‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 42 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dieu fait connaître à Monsieur de Kerlivio qu'il a destiné cette maison pour faire des retraites — Monsieur de Kerlivio en fait la proposition à l'évêque, qui l'agrée — Mandement du prélat en faveur des retraites — Persécution contre les retraites et contre leurs auteurs — Visions prophétiques en faveur des retraites — Monsieur de Kerlivio travaille avec le Père Huby aux règlements pour la conduite des retraites — Il fonde la pension de quatre Pères pour les diriger — Son zèle pour les retraites — 11 coopère à l'établissement de la retraite des femmes. ^-o-<.^-< -^-o

Omme on juge ordinairement des entreprises par leurs succès, celle de Monsieur de Kerlivio était généralement blâmée de tout le monde. La plupart se moquaient de lui, et les plus gens de bien lui portaient compassion. Dans ce déchaînement du clergé contre lui, il eut la pensée de quitter la charge de grand-vicaire, et de se borner au soin de la paroisse dont il était recteur.

Pour consulter le Saint-Esprit, il se mit en retraite avec son directeur. Leurs vœux joints ensemble furent exaucés. Monsieur de Kerlivio, qui demeurait déjà dans un petit appartement de cette maison, entendit par trois fois, en divers temps, une voix intérieure qui lui disait distinctement : /^^^ï//rj une uiaisou de retraite. Il communiqua cette inspiration au Père Huby, qui avait

aussi eu la même pensée, et ils conclurent d'employer le nouveau bâtiment à faire faire des retraites de huit jours aux ecclésiastiques et aux autres personnes que l'on y assemblerait pour cet effet à certains jours. Monsieur de Kerlivio en fit la proposition à l'évêque, qui la reçut avec joie. Il voulut même que cet établissement se fît par son autorité et que ses officiers fussent les premiers à faire la retraite. Au commencement, il n'y venait que huit ou dix personnes à la fois, mais peu à peu le nombre crût tellement que la maison se trouvait remplie aux jours marqués pour la retraite. En quoi l'on admira la Providence,d'avoir fait bâtir cette maison comme pour être un séminaire, avec un grand nombre de petites chambres. Car,si d'abord on eût eu en vue une maison de retraite, on n'eût pas cru qu'il eût dû venir tant de personnes en même temps, ni qu'il eût fallu tant de chambres, n'ayant encore en aucun lieu de maison pareille qui pût faire juger le succès de celle-ci. Le prélat même reconnut que son opposition et celle de son clergé avaient servi à l'accomplissement du dessein de Dieu, et ravi des fruits merveilleux que produisaient les retraites, il employa hautement son autorité à les soutenir et à y attirer tout le monde.

Voici le mandement qu'il envoya pour cet effet dans toutes les paroisses du diocèse :

Charles de ROSMADEC, parla grâce de Dieuëvêque de Vannes, à tous les Recteurs et Vicaires de ce diocèse, Salut en N.-S.

Les biens que Dieu opère dans les âmes des fidèles par les retraites sont si grands, qu'il paraît visiblement

qu'il les a inspirées à son Eglise, dans ces derniers siècles, comme un moyen très efficace pour la conversion des pécheurs et pour là persévérance des justes. C'est le sentiment des Pères spirituels de ce temps, dont quelques-uns des plus employés à la conduite des âmes nous ont assuré, lorsque nous étions à Paris, que les conversions extraordinaires des pécheurs et l'avancement des justes dans la perfection et dans la sainteté, se font à présent le plus souvent parles exercices qu'on pratique dans les retraites.

Cela est confirmé par ces deux grandes lumières qui, de nos jours, ont éclairé l'Eglise : saint Charles et le bienheureux François de Sales, les restaurateurs, l'un de la discipline ecclésiastique, et l'autre de la dévotion ; dont le premier s'est servi des retraites comme du remède le plus puissant, pour déraciner les vices qui régnaient en son temps ; et a sanctifié les retraites par sa mort, dont il sentit les attaques dans la solitude du mont Varal, où il avait coutume de se retirer de temps en temps pour vaquer à ces saints exercices ; le second, a recommandé à ses religieuses de la Visitation, les retraites annuelles, comme le véritable moyen pour acquérir et pour conserver l'esprit intérieur qu'il voulait leur communiquer, et qu'il y puisait tous les ans, ne les omettant jamais, quelque occupé qu'il fût des soins de sa charge pastorale. Il les conseillait même aux personnes du monde, comme le moyen le plus aisé pour acquérir la dévotion, ainsi qu'il paraît par un chapitre particulier dans son Introduction à la Vie dévote,

Réfléchissant sur le sentiment et sur l'exemple de ces saints prélats, et considérant de plus combien Dieu a déjà donné de bénédictions aux retraites dans notre diocèse, à l'égard de toutes sortes de personnes, et particulièrement des ecclésiastiques, dont plusieurs en ont tiré de très grands avantages pour leur salut, nous nous sentons fortement poussé à vous exhorter de tout notre pouvoir,d'avertir les ecclésiastiques et les laïques de vos paroisses,de ne pas manquer de se servir d'un si puissant secours pour le bien de leur âme, et de ne laisser pas une sigrandegrâceque Dieuleurprésente par une miséricorde particulière, sans la recevoir et sans y correspondre.

Et pour vous y convier avec plus de succès, nous vous conjurons de tout notre cœur de leur donner l'exemple, et de leur faire connaître par votre propre expérience de quelle importance sont ces retraites spirituelles, où l'on prend le temps et le loisir de penser pendant huit jours à la grande affaire qui est celle de notre salut , et où l'on peut le mieux examiner l'état de son âme, pour voir, si en éclairant les autres, on ne se consume pas, et si, en sanctifiant le prochain, on se sanctifie soi-même.

