Père Daran y envoyait de temps en temps en retraite quelques-unes de ses pénitentes, pour y faire, pendant huit jours, les exercices qu'il leur prescrivait. Elles n'en sortaient que pour aller à l'église et pour prendre, chaque jour, les instructions de leur directeur. D'autres succédaient à ces premières. Bien des dames et des demoiselles de qualité se présentaient pour y être reçues, et nulle d'elles n'en sortait sans

fruits et sans consolation. Mais comme Mademoiselle de Francheville refusait de prendre de l'argent pour leur nourriture, elles étaient plus réservées à s'y présenter.

On leva cet inconvénient en louant une maison hors de la ville, proche de l'église des Jésuites. On la fit meubler, pour y recevoir toutes les femmes qui voudraient y faire une retraite, et on y établit une économe qui veillait à leur subsistance.

A peine la maison fut-elle en état, qu'on y accourut de divers endroits, même des diocèses voisins, et les exercices ne s'y firent pas avec moins de succès que dans celle des hommes.

Mais une œuvre si sainte ne manqua pas d'être traversée. Quelques-uns désapprouvèrent ces assemblées de femmes, et l'un des grands vicaires, entrant dans i leurs sentiments, déclama publiquement en chaire contre cette nouveauté, et défendit de continuer les retraites, soit dans cette maison, soit ailleurs.

Monseigneur de Rosmadec , évêque de Vannes , était alors à Paris. A son retour, voulant -d'une part soutenir le procédé de son grand vicaire, et de l'autre favoriser le zèle de Mademoiselle de Francheville, il proposa au Père Daran un expédient propre à fermer la bouche aux censeurs les plus obstinés.

C'était de bâtir un appartement dans une maison religieuse, où il semblait que les exercices de retraite se pouvaient faire avec plus de facilité et avec plus d'édification. On accepta la proposition et l'on choisit la

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maison des Ursulines, une des plus florissantes et des plus régulières de tout l'ordre. Leur institut paraissait le plus convenable, et leur communauté fournissait les sujets les plus propres à cet emploi.

Avant que de commencer ce bâtiment, Mademoiselle de Francheville voulut avoir l'agrément du Prélat qui était encore à Paris. Monsieur de Kerlivio, son grand vicaire, lui en écrivit, et il reçut la réponse en ces termes : « Je suis ravi qu'il se fasse une maison de retraite pour les filles et pour les femmes chez nos bonnes et chères religieuses les Ursulines , et je le permets de tout cœur. »

Après avoir obtenu cette permission, elle envoya en secret une somme d'argent à la Supérieure, qui, du consentement unanime de la Communauté, fit jeter les fondements de cette maison.

La première pierre y fut posée le 20^ jour de mars, l'an 1671, par Monsieur de Kerlivio. C'était lui qui avait dessiné le plan avec tant de justesse, qu'encore que le bâtiment fût situé dans l'enclos du monastère, il n'y avait ni commerce, ni vue, ni entrée pour les personnes qui venaient en retraite. On y trav^ailla si diligemment qu'il fut achevé et meublé, et qu'on y commença les exercices dès le mois d'avril de l'année suivante.

On donna la direction des retraites à la Mère Jeanne de Pélaine de la Nativité, religieuse d'un mérite distingué, qui, cette même année, ayant fini le temps de sa supériorité, fut établie dans cet emploi par celle qui succéda.

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Quoique l'interruption des retraites n'eût pas été longue, ce petit espace parut long au zèle de Mademoiselle de Francheville, et pour ne pas le laisser couler inutilement, elle pria l'évêque de permettre qu'elle assemblât dans sa maison au Pargo, maison de campagne aux environs de Vannes, plusieurs personnes de son sexe qui désiraient y faire une retraite. On eut permission d'y dire la messe et d'y faire deux exhortations par jour. Il s'y trouva jusqu'à 46 personnes, qui en sortirent toutes rempliesdeferveur;etquelques-unes,qui n'avaient pu se déterminer jusqu'alors à quitter le monde, eurent le courage de prendre le parti de la religion.

Un tel succès redoubla l'ardeur de Mademoiselle de Francheville et l'excita à faire de pareilles assemblées en divers endroits des diocèses voisins. Il s'en fit une à Ploërmel, composée de quarante-cinq personnes, du nombre desquelles il y en eut aussi plusieurs qui se consacrèrent à Dieu, les unes chez les Ursulines, les autres chez les Carmélites.

Comme d'autres villes souhaitaient de jouir du même bonheur, elle alla deux fois à Ouimperlé et deux fois au Quilio, et tout le monde y accourait avec tant d'affiuence qu'on ne savait où les loger. Ce fut dans ce dernier lieu où l'on reconnut que les paysannes ne sont pas moins capables des retraites que les bourgeoises et les dames de qualité.

Mademoiselle de Francheville se chargea des soins domestiques, et les Jésuites eurent la direction du spirituel.

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Voilà quelles furent ses occupations jusqu'à ce qu'on eût achevé le bâtiment des Ursulines. Alors, on les continua dans ce lieu, pendant neuf à dix mois, sous la conduite de ces ferventes religieuses, qui concouraient admirablement à la sanctification de leur sexe avec les ministres de Jésus-Christ. Leurs entretiens familiers, également doux et instructifs, s'insinuaient dans les âmes les plus mondaines, et attiraient dans cette maison un si grand nombre de personnes, qu'on y en a compté près de six-vingt dans une seule retraite.

