‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 39 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sa famille - Sa naissance — Ses études et ses engagements dans le monde — Sa conversion — Sa vocation à l'état ecclésiastique — Il prend les ordres et étudie en Sorbonne. ^^

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lOuis Eudo deKerlivio était d'Hen- : nebond, d'une famille ancienne et : qui a eu des alliances fort considérables. Il naquit le 14 novembre de l'année 162 1, et fut Baptisé le même jour dans l'Eglise paroissiale de saint Caradec. Son père François Eudo et sa mère Olive Guillemotto Flabelle étaient riches, vertueux et si charitables qu'on attribue à leurs grandes aumônes les bénédictions que le ciel a répandues sur leurs enfants.

Ils en eurent quatre : trois garçons et une fille. Celleci mourut fort jeune. Le second fils entra dans l'ordre des Carmes. Le cadet, nommé Monsieur de Kéronic, a laissé un fils unique, à présent Conseiller au Parlement de Bretagne. L'ainé, dont j'écris la vie, après avoir fait ses humanités à Rome et sa philosophie à Bordeaux,

MONSIEUR DE KERLIVIO

étant de retour à Hennebond, commença à voir le grand monde. Il avait tous les avantages pour s'y faire distinguer : l'esprit vif et solide, l'humeur accommodante et honnête, une bonne éducation, bonne mine. Il savait la musique, jouait de toutes sortes d'instruments, chantait et dansait en perfection. Avec cela, il faisait de grosses dépenses, son père n'épargnant rien pour lui donner occasion de paraître. Il était l'agrément de toutes les compagnies.

Bientôt il attacha son cœur à une jeune demoiselle d'une rare beauté mais sans fortune, et l'engagement alla si avant qu'il lui promit de l'épouser. Son père et sa mère n'omirent rien pour l'en détacher, et enfin lui défendirent de la voir. Comme il ne voulait pas leur déplaire, cette défense lui causa un chagrin mortel. Pour le dissiper, il résolut de faire un voyage, qui lui fut aisément permis. On espéra que l'éloignement amortirait la passion. Pendant le séjour qu'il fit à Paris, la demoiselle, moins constante que lui, en épousa un autre. Ses parents lui en donnèrent promptement avis, avec ordre de revenir au plus tôt, pour penser à s'établir selon leurs desseins.

Mais Dieu, qui avait les siens, bien différents des leurs, commença de les lui faire connaître. Il lui ouvrit les yeux et lui toucha le cœur. Le monde ne lui parut plus ce qu'il lui était auparavant. Dégoûté de ses plaisirs et de ses vanités, il ne songea plus qu'à le quitter. Cachant néanmoins sa pensée à ses parents, il les pria de lui permettre de rester encore à Paris, et il alla faire

une retraite chez les Pères Carmes des Billettes. Il y passa six semaines en solitude, sous la conduite du Père Donatien de Saint- Nicolas, homme fort éclairé dans les voies de la grâce, qui l'assura que Dieu l'appelait à l'état ecclésiastique et non pas à la religion. Ainsi la Providence voulut que dans une retraite, celui qu'elle destinait pour le premier Fondateur des maisons de retraite, jetât les fondements de cette perfection évangélique et de cet état de mort dont il a fait depuis une si haute profession.

Résolu de se donner à Jésus-Christ dans l'état du sacerdoce, il alla se présenter au Séminaire des Bons- Enfants où il fut reçu par Monsieur \'incent de Paul, ce saint Instituteur de la Congrégation des Missionnaires de Saint-Lazare. De là, il fit savoir sa résolution à son père et à sa mère, les suppliant de lui donner leur agrément et leur bénédiction. Cette nouvelle les pensa faire mourir. Ils lui écrivirent un refus avec tout ce que la douleur leur put suggérer de plus pressant pour le détourner de son dessein. Mais la grâce l'avait déjà rendu insensible aux atteintes de la chair et du sang.

Il entra dès lors dans cette voie d'austérité, d'abnégation de lui-même, de mépris du monde et de recueillement, qu'il n'a jamais depuis quittée. Monsieur Vincent disait que dès ses commencements, il avait égalé les plus fervents religieux ; cju'il ne méritait pas de le conduire, et que s'il vivait longtemps, il arriverait à un très haut degré de perfection.

Dans ces saintes dispositions, il prit les ordres sacrés ; en la 24^ année de son âge, et le même jour qu'il dit sa première messe, il fit un discours de piété aux ecclésiastiques du Séminaire. Il y demeura encore ensuite quatre ans, étudiant en théologie sous les professeurs de Sorbonne.