Vous leur ferez voir la facilité qu'il y a de faire une retraite, et vous les assurerez de la consolation qu'on y reçoit, et en même temps vous tâcherez de leur ôter les difficultés imaginaires qu'ils pourraient avoir, et dont le démon se pourrait servir pour leur faire différer et omettre tout à la fois la retraite qu'ils se sentiraient inspirés de faire.

Et comme une des difficultés des prêtres pourrait

avoir pour prétexte l'obligation de dire la messe dans leur paroisse, vous leur représenterez qu'un dimanche, ou peut-être une fête qui pourrait se rencontrer dans leurs huit jours de retraite, ne doit pas les empêcher de jouir d'un si grand bien ; et que s'ils ne font pas de difficulté de s'absenter de la paroisse lorsqu'une affaire temporelle le demande, ils ne doivent pas craindre de s'en absenter pour une affaire d'aussi grande conséquence que celle-ci, où il s'agit de ce qui peut le plus assurer leur salut. — Et afin que les retraites se fassent avec plus de fruit et de consolation pour ceux qui y viendront, et avec plus de facilité pour ceux qui en ont la conduite, nous avons jugé à propos de régler les jours auxquels on y entrera,et nous vous adressons cet ordre, afin que vous avertissiez les ecclésiastiques et les laïques de vos paroisses à s'y conformer.

Donné à Vannes le onzième jour de Janvier 1664. Nonobstant ce mandement du prélat, beaucoup de recteurs et de personnes distinguées se déclarèrent contre les auteurs d'un si saint établissement, et ceux-ci eurent besoin d'un courage invincible, pour soutenir toutes les persécutions que l'enfer leur suscita dans les commencements ; mais, ne se rebutant de rien, avec l'aide du ciel et avec la faveur du prélat, ils virent la tempête se dissiper peu à peu, et l'abondance des bénédictions que Dieu versa sur cette maison, justifia certaines vues comme prophétiques, que quelques personnes de piété avaient eues de la future sainteté de ce lieu, lorsqu'il n'était encore qu'un jardin.

La première (c était la bonne Armelle) y vit un jour en l'air une troupe d'oiseaux d'une espèce inconnue et d'une beauté ravissante, qui, par leur chant et par le battement de leurs ailes, donnaient des marques de réjouissance. La seconde vit qu'on y découvrait un grand trésor, mais qui n'était que pour les hommes ; les femmes n'y avaient point de part. La troisième vit en détail toutes les attaques du monde et de l'enfer contre le séminaire que le Père Rigoleu faisait bâtir, et ensuite une grande multitude d'hommes de toutes conditions qui venaient y faire les exercices spirituels.

Monsieur de Kerlivio et le Père Huby, auxquels on avait communiqué ces vues, n'en comprirent bien le sens qu'après qu'ils en eurent reconnu l'accomplissement, ce qui ne servit pas peu à les animer dans leurs travaux.

Ils dressèrent ensemble tous les règlements qui regardent la conduite des retraites, et Monsieur de Kerlivio ne cessa de faire jusqu'à sa mort de nouvelles dépenses pour agrandir et pour embellir la maison. Il y fonda l'entretien de quatre Pères, qui en furent les directeurs, et pendant vingt-six ans, il employa son pouvoir et toutes les industries de son zèle à donner vogue aux retraites. C'était lui, comme grand-vicaire, qui envoyait dans les paroisses les billets de retraites, qui les faisait publier et afficher dans les églises, et qui engageait les recteurs, les prédicateurs, les missionnaires et les prêtres, à recommander les retraites.et à y venir eux-mêmes pour y attirer le peuple par leur

exemple. Il eut la consolation de les voir fréquentées par les ecclésiastiques, par la noblesse, et par toutes sortes de personnes des neuf évêchés de Bretagne, et les visites qu'il fit en celui de Vannes lui donnèrent occasion de connaître sensiblement la réforme générale qui s'était faite dans la province par cette sainte institution, dont il était le fondateur.

Je l'ai souvent vu triompher de joie lorsque les recteurs qui avaient été d'abord les plus opposés aux retraites, y venant ensuite eux-mêmes et se détrompant par leur propre expérience, s'accusaient publiquement, les larmes aux yeux, d'avoir imprudemment condamné un si excellent moyen de sanctifier les âmes, ou lorsqu'au sortir d'une retraite, des hommes vivement pénétrés de la grâce, venaient lui dire que, quand la maison qu'il avait bâtie n'aurait jamais produit d'autre fruit que celui qu'ils en remportaient, il ne devait pas plaindre ce qu'il y avait dépensé.

La maison de retraite des femmes est en partie son ouvrage. Mademoiselle de Francheville, comme nous l'avons dit dans sa vie, en ayant formé le dessein, vint le communiquer à Monsieur de Kerlivio et au Père Huby, leur demandant leur assistance pour l'exécuter. C'était une entreprise difficile. Presque tout le monde la combattit, et ceux même, qui devaientleplus l'appuyer, firent tous leurs efforts pour l'empêcher. Jamais elle n'eût réussi, si elle n'eût été soutenue du zèle, de la prudence et de l'autorité de ces deux grands serviteurs de Dieu. Mais ils la conduisirent si bien que, contre

toute apparence, elle a eu ce merveilleux succès que nous voyons.

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