CHAPITRE YI
Sa première compagne est Mademoiselle de Kerderf — Succès des premières retraites — Protection de Dieu sur Mademoiselle de Francheville — Elle fait bâtir une maison pour les retraites — Elle n'épargne rien pour la perfection de cet ouvrage — Ses largesses pour la maison de retraite des hommes — Son désintéressement.
^wwwwwwwwwwww^
A première compagne de Mademoiselle de Francheville fut Mademoiselle Marguerite de Kerderf. Elle lui fut donnée par une disposition de la Providence, oii il y a des particularités fort singulières. Monsieur de Kerlivio, son cousin, l'avait choisie pour cet emploi. Mais à peine avait-elle commencé d'y travailler qu'une maladie périlleuse l'obligea d'aller à Hennebond reprendre son air natal. Mademoiselle de Francheville, qui l'avait déjà extrêmement goûtée,et qui la regardait comme sa coadjutrice, demandait instamment à Dieu le recouvrement de sa santé. Pour l'obtenir, elle pria Monsieur de Kerlivio de dire la messe pour elle au tombeau de St Vincent Ferrier. Dieu exauça ses vœux, et la malade se trouva guérie d'une manière si soudaine et si extraordinaire,que les médecins crurent sa guérison miraculeuse. Ce ne fut pas le seul miracle que Dieu fit pour l'attacher à la maison de retraite. Elle était] résolue d'en
sortir pour reprendre ses premières fonctions de charité auprès des pauvres. En vain Monsieur de Kerlivio avait tâché de l'en détourner. Il crut devoir recourir à Dieu pour ce sujet. Il alla encore dire la messe au tombeau de St Vincent Ferrier; après cela, il ne lui dit que deux paroles, et elle se rendit à sa demande. Changement qu'il ne pouvait, disait-il, attribuer qu'à la grâce, et qu'il jugeait un plus grand miracle que sa guérison précédente.
Il restait à cette demoiselle deux difficultés à surmonter : sa faible complexion et son peu d'ouverture à parler en public. La grâce aplanit ces obstacles. Elle lui donna la force de soutenir, depuis près de 28 ans, un travail que les hommes les plus robustes auraient peine à supporter, et elle lui donna tant de facilité à s'exprimer et tant d'onction pour toucher les âmes, qu'on est surpris de trouver un pareil talent dans une personne de son sexe.
Voilà comment Dieu a coutume de seconder les entreprises qu'on fait pour sa gloire, quand, avec une droiture de cœur et une confiance parfaites, on s'appuie plus sur son secours que sur tous les moyens humains.
La première retraite se fit le quatrième jour de décembre 1674. Le nombre ne fut que de onze personnes, mais il s'accrut dans peu de temps de telle sorte, qu'on y compta deux ou trois cents personnes. On y accourut de la ville, de la campagne, des pays même les plus reculés de la province. Toutes celles qui en sortaient publiaient partout les merveilles que Dieu y
opérait, invitant leurs parents et leurs amis à participer au même bonheur. L'exemple de leur piété confirmait ce qu'elles disaient à l'avantage des retraites, de sorte qu'il semblait que le sexe dévot en recueillait plus de fruits que les hommes. Dieu confondant ainsi la prudence humaine qui avait voulu lui interdire l'usage d'un si grand bien, sous prétexte de quelques fausses idées.
La joie d'un si heureux commencement fut mêlée de quelque amertume par l'accident qui arriva en même temps à Mademoiselle de Francheville.
Peu de mois après qu'elle fut logée au séminaire, une pierre du poids de dix-huit livres lui tomba sur la tête et la blessa. Elle ne s'émut point de sa blessure, mais un des ouvriers, qui vit couler le sang en abondance, en avertit promptement Madame du Houx, qui l'obligea ch se mettre au lit. Le chirurgien qu'on envoya quérir, voyant la grosseur de la pierre qui l'avait blessée, ne douta point que Dieu ne l'eût préservée d'une mort certaine, content d'éprouversa patience par les douleurs que ce coup lui fit souffrir.
Cependant il fallait penser à donner aux retraites une maison permanente, au lieu du Séminaire qu'on n'avait loué que pour cinq ans. L'on chercha donc un fonds commode pour bâtir, et l'on en trouva un proche de l'église Saint-Salomon,qui non seulement était dans une situation avantageuse, mais qui fournissait encore le sable et la pierre dont on avait besoin.