Mais ce qui réjouissait le Ciel, alarma l'enfer, et les démons excitèrent une horrible tempête pour détruire cet ouvrage. La calomnie publia mille faussetés ; l'envie noircit les choses les plus innocentes. Monseigneur de Rosmadec, ce sage prélat, avait été transféré à l'archevêché de Tours. Le Père Daran était mort, Monsieur de Kerlivio était disgracié. Le Père Huby n'avait pas l'oreille du nouvel évêque. Ceux qui l'approchaient étaient prévenus. Nul n'osait se déclarer en faveur de la retraite des femmes. Enfin, elle fut interdite, et Mademoiselle de Francheville eut encore une fois le déplaisir de voir ses bons desseins renversés, et, pour comble de douleur, renversés par ceux qui devaient les soutenir et de qui elle avait sujet d'attendre le plus de secours.

Elle en versa bien des larmes et elle se vit forcée de déclarer ce qu'elle avait caché jusqu'alors, que le logement qu'on avait bâti dans l'enclos des Ursulines, s'était fait à ses dépens. Ainsi on lui conseilla de leur

demander qu'elles obtinssent la permission de continuer les retraites,ou qu'elles lui remboursassent l'argent destiné à cet usage.

Les religieuses lui accordèrent sa demande, et après avoir fait de vaines tentatives auprès de l'évêque , non seulement elles rendirent les deniers qu'on avait avancés, mais encore les meubles, les tableaux, les règlements, et en général tout ce qu'on avait fait à l'usage de la retraite.

Dans toutes ces traverses. Mademoiselle de Francheville n'eut point d'autre douleur que celle que l'intérêt de Dieu lui causa. Elle la partagea avec trois personnes qui furent toujours liées avec elle par l'uniformité de leurs sentiments. C'étaient Monsieur de Kerlivio, le Père Huby et Monsieur de Francheville son frère aîné.

Ce dernier secondait les pieuses intentions de sa sœur et tous ensemble ranimaient leur confiance, persuadés que la persécution accompagne toujours les œuvres de Dieu , que ce qu'on entreprend pour sa gloire ne s'exécute d'ordinaire qu'après de grandes contradictions, que Dieu se joue de la sagesse humaine et qu'il se plaît à faire réussir ce qui semble désespéré, qu'il n'est rien d'impossible à une prière persévérante.

Dans cette vue, ils unissent leurs vœux et ils les adressent particulièrement à la sainte Vierge et à S^^ Anne sa Mère, assurés qu'une si puissante intercession les rendrait efficaces. En même temps, pour ne pas tenter Dieu, ils concertèrent entre eux d'interpréter

auprès de l'évêque la faveur de Madame d'Argouges, première présidente au Parlement de Bretagne. 1

Cette dame, que sa vertu faisait encore plus respec- j ter que son rang, et que sa piété intéressait dans toutes \ les bonnes œuvres de la province, écrivit de Paris où elle était, à Monseigneur Louis de Vautorte, évêquede Vannes. Elle le priait dans sa lettre de considérer j l'utilité de cet établissement, la facilité de lever tous les inconvénients qu'on lui avait tant exagérés : ce qu'il devait à l'attente de tous les gens de bien et à sa propre réputation; qu'au reste, s'il avait de justes raisons ' de défendre qu'on fît les exercices de la retraite chez | les Ursulines, il pouvait ordonner qu'il y eût une mai- | son uniquement destinée à cet usage, à laquelle il donnerait un Supérieur et des règlements tels que sa prudence et son zèle le jugeraient à propos.

Le Prélat, qui, de son propre mouvement et par l'inspiration de ceux qui l'approchaient, s'était toujours fortement opposé aux retraites des femmes, en accorda le | rétablissement de la manière que Madame d'Argou- j ges le demandait, et il en donna la direction, tant pour j le spirituel que pour le temporel, à Monsieur de Kerli- ! vio, qui, depuis deux ans, n'était plus dans ses bonnes grâces. 1

On fut surpris d'un changement si soudain, et l'on y | reconnut le doigt de Dieu qui tourne les cœurs comme il lui plaît. Ce changement arriva le cinquième d'août, et comme ce jour est consacré à la sainte Vierge, cette circonstance du temps semblait marquer que

c'était un effet de son entremise. Voici ce que Monsieur de Kerlivio en écrivit le même jour à Mademoiselle de Kerdef :

« Ma très chère Cousine, notre permission tant dé- » sirée a été signée aujourd'hui. Ma réconciliation avec » Monseigneur notre Prélat s'est faite, et il m'a établi » supérieu r de cette maison de retraite et des religieu- » ses de la Visitation. Remerciez bien Notre- Seigjieur, » la sainte Vierge et sainte Anne. Il s'est passé en ceci » certaines choses qui font voir que le tout vient du » Ciel. C'est pourquoi nous allons tout de bon travail- » 1er à préparer au plus tôt une maison qu'on prendra à » louage, en attendant qu'on en bâtisse une.

» A Vannes, ce cinquième d'août 1674. »

En effet, on chercha incessamment une maison. On n'en trouva point qui eût un logement assez vaste. Le bâtiment du Séminaire venait d'être achevé, mais il n'était pas encore meublé, et, faute d'argent, il devait demeurer longtemps inhabité. On proposa à Mademoiselle de Francheville de le louer pour quelques années, à condition qu'elle le mettrait en état qu'on y pût loger. La dépense était de plus de mille écus, toute l'utilité en retombait sur le Clergé. Mais cette considération, au lieu de la rebuter, la détermina entièrement, et elle se persuada que Dieu lui faisait un grand honneur en lui donnant occasion de contribuer au logement de ses ministres. « J'aurai, dit-elle, de la joie de voir que, quand j'en sortirai, les prêtres y entreront. »

Comme elle connaissait l'intelligence et le zèle de

Monsieur de Kerlivio, elle le chargea du soin de cet ouvrage, en lui mettant d'abord 2000 écus entre les mains. Sa vigilance et son activité firent qu'en peu de mois la maison fut disposée pour les Retraites.

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