CHAPITRE IIL
Monseigneur de Rosmadec, évêque de Vannes, commence à connaître son mérite et le donne pour confesseur aux Ursulines — Il lie amitié avec les Pères Rigoleu et Huby, et il prend le dernier pour directeur — L'évéque de Vannes le veut auprès de lui — Il retourne à son hôpital d'Hennebond — Il apprend la langue bretonne pour se rendre plus capable d'aider les âmes — Il est supérieur des Ursulines — Il est ravi en extase — Preuve de son détachement des biens de la terre — Le Père Rigoleu l'engage à bâtir un séminaire — Monseigneur de Rosmadec le fait son grand-vicaire. ^^^o-^^o-<^-^^^^-<^^^^
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ÛNSEiGNEURCharlesde Rosmadec, évêque de Vannes, faisant la visite à Hennebond, fut informé par la voix publique des vertus et du mérite de M. de Kerlivio. Il marqua s'étonner de ce qu'il ne le venait pas voir. On lui dit que c'était un homme qui méprisait les maximes du monde, qui ne cherchait que la retraite et qu'on ne le voyait qu'à l'autel. Il l'envoya quérir. Monsieur de Kerlivio vint dans son air négligé. Le prélat n'en fut point choqué, et entrant en conversation avec lui, il reconnut qu'un extérieur de si peu d'apparence cachait un mérite extraordinaire. Il l'obligea de l'accompagner à la visite des Ursulines, et ces bonnes filles le lui ayant demandé pour confesseur, il le pria de
leur rendre ce service. Monsieur de Kerlivio le fit pendant plus de deux ans par pure charité.
La cause pourquoi il quitta cet emploi est remarquable. Assistant une religieuse à la mort, et voyant les transports d'amour qu'elle avait, sur les paroles qu'il lui suggérait, il ressentit lui-même un si violent assaut de ce divin amour qu'il en pensa mourir. Il se rompit une veine dans la poitrine, et jeta une grande abondance de sang. Les médecins le crurent mort. Il fallut le porter en chaise à son hôpital. Il fut six mois languissant et ne vivant que de lait d'ânesse
Le R. Père Rigoleu et le R. Père Huby, jésuites, étant venus faire une mission a Hennebond, eurent occasion de le connaître et de traiter avec lui. Ce fut là un commencement de cette sainte union qui a toujours été depuis entre ces trois grands serviteurs de Dieu, et dès lors, Monsieur de Kerlivio prit le Père Huby pour son directeur.
Les deux Pères au retour de la mission étant allés en rendre compte à l'évêque, ils lui dirent tant de bien de Monsieur de Kerlivio qu'ils lui firent naître l'envie de l'avoir auprès de lui. Il lui manda de le venir trouver à Kerengof qui est la maison de plaisance des évêques de Vannes, et pour le connaître plus à fond, il le retint trois jours. Plus il avait de communications avec lui, plus l'estime qu'il avait pour lui croissait.
A son départ, il le pria de le venir voir dans peu de jours, parce qu'il voulait lui déclarer une pensée qu'il croyait être de Dieu, et qui l'avait occupé toute la
nuit, mais dont il voulait conférer avec le Père Huby. La pensée de l'évêque était que Monsieur de Kerlivio se donnât à lui. Le Père Huby, qui prévoyait les grands services qu'il pouvait rendre à l'Église étant auprès d'un prélat du caractère de Monseigneur de Rosmadec, lui persuada de quitter sa retraite et de venir travailler au salut des âmes sous la direction de son évêque.
Il obéit, mais,peu de temps après, le prélat étant allé aux états de la province qui se tenaient à Vitré, et ensuite ayant été député pour présenter au roi les cahiers des états, il obtint la permission de retourner à son hôpital de Hennebond, où il reprit ses exercices ordinaires avec plus de ferveur que jamais.