Ce n'est pas qu'il eût dessein d'y prendre les degrés. Quoique son père lui eût témoigné le désir qu'il les prit , il lui avait répondu que la vie qu'il se proposait de mener ne demandait pas qu'il fût docteur, que cela n'était pas nécessaire pour faire le catéchisme aux enfants et pour assister les pauvres. Cependant, sur ce que son père irrité de cette réponse lui avait mandé i qu'il voulait absolument qu'il lui donnât cette satisfaci tion. Monsieur Vincent l'obliorea d'obéir. Mais la mort de sa mère étant survenue et son père l'ayant, rappelé ; en Bretagne, il revint sans achever sa licence, ne la I croyant pas nécessaire pour le plan de vie qu'il s'était ' fait.

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Son retour en Bretagne — Son règlement de vie et son application au service des pauvres — Il porte son père à la perfection chrétienne — Ses aumônes et sa ferveur dans les bonnes œuvres — Il gagne à Dieu son frère, Monsieur de Kéronic — Il se retire dans l'hôpital d'Hennebond — Il y vit en pauvre.

Son arrivée à Hennebond, tout le monde fut surpris de voir Monsieur de Kerlivio si changé. Ce n'était plus ce jeune cavalier si leste , si enjoué, si agréable en ses manières. C'était un prêtre modeste, recueilli, solitaire, affectant dans son parler, en son marcher, en tout son extérieur, des airs tout contraires à ceux du monde : un homme entièrement dégagé des choses de la terre et mort à lui-même.

Il s'occupait toute la matinée à l'oraison, à l'étude de l'Ecriture Sainte et à la lecture des meilleurs interprètes qui l'ont expliquée, ne sortant de la maison qu'à onze heures pour aller dire la messe. Il a avoué à un de ses amis que cette retraite et cette étude lui avaient beaucoup servi pour s'avancer dans la vertu et dans la science.

Son père, qui avait eu d'abord beaucoup de peine à goûter cette conduite, en fut dans la suite tellement touché qu'il s'en rendit imitateur. Il prit même son fils pour Directeur et pour Confesseur, lui ouvrant son

cœur avec une simplicité d'enfant, et réglant sur ses avis ses exercices de piété et les œuvres de charité qui partageaient tout son temps. Sa maison devint comme un hôpital. On y prit un valet exprès pour porter aux malades les bouillons et les médicaments, et une servante pour les préparer. Deux parentes, filles dévotes, étaient occupées à faire les chemises et les habits, et à les distribuer aux pauvres. Deux fois la semaine, on traitait tous ceux qui se présentaient, et après le dîner on leur donnait encore à chacun une aumône en argent. On faisait de grandes charités aux Carmes et aux Capucins. Cette maison de bénédiction leur était toujours ouverte, et ils y avaient recours dans tous leurs besoins avec assurance de n'être jamais à charge. Le père donnait chaque jour au fils une somme réglée pour l'employer aux bonnes œuvres. Il n'y avait sorte de bien que ce fils zélé ne suggérait au Père, et à quoi ce père charitable ne se portait aussitôt. Mais ils ne vécurent pas longtemps ensemble. La patience couronna toutes les vertus du père. Il souffrit avec un courage invincible de longues et très aiguës douleurs de la pierre, et sentant sa fin approcher, il fit une confession générale à son fils et reçut de sa main tous les Sacrements. Dans cette extrémité, la confiance que le père marquait à son fils, et les sentiments de dévotion que le fils inspirait au père, tiraient les larmes des assistants. Ce qui toucha le plus fut la manière de testament que fit le mourant.

Mon fils, dit-il, je ne fais pas de testament dans les

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formes, parce que je Sîiis assuré que tont ce que je vous laisse de biens, vous le donne^^ez aux pauvres et à l'Église.

