CHAPITRE VII
Sa dernière maladie et sa mort — Ses funérailles — L'estime qu'on avait pour elle — Le zèle de sa famille pour les retraites — Éloge du Père Adrien Daran, jésuite, son confesseur — Éloge de Madame du Houx — Éloge du Père Fulgence de Sainte-Barbe, carme, premier directeur des retraites de femmes — Éloge de Monsieur le Floch, premier chapelain des retraites de femmes.
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U milieu de cette multitude d'occupations, qui semblait demander du repos, Mademoiselle de Francheville ne relâchait rien de ses premières austérités, et malgré une fièvre intermittente qui la consuma insensiblement pendant les quatres dernières années de sa vie, elle continua toujours ses exercices de piété avec une égale ferveur. Cette fièvre enfin se fixa en quarte et devint ensuite double et triple quarte.
Dans ces variations de maladie qui durèrent cinq ou six mois, ses violents frissons de deux ou trois heures ne la contraignirent jamais de discontinuer les instructions et les entretiens qu'elle faisait trois fois le jour. Monseigneur l'évêque de Périgueux, son neveu, ayant un jour prié le Père Huby, qui était son directeur, de lui défendre de continuer ses austérités, il lui répondit: « Laissons-la courir à grands pas de géant à Vétei^nité. » Enfin,plus consumée du feu de la charité que de l'ardeur
de sa fièvre, elle mourut de la mort des justes le 23 de mars 1687, âgée de 69 ans.
Il y avait longtemps qu'elle demandait à Dieu la grâce d'être assistée dans ses derniers moments par le Père Huby, qui avait une parfaite connaissance de son intérieur. Elle obtint de Dieu cette consolation, et ce saint homme, après lui avoir fait administrer les Sacrements que l'Église donne aux mourants, lui donna une absolution générale de ses péchés, peu de temps avant qu'elle expirât, lui ordonnant pour pénitence de prononcer trois fois les noms salutaires de Jésus et de Marie. Elle le fit avec un amoureux effort, et tenant le crucifix dans sa main, elle rendit le dernier soupir, après avoir prononcé pour la troisième fois le nom de Jésus.
Au même instant, son visage devint si beau et si vermeil, qu'elle attirait les regards de ceux qui la venaient voir de tous côtés, loin d'inspirer de l'horreur. Les enfants même s'en approchaient sans crainte, et l'on vit un enfant de cinq ans lui baiser les pieds et les mains, répondant d'un ton assuré à ceux qui voulaient l'intimider, qu'une sainte ne lui faisait point peur.
Son corps fut exposé quatre jours dans la chapelle, et il y accourut une foule infinie de peuple pour lui témoigner son respect et sa vénération. Les uns rappelaient la mémoire de ses vertus, les autres fondaient en larmes à la vue de ce triste objet, et tous les pauvres paraissaient inconsolables de la perte de leur commune mère.
Les Pères de la Compagnie de Jésus n'y furent pas moins sensibles. Depuis trente ans, elle les avait honorés de sa confiance et comblés de ses bienfaits. Leur reconnaissance avait été gênée par l'humilité de leur bienfaitrice. Mais enfin, il leur fut permis après sa mort de lui en donner des marques en priant pour elle, en érigeant ses armes dans leur église, et en demandant que son cœur y fût enterré.
On le leur accorda, et son corps fut mis dans un cercueil de plomb pour être enterré dans un caveau sous la chapelle de la Retraite.
La plupart des églises de la ville et d'autres églises de divers endroits du diocèse firent des services solennels pour elle. Il n'y eut presque personne dans toute la province qui ne prît part à sa mort. On fit dire pour le repos de son âme une infinité de messes, et Monseigneur l'évêque de Vannes écrivit à Mademoiselle de Kerderf pour lui marquer combien il ressentait vivement la perte que faisait son diocèse.
Entre les circonstances qui suivirent sa mort, on en remarqua trois qui semblaient tenir du miracle. La première, que son corps ayant été gardé onze jours avant que d'être enterré, il n'exhala jamais de mauvaise odeur. La seconde,que son cœur ayant été mis en dépôt durant six mois dans la chambre d'un Jésuite, ce Père a assuré qu'il en sortait toujours une odeur très suave. La troisième, qu'encore que trois hommes pliassent sous le poids du cercueil quand il était vide, un seul homme le descendit aisémentdansleca veau quand le corps y fut mis.
