‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 43 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sa manière de faire les visites du diocèse — Les sujets de discours qu'il faisait aux prêtres dans ses visites — Il fait des visites impré. vues. -<^^<.-<^-o-^^o-<^-o-o-<.^^-^

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E toutes les fonctions de la charge de grandvicaire, il n'y en avait aucune à quoi Monsieurde Kerlivio apportât plus d'exactitude et de soin qu'à la visite du diocèse. Il la faisait régulièrement chaque année, et lorsque les infirmités ne lui permirent plus d'aller à cheval, il se servit d'une chaise roulante, fort pauvre, dans laquelle il avait la commodité de pouvoir lire et écrire, de travailler sur les matières de ses visites et de faire ses notes. Jamais il ne la commençait qu'il ne l'eût mise sous la protection de la sainte Vierge et sous celle des saints Archanges des lieux qu'il devait visiter. C'était une de ses pieuses pratiques, d'invoquer les saints Anges des personnes avec lesquelles il traitait, et de se confier beaucoup en leur assistance.

Comme la fin des visites est de bien connaître l'état des paroisses, d'y maintenir le bon ordre,et de remédier au mal qui pourrait s'y être glissé, il s'appliquait efficacement à tout cela.

Il conférait en secret avec les recteurs de ce qui se devait traiter à la visite, et s'il y avait des divorces et

d'autres semblables affaires, il les examinait en particulier et non à l'audience, où souvent ces sortes de choses donnent sujet de raillerie aux assistants et de confusion aux partis, et d'où les esprits sortent plus aigris qu'ils n'étaient auparavant.

Après avoir fait le matin tout ce qui regardait la visite, il appelait encore l'après-dîner les prêtres à l'église au son de la cloche. C'était également pour les instruire de leurs devoirs et pour empêcher les excès auxquels ordinairement les assemblées des visites donnent occasion. Dans la même vue, il allait lui-même dans les cabarets voir si quelque ecclésiastique n'y était point resté.

Le sujet des petits discours qu'il faisait aux prêtres était si propre, et la manière de le traiter si familière et si insinuante, que ses exhortations faisaient beaucoup d'impression sur les esprits.

Dans une visite, il leur représentait la dignité de leur état, et le pouvoir qu'il leur donne de produire sur nos autels le corps de Jésus-Christ et de remettre les péchés; les dispositions que demande l'exercice de ces deux pouvoirs : la sainteté de la vie, le recueillement, la dévotion pour le premier; le zèle, la prudence, la fidélité pour le second ; avec quelle pureté, quelle ferveur un prêtre doit approcher de l'autel ; ce que c'est que d'en approcher indignement : faire du sacrifice un sacrilège , joindre à l'action la plus sainte et la plus glorieuse à Dieu, le plus sanglant outrage ; quels châtiments ce crime attire sur celui qui le commet ; avec

Fondateurs de Retraites

quel zèle un ministre du Sauveur doit correspondre aux desseins de son Maître, qui veut que le sang qu'il a répandu pour les hommes soit appliqué aux pécheurs ; que s'il en fait l'application à des sujets indignes, il est responsable du sang du Fils de Dieu ; qu'une infinité de prêtres sont damnés pour cet abus ; que c'est en se confessant les uns les autres qu'ils font plus de fautes.

Dans une autre visite, sur ces paroles de saint Paul à Tite : Abnegantes impietatem et sœadaria desideria, sobiHe, et juste, et pie vivmnus in hoc sœculo, il leur expliquait les choses que les prêtres doivent principalement éviter : f indévotion et les convoitises mondaines ; leurs principaux devoirs envers eux-mêmes : de tempérance, dont l'obligation a une grande étendue ; — envers le prochain : de justice, leur caractère les obligeant de travailler au salut des âmes ; — envers Dieu : de piété, comme étant ses ministres, dévoués à son culte d'une façon particulière.

Une autre fois, il leur montrait les sources ordinaires des désordres du clergé : r oisiveté, r intempérance, r esprit d' indépendance. — i° Qu'il n'y a point de condition qui porte plus à l'oisiveté, que celle des ecclésiastiques,s'ilsn'y prennent garde.surtoutà la campagne, parce que, vivant de l'autel, ils n'ont pas besoin de travailler pour vivre ; que quelques-uns, à la vérité, s'occupent, mais à des choses éloignées de leur profession ; que leur véritable occupation sont les exercices spirituels, les ministères évangéliques, l'étude, quelque honnête travail des mains ; qu'ils se doivent prescrire un

règlement des actions de la journée ;que s'ils l'observent exactement, leurs jours se trouveront pleins à l'heure de la mort ; au contraire, quels regrets ils auront alors, si leurs jours se trouvent vides ! — 2° Que rien n'est plus scandaleux dans les prêtres que l'intempérance, même celle qui ne va pas jusqu'aux derniers excès ; qu'elle les fait tomber en de plus grands désordres que les laïques ; qu'elle est la cause de la damnation de la plupart des prêtres ; que saint Paul ne leur recommande rien tant que la sobriété; que, sans cette vertu, la chasteté ne se peut garder dans le célibat. — 3° Que l'esprit d'indépendance qu'on remarque dans les prêtres, est l'ennemi mortel de l'esprit ecclésiastique, le clergé ne subsistant que par la subordination des inférieurs aux supérieurs ; que l'orgueil étant le principe de cette indépendance, elle les rend incapables de recevoir les grâces qui ne se donnent qu'aux humbles ; que ceux qui résistent à l'ordre de Dieu attirent sur eux la damnation.

