‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 36 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

On appelle Madame du Houx pour conduire les retraites — Mademoiselle de Francheville travaille elle-même dans les retraites.

L était important de commencer les saints exercices avec quelque éclat et de trouver une personne qui pût remplir la place que la Mère de Pélaine avait si dignement occupée. L'humilité de Mademoiselle de Francheville lui faisait croire que ces fonctions étaient au-dessus de ses forces. C'est pourquoi l'on jeta les yeux sur Madame du Houx. — C'était une veuve de qualité, d'un talent rare pour la conversion des âmes, et que les Évêques même avaient utilement employée à la réforme des monastères qui dépendaient de leur juridiction. Elle se nommait Jeanne-Marie Pinezon. Son père était seigneur de Cassé près de Rennes. Il obligea sa fille à se marier, quelque penchant qu'elle eût pour la vie religieuse ; mais après la mort de Monsieur du Houx, son mari, chef de la noble et ancienne maison de Forsanz, elle eût repris son premier dessein, si sesDirecteurs ne l'eussent empêchée de borner à l'enceinte d'un cloître les services qu'ils prévoyaient qu'elle devait rendre à Dieu dans le monde. Le Saint-Esprit lui suggéra un tempérament à réunir la vie solitaire à la vie active, en s'associant à l'ordre de la Visitation, sans s'assujettir à la clôture.

Fondateurs de Retraites

Ses croix furent continuelles, ses austérités presque excessives, et tout le cours de sa vie fut un modèle accompli de toutes les vertus, mais principalement de la douceur, de la prudence et de l'humilité chrétienne.

Son amour pour Dieu était parfaitement désintéressé. Elle a dit plusieurs fois au Père Huby, que si elle se fût arrêtée à réfléchir sur elle-même, elle n'y eût trouvé qu'un enfer, mais qu'elle ne s'y arrêtait pas.

Partout où le service de Dieu l'appelait, les persécutions la suivaient, et dans ses entreprises, les traverses précédaient toujours les succès. Les croix étaient la récompense ordinaire de ses travaux et les grâces que le Seigneur lui faisait étaient toujours accompagnées de croix. La Mère Jeanne des Anges, avec qui elle fut liée d'une sainte amitié, la vit un jour en esprit aux pieds de la sainte Vierge qui la présentait à son Fils, Jésus-Christ la recevait avec amour et lui mettait sur la tête une couronne toute parsemée de croix noires, marquant que c'était ainsi qu'il récompensait les peines qu'elle prenait pour sa gloire.

Ses entretiens étaient capables de vaincre les esprits les plus opiniâtres et de toucher les cœurs les plus endurcis.

Le dernier service qu'elle rendit aux âmes fut de travailler avec Mademoiselle de Francheville dans la retraite des femmes, sous la conduite de Monsieur de Kerlivio et du Père Huby. Après y avoir passé treize mois, ses infirmités l'obligèrent de retourner à Rennes, qui était le lieu de son séjour ordinaire. Elle y mourut

ViÈ DE MADEMOISELLE DE FRANCHÈVILLE. îg^

le 26 de septembre de l'année 1677, à l'âge de 62 ans. Après sa mort, la beauté majestueuse qui parut sur son visage confirma tout le monde dans l'opinion que l'on avait de sa sainteté. On lui rendit presque la même vénération qu'on rend aux Saints, jusqu'à lui adresser des prières, que l'on assure avoir été suivies de grâces miraculeuses.

Ce fut sous une si excellente maîtresse que se forma Mademoiselle de Francheville. Sa première vue était de contribuer aux retraites de son bien seulement et non pas de sa personne, soit qu'elle s'imaginât manquer de talents convenables à cet emploi, soit qu'elle craignît qu'on ne l'arrachât de sa chère solitude. Mais après que Madame du Houx lui eut déclaré que Dieu demandait aussi sa personne, et que son sentiment eut été confirmé par Monsieur de Kerlivio et par le Père Huby, malgré ses répugnances, elle s'embarqua dans le travail des retraites, se confiant en Dieu, qui donne de la force aux plus faibles instruments.

Dieu bénit sa confiance , ceux qui la connaissaient admirèrent en elle l'effet de la grâce, et plusieurs personnes ont avoué que ses entretiens familiers et ses exhortations les touchaient davantage que les sermons des plus habiles prédicateurs. Il n'y avait rien dans son extérieur, jusqu'au ton de sa voix, qui n'excitât à la piété.

Elle se chargea pendant le cours de la retraite de toutes les cérémonies de piété qu'on y pratique, et de certaines instructions et des lectures qu'on y fait, en

sorte qu'elle parlait tous les jours près de trois heures.

Les sujets qu'elle s'associa pour cette œuvre de Dieu étaient si propres à la soutenir, qu'il semblait que le ciel en eût fait le choix.

Le premier directeur de retraite fut le Père Fulgence de Sainte- Barbe, de l'Ordre des Carmes, savant théologien et bon prédicateur, qui avait été prieur du monastère d'Avignon et de plusieurs maisons de la province de Touraine.

J'ai eu l'avantage de le connaître, et je puis assurer que j'ai remarqué en lui toutes les vertus d'un parfait religieux. Il joignait à une grande austérité, un grand' don d'oraison et de larmes, à une sagesse très éclairée, une profonde humilité, une droiture et une simplicité merveilleuses. Son extérieur modeste, recueilli, toujours gai, marquait la disposition intérieure de son âme. Rien ne troublait sa constante égalité d'esprit, et il paraissait si dégagé des choses de la terre et si mort à lui-même, qu'il ne se donnait pas la moindre satisfaction humaine.

Son zèle était tout de feu et digne d'un enfant d'Elie. Partout où il y avait apparence de procurer la gloire de Dieu, le salut, la perfection ou la consolation d'une âme, il y courait avec ardeur et s'y appliquait avec une charité infatigable.

Quand on l'appela pour prendre la conduite des retraites, il y avait plusieurs années que Dieu le tenait dans un terrible exercice de peines intérieures qui avait presque ruiné ses forces. Mais ayant eu le courage de se dévouer à cet emploi apostolique, Dieu lui rendit

tout à coup sa santé et sa première vigueur. On eût dit qu'il trouvait son repos et sa récréation dans le travail.

Pendant les retraites, il prêchait deux fois le jour, et donnait le reste de son temps àentendre les confessions. La plupart voulaient se confesser à lui. Mais celles qu'il recevait le plus volontiers, c'était les paysannes dont la grossièreté et les redites ennuyeuses ne rebutaient jamais sa patience. On avait une entière confiance en lui, et sa douceur lui ouvrait tous les cœurs. Je l'ai souvent vu dans ce saint exercice, et je ne l'y ai jamais vu que je ne l'aie admiré. Souvent, après avoir passé la journée dans une telle fatigue, on le voyait s'en retourner le soir au Bondon, monastère fort éloigné de la ville, tout trempé de pluie ou couvert de neige et transi de froid, mais brûlant de charité.

Il ne pouvait longtemps subsister dans un si grand travail. Il mourut d'une fluxion de poitrine le lo d'août 1677.

Le premier chapelain de la maison fut Monsieur Pierre le Floch, disciple du Père Rigoleu, formé dès sa jeunesse aux exercices apostoliques,hommed' un grand sens et habile confesseur. Il estimait son emploi des retraites, la plus précieuse récompense que Dieu lui pouvait donner en ce monde pour les services qu'il lui avait rendus pendant plusieurs années dans les missions. Il mourut d'une fluxion de poitrine que l'excès de travail lui avait causée.

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