Sa mémoire sera en vénération dans les siècles à venir. Dès son vivant, toutes les personnes qui tenaient les premiers rangs dans la province Ihonoraient de leur estime et de leur amitié. L'ancien évêque de Nantes, Monseigneur Gilles de la Baume le Blanc, prélat digne d'être comparé à ceux de la primitive Eglise, conserva toujours une étroite liaison avec elle, et lorsqu'il faisait voyage à Vannes, il ne manquait jamais de prendre part aux travaux de ses retraites. Monseigneur l'évêque de Léon, Pierre de Néboux de la Brousse, Monseigneur l'évêque de Tréguier, François-Ignace de Saillant, qui vient de mourir évêque de Poitiers, l'un et l'autre d'un mérite singulier, lui ont rendu de fréquentes visites et lui ont marqué beaucoup de vénération.
Monsieur le Président et Madame la première Présidente d'Argouges conçurent pour elle, dès la première entrevue, une estime et une affection dont ils n'ont cessé depuis de lui donner des preuves.
Monseigneur de Pont-Chartrain,ce ministre si éclairé et si propre à juger du vrai mérite, en parlant de mademoiselle de Francheville, disait qu'il ne connaissait personne dans la province qui eût plus de vertu et plus de bonne conduite.
Mais de toutes les personnes d'un rang distingué qui ont cherché son amitié, madame de Pont-Chartrain est celle qui a paru l'affectionner et l'honorer davantage. Elle appuyait ses desseins et autorisait les retraites par son exemple, jusque là qu'elle en fit deux de
suite, et depuis son retour, elle n'a pas peu contribué à établir à Paris celles qui se sont faites chez madame de Miramion. Pénétrée de ce qu'elle avait vu et pratiqué à Vannes, elle inspira à cette dame, illustre par sa piété autant que par sa naissance, de faire observer dans sa maison le même ordre et les mêmes règlements. Dans cette vue, elle écrivit à mademoiselle de Kerderf pour lui en demander un extrait. Voici les termes de sa lettre :
Je voiis prie, ma chère Demoiselle, de m! envoyer un écrit de toute la conduite de vos retraites, de ce qiù se fait chaque jour et de tous les exercices en détail, le plus que vous poîirrez ; les sujets des oraisons et la manière de les faire tout haut, comme vous faites ; les livres dont vous vous servez, etc.. C est pour r instruction de la retraite des femmes que va faire madame de Miramion. Meaupeou de Pont- Char train.
Elle lui écrivit une seconde fois, et elle marque l'estime qu'elle fait de ceux qui ont institué les retraites :
Je vous ai déjà écrit, ma chère De7noiselle, pour vous reinercier de toutes les dévotions que vous in avez envoyées, etc.. L'on a suivi toutes vos règles. Le bon Dieu tiendra bien compte à monsiettr de Kerlivio et au bon Père Huby d'avoir été auteurs de cette sainte Institution, et à mademoiselle de Francheville et à vous den être de si dignes ministres. Lon a déjà fait une retraite qui s est très bien passée et qui produit de très bons effets, etc..
Fond, des Retraites.
Mademoiselle de Francheville avait eu, dès son vivant, la consolation de voir, dans la Bretagne, quatre établissements semblables au sien. Il s'était fait à Rennes, à Saint-Malo, à Kimper et à Saint-Pol-de-Léon, des maisons de retraite pour les femmes, et comme elles avaient été fondées en partie par ses soins,etqu'elles suivaient les règlements de la sienne, elles la reconnaissaient pour leur institutrice, et lui donnaient même ce titre dans les lettres qu'elles lui écrivaient pour la consulter.
Elle laissa, aussi bien que monsieur de Kerlivio, en mourant, à ses héritiers le même fonds qu'elle avait reçu de ses pères, s'étant fait, comme lui, un point de religion de se conformer en cela à la disposition des lois humaines. Elle avait eu le bonheur de ne trouver jamais dans ses frères que de la correspondance à toutes les profusions de sa charité,à tous les desseins de son zèle. Ses neveux, animés du même esprit, ont toujours marqué qu'ils ne recherchaient que l'héritage spirituel de ses bonnes œuvres, et l'aîné, son principal héritier, à présent évêque de Périgueux, la voyant dangereusement malade, deux ans après l'établissement des retraites, lui protesta que, s'il plaisait à Dieu de l'appeler à Lui, il accomplirait fidèlement tout ce qui manquait à l'exécution de ses projets, que même il y suppléerait de son propre bien, au cas que celui qu'elle lui laissait ne fût pas suffisant. Dès qu'elle fut morte, il ratifia authentiquement toutes les donations qu'elle avait faites, et les retraites qu'il fait faire, tous les ans,à sespro-
près frais, à toutes sortes de personnes, avec une magnificence sans exemple, montrent qu'il a hérité non seulement du zèle de mademoiselle de Francheville,sa tante, mais encore de l'esprit de monsieur de Kerlivio et de celui du Père Huby, qu'il veut bien reconnaître pour ses Pères en Jésus-Christ.