Dans un autre entretien, il leur faisait voir l'obligation qu'ont les prêtres d'être des hommes parfaits ; les moyens de parvenir à la perfection, et les aides que leur état leur donne pour cela. Il les invitait particulièrement à faire chaque jour, pour le moins, une demi-heure d'oraison mentale, et de temps en temps une retraite.

Quelquefois il bornait son entretien à combattre un vice particulier, comme l'attache à leurs parents, ou à recommander la pratique d'une vertu particulière, comme de la mortification.

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Il invectivait souvent contre cet esprit d'avarice qui règne dans les ecclésiastiques, même en ceux qui d'ailleurs sont exempts des autres vices, et il réfutait les raisons qu'ils allèguent pour couvrir la passion qu'ils ont d'amasser de l'argent, les uns, sous prétexte de le laisser à leurs héritiers, en reconnaissance de ce que leurs parents ont dépensé pour les entretenir aux études ; — d'autres , sous prétexte que, n'ayant pas de bénéfices ni de patrimoine, ils ont besoin de faire quelque réserve pour se subvenir au cas qu'il leur arrive quelque longue maladie ou infirmité ; — d'autres, sous prétexte de faire un beau testament en faveur de l'Eglise ou des pauvres, et de fonder des services ou d'autres bonnes œuvres. Il leur découvrait la tromperie de ces prétextes : — du premier, parce que l'argent qu'ils laissent à leurs héritiers, loin de les accommoder, attire la malédiction sur lebienqu'ils ont d'ailleurs; — du second, parce que Dieu permet que dans leurs maladies ils soient moins assistés que s'ils s'étaient confiés efi sa Providence, leurs parents ne désirant que leur mort pour se saisir bientôt de leur argent ; — du troisième, parce que leur testament d'ordinaire n'est point exécuté, Dieu le permettant ainsi pour punir leur avarice et leur vanité. Il confirmait tout cela par des exemples qu'ils avaient eux-mêmes vus ou entendus, et il leur donnait pour maxime : Qiiun prêtre doit mourir sans dettes et sans argent, que ce doit être là le principal article de son testament.

Un de ses plus ordinaires entretiens était de l'obliga-

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tion qu'ont tous les prêtres d'assister les âmes ; que c'est une grande illusion de croire qu'on en est dispensé parce qu'on n'est ni recteur, ni vicaire ; que le précepte général de la charité regarde les prêtres d'une façon toute particulière ; que les besoins spirituels des âmes, auxquels les prêtres seuls peuvent remédier, sont et plus fréquents et plus extrêmes que les nécessités corporelles des corps ; qu'ils ne peuvent voir périr les âmes, comme elles périssent tous les jours, sans être coupables de leur perte, puisqu'il leur serait si aisé de les secourir ; qu'il ne faut pour cela que surmonter une certaine paresse et lâcheté qui les attache à leur repos ; que Jésus-Christ étant mort pour le salut des âmes, il n'y a point de travaux qu'un ministre de Jésus-Christ ne doive entreprendre et souffrir avec joie pour sauver une âme ; que le sacerdoce est un talent que l'on ne peut enfouir sans attirer sur soi une terrible sentence de damnation : quel aveuglement et quelle insensibilité de s'amuser à des bagatelles, à se divertir, pendant qu'une âme est prête à tomber dans l'enfer ; que c'est une extrême ingratitude de vivre du temporel des peuples sans vouloir leur rendre le spirituel et travailler pour leur salut éternel ; qu'ils doivent donc s'y employer de toutes leurs forces, à faire le catéchisme, à instruire les enfants, se présenter pour entendre les confessions en tout temps, visiter les malades, assister les mourants. Il les exhortait encore souvent à faire leurs fonctions, non par coutume, non par intérêt, non comme des gens de métier, mais par un esprit intérieur, avec une inten-

tion pure, avec une ferveur toujours nouvelle, comme ministres de Jésus-Christ.

Dans une des dernières visites, sa faiblesse lui faisant sentir qu'il ne pouvait plus guère vivre, il prit pour thème de son entretien ces paroles de la seconde Épître de saint Paul : Incipiam vos seviper comnioncre de Jds. Justum autein arbitror qjiandiu sum in hoc tabernacido suscitai'e vos in commonitione, certiis, qiiod velox est depositio tabernaculi viei. — Et il montra l'obligation spéciale qu'ont les prêtres de se mortifier dans les choses mêmes qui ne sont pas défendues, et que, sans cela, ils sont en danger de leur salut, parce que la pente de la nature corrompue nous entraîne toujours au m.al, de sorte que si on lui donne une entière liberté aux choses licites et innocentes, elle n'en demeurera pas là mais elle ira plus avant, à celles qui sont illicites et criminelles : si l'on donne à ses yeux la liberté de regarder tous les objets qui ne sont pas mauvais, on viendra ensuite à regarder quelque objet dangereux, qui par les yeux passera dans l'imagination, et puis excitera du plaisir dans l'appétit, auquel enfin la volonté se joindra ; si on donne à la langue la liberté de dire des choses inutiles, on viendra ensuite à faire des médisances ; si l'on donne à la chair toutes ses aises, elle deviendra rebelle ; que c'est par cette facilité à trop accorder au corps que l'on tombe dans les péchés d'impureté.

Voilà les sujets des entretiens qu'il faisait aux prêtres dans les visites, comme je les ai trouvés écrits de sa main.

Outre les visites réglées, il faisait de temps en temps des courses imprévues dans certains cantonsdudiocèse, et il estimait qu'il est à propos d'en user ainsi, afin qi;e les ecclésiastiques sachent qu'on veille sur eux en tout temps, et se tiennent toujours à leur devoir.

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