On jeta d'abord les fondements de cet édifice selon le premier plan qu'on en avait tracé. Il ne devait avoir
que six vingts pieds de longueur et vingt-et-un de largeur ; chaque chambre n'était que de huit pieds et le dortoir de cinq ; on devait faire des appentis le long du corps de logis pour servir d'offices. Mais à peine eut-on élevé les murailles à la hauteur de dix pieds, que Mademoiselle de Francheville reconnut que ce plan qu'on lui avait conseillé de suivre comme le moins cher, ne répondait ni à son zèle ni à la grandeur de ses desseins. C'est pourquoi elle résolut de prendre d'autres mesures. Sur ces entrefaites, Monsieur de Francheville, son frère, lui ayant rendu visite, elle lui expliqua ses Intentions. Ce gentilhomme désintéressé, quoique unique héritier de sa sœur, blâma généreusement son épargne, lui représenta qu'elle en serait fâchée dans la suite, qu'un si petit logement n'avait nulle proportion avec son entreprise, qu'il était aisé de faire entrer dans le nouveau plan ce qu'on avait déjà bâti, en faisant un double corps de logis qu on séparerait par un mur de refend.
Son avis fut soutenu par Monsieur de la Motte de Francheville, son cadet, cavalier d'un mérite accompli et recommandable par les longs services qu'il a rendus dans les armées. C'est à ces deux frères aussi bien qu'à la sœur, que le public est redevable de cette belle et grande maison de retraite, où plus de quatre cents femmes peuvent être logées en même temps.
Pendant qu'on la bâtissait. Mademoiselle de Francheville ne cessait d'encourager les ouvriers par sa présence et par ses largesses, et lorsque quelqu'un se
plaignait d'avoir fait un marché désavantageux, elle s'en rapportait à sa bonne foi, et le dédommageait de sa perte.
Déjà la charpente était posée lorsqu'un vent violent en enleva neuf fermes avec un si grand fracas qu'on crut que la maison était renversée, et, ce qui paraît incroyable et peut faire penser que le démon était l'auteur de ce dégât, c'est qu'au lieu que le bois devait naturellement se briser, il était tors et plié comme on a accoutumé de tordre les liens de fagots.
Monsieur de Kerlivio voulut porter cette nouvelle à Mademoiselle de Francheville, afin de la consoler sur un accident si fâcheux. Elle, sans s'étonner, lui demanda seulement si personne n'avait été tué, et ayant appris que les ouvriers s'étaient retirés une heure auparavant: « Dieu soit béni, répliqua-t-elle, /<? suis la ferinicre de Notre-Seigneur. Il ma donné du bien ; quand ton/ le bâtinient serait renversé, fai confiance en lui. »
Elle avait déjà fait connaître la générosité de ses intentions lorsqu'un jour, Madame du Houx lui demandant combien elle se proposait de donner, soit pour I bâtir cette maison, soit pour en amortir le fonds, elle I lui répondit : <ije ne me borne à rien en particulier, je ' donnerai tout ce qu il faudra.'J>
En effet, elle n'épargna rien pour mettre promptement son ouvrage dans sa dernière perfection, de sorte qu'elle y établit la retraite le 5 de mai 1679. — L'année suivante, il s'y assembla pour la retraite de la Pentecôte jusqu'à quatre cent douze personnes. Souventmeme
on en a compté davantage aux fêtes de Pâques. D'où l'on peut juger quelle nombreuse multitude cette pieuse fondatrice a vu venir dans cette maison, dans l'espace de quatorze ans qu'elle l'a gouvernée.
Non contente d'avoir bâti et parfaitement meublé un si vaste logement, elle convia Monseigneur l'évêque de Périgueux, son neveu, de prendre de son bien de quoi fonder un prédicateur et un chapelain. Bien plus, cette grande âme étendit ses libéralités jusque sur la maison de retraite des hommes. Monsieur de Kerlivio avait déjà commencé de l'agrandir d'un nouveau corps de logis, lorsque l'ouvrage fut interrompu par sa mort. Elle se fit une espèce de religion de remplir les dernières volontés de ce saint homme, qui avait tant coopéré au succès de ses desseins.
Rien n'était de plus grande édification dans les retraites que ce grand désintéressement qu'elle y faisait paraître. Jamais elle ne reçut aucun des présents qu'on voulait faire à la maison, non pas même pour l'ornement de la chapelle. Souvent des dames de qualité offraient deux ou trois louis d'or. Elle les refusait et ne permettait pas qu'on reçût davantage que la pension ordinaire de deux écus. Ce qui s'est toujours depuis constamment pratiqué.
Jamais elle n'a souffert que ses armes parussent ni au bâtiment des deux maisons de retraite, ni à l'église des Jésuites, ni à aucun des vases sacrés ou des ornements qu'elle donnait à diverses églises ou chapelles. Si ses armes y paraissent à présent, on les y a mises
après sa mort, ayant plus d'égard à la reconnaisance qu'aux sentiments de son humilité.
Avec tout cela, l'enfer ne cessa pas de susciter des esprits envieux et pleins de malignité qui vomirent contre elle le venin de leur passion. Mais il était aisé de découvrir le principe de leurs médisances et de leurs calomnies. Dieu les permettait afin qu'elle ne fût pas privée de l'apanage des ouvriers évangéliques, elle qui travaillait avec tant de zèle et avec tant de fruit au salut des âmes.