Jamais dernière volonté d'un père ne fut mieux exécutée par ses enfants. Monsieur de Kerlivio,se trouvant héritier d'un bien fort considérable, se persuada qu'il n'en était que l'économe, sous la direction de Jésus- Christ, qui en devait régler l'usage pour sa gloire. Dans cette vue, il consacra presque tout son revenu aux bonnes œuvres, mais si secrètement qu'il tâchait d'en dérober la connaissance à ceux-là même qui ressentaient le plus les effets de sa charité. Il n'y a que Dieu qui connaisse tout le bien qu'il fit. On sait seulement qu'il acheva de bâtir et de renter l'hôpital d'Hennebond, qu'il le meubla, qu'il y fonda l'entretien des deux Sœurs de charité, outre les deux que son père y avait déjà fondées, pour avoir soin des malades ; qu'il donna une maison pour recevoir les pauvres orphelins, et une somme d'argent pour leur faire apprendre des métiers; qu'il faisait subsister plusieurs honnêtes familles que la honte empêchait de déclarer leur nécessité ; qu'il dota entièrement ou en partie plusieurs religieuses, dont quelques-unes sont mortes en odeur de sainteté.

Une demoiselle étrangère, s'étant laissé débaucher par un de ses cousins, vint à Hennebond,oii le malheureux l'abandonna. La nécessité l'obligeant de continuer ses désordres, Monsieur de Kerlivio en fut averti; aussitôt il l'alla trouver et lui promit 'de l'assister si elle voulait se convertir. La pauvre fille n'attendait ([u'un

pareil secours pour quitter le péché. Sa conversion fut constante. Monsieur de Kerlivio lui donna de quoi vivre honnêtement et il eut la consolation de l'assister à la mort et de la voir mourir avec toutes les marques d'une prédestinée.

Dans toutes les occasions semblables où il s'agissait de gagner à Dieu des âmes, il n'épargnait rien. Le zèle avait presque toujours part à ses largesses. Il avait soin qu'elles servissent au salut de ceux qui les recevaient,et il les plaçait d'ordinaire si bien, qu'il voyait avec joie le fruit spirituel qu'elles produisaient.

Monsieur de Kéronic, son frère, attiré par ses bons exemples, résolut de l'imiter. Il le prit pour confesseur et pour guide dans la vie spirituelle, où il fit de grands progrès. Il lui proposa même le dessein qu'il avait de se faire prêtre et d'entrer dans les saints ordres. Mais le sage directeur ne voulut ni l'y porter, ni l'en dissuader. Il lui recommanda seulement de bien consulter Dieu et de ne pas suivre légèrement ces premiers mouvements de ferveur qu'il sentait alors. L'événement montra qu'il avait eu raison de lui donner ce conseil. Monsieur de Kéronic changea de dessein, et s'engagea dans le mariage où il vécut fort vertueusement.

Ainsi les deux frères se séparèrent, et Monsieur de Kerlivio, se retira dans l'hôpital d'Hennebond où il s'était fait faire un petit appartement, en vue d'y employer le reste de ses jours au service des pauvres, en qualité de chapelain ou de confesseur. Il s'acquittait admirablement bien de ces devoirs de charité, surtout

envers les malades, les visitant plusieurs fois le jour et la nuit pour les consoleretles assister dans leurs besoins. On l'a vu passer des trois semaines de suite sans se coucher, se tenant auprès des mourants et ne les quittant point qu'ils n'eussent expiré. Il vivait avec les pauvres comme un pauvre, pratiquant à la rigueur la pauvreté évangélique; ses habits étaient simples, usés et rapiécés. Il fallait le tromper pour lui en faire prendre de neufs. On lesfaisait porter par d'autres pendant quelque temps, et puis on les substituait à la place des vieux qu'on lui ôtait ; et comme il donnait fort peu d'attention aux choses extérieures, il ne s'apercevait pas tout d'abord de la tromperie.

En quelque lieu qu'il fût, il avait toujours les yeux baissés, ne permettant à ses yeux aucun regard inutile et tenant son esprit dans un parfait recueillement. Il était à Hennebond, au milieu de ses parents, aussi retiré que s'il eût été dans un désert, ne faisant aucune visite que celles de zèle et de charité. Si ses parents l'allaient voir, ils ne retournaient guère une seconde fois, tant ils étaient rebutés de son air et de ses manières si éloignées de celles du monde. Quelques-uns d'eux lui en marquaient leur indignation, et le traitaient avec mépris, mais il ne faisait qu'en rire, les mépris étant ses délices.

Un jour de fête solennelle, Monsieur le Recteur l'ayant prié de chanter la grand'messe, il n'y consentit qu'à condition qu'il lui laisserait prendre la dernière place parmi les prêtres ;et, dansune processiongénérale,

il se présenta pour porter la croix. Il fallut la lui ôter par force, et l'honneur qu'on lui rendait l'obligea à n'aller plus aux processions.

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