Il ne couchait que sur une paillasse piquée, il prenait chaque nuit une rude et sanglante discipline, il jeûnait souvent et gardait une abstinence qu'on pouvait appeler un jeûne perpétuel ; il passait une grande partie des jours et des nuits en oraison, à genoux et immobile comme une statue ; il veillait beaucoup, se couchait tard et se levait toujours exactement à quatre heures du matin.
Pour se rendre plus capable de travailler au salut des âmes, il se mit à étudier la langue bretonne, qu'il ne savait pas bien, et il l'apprit en perfection. Ensuite, il assembla deux fois la semaine les artisans et les enfants pour leur faire le catéchisme, et il se rendit assidu à entendre les confessions. Il avait, pour ce ministère, un talent particulier. Sa douceur attirait les pécheurs,
et Dieu le fit servir d'instrument à un grand nombre de conversions.
Les Ursulines, voulant profiter de son retour à Hennebond, le demandèrent pour leur supérieur ; et,en cette qualité, il continua de leur rendre tous les services d'un vrai père, soit pour le spirituel, soit pour le temporel. C'est à lui principalement qu'elles se tiennent obligées du bon ordre et de la ferveur qu'on voit encore aujourd'hui dans leur communauté.
L'oraison était l'exercice auquel il donnait le plus de temps. Il eut un jour une extase qui dura cinq heures. C'est presque la seule grâce sensible qu'on sache qu'il ait eue dans sa vie. Les douceurs et les consolations n'ont pas été son partage.
Voici une preuve de son détachement des biens de la terre. Un de ses cousins lui devait deux mille livres pour reste du paiement d'une maison qu'il avait achetée de son père. Le rencontrant un jour, il le salua fort civilement et lui demanda quand il aurait agréable de le payer. Celui-ci, le regardant avec dédain, lui répondit fièrement qu'il ne le payerait point qu'il ne l'eût fait signifier ; qu'au reste, il n'avait que trop de bien, puisqu'il voulait vivre en gueux, et donner son bien aux gueux ; qu'en sa jeunesse, il avait fait tant de folles dépenses en luxe et en galanterie, qu'il était juste qu'il en portât la peine ; qu'en un mot, il ne lui devait rien. Monsieur de Kerlivio ne fit que sourire de cette réponse, et jamais depuis il n'a songé à rien demander à son cousin.
Fondateurs des Retraites iS
Le père Rigoleu lui ayant communiqué ses vues touchant l'établissement d'un séminaire, oh les jeunes gens qui aspiraient à l'état ecclésiastique fussent élevés dans la piété en même temps qu'ils étudiaient au collège, il s'offrit d'employer ses biens et sa personne même, s'il était nécessaire, pour exécuter ce dessein. Il vint à Vannes en traiter avec le Père Recteur des Jésuites ; il acheta, au nom des Pères,un jardin joignant le collège ; et pour commencer à y bâtir, il donna une grosse somme d'argent au Père Rigoleu.
Mais les hommes avaient leurs vues, et Dieu avait les siennes. L'intention des hommes était de bâtir un séminaire ; l'intention de Dieu était d'établir une maison de retraite. Cependant la Providence, qui voulait que Monsieur de Kerlivio servît à l'exécution de l'un et de l'autre de ces desseins, le mit dans l'emploi qui était le plus propre pour cela.
Monseigneur de Rosmadec avait toujours conservé la pensée de le rappeler auprès de lui. La mort de Monsieur Basselme, docteur de Sorbonne,son grand-vicaire, lui en fit naître l'occasion. Il résolut de donner cette charge à Monsieur de Kerlivio,et ne doutant pas qu'on aurait de la peine de le tirer de son hôpital, il lui envoya le Père Huby, son directeur, auquel il jugeait qu'il ne pourrait résister. Il fit pourtant de fortes résistances, et représenta toutes les raisons que l'humilité cédait à l'obéissance. Le Père Rigoleu et le Père Huby l'obligèrent à se soumettre à la volonté de Dieu qui lui était déclarée par celle de son évêque.
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