CHAPITRE YIII
La conduite de Monsieur de Kerlivio à l'égard du Clergé — Il établit les conférences des prêtres — Il procure des assemblées secrètes des officiers à l'évêché.à des jours réglés — Il procure l'établissement d'un séminaire.
N ne saurait voir une conduite plus sage, plus douce et plus efficace qu'était celle de Monsieur de Kerlivio à l'égard du clergé. Les ecclésiastiques vertueux l'aimaient extraordinairement, les vicieux redoutaient son zèle et tous lui étaient si soumis, qu'il ne trouvait presque point en eux de résistance. Il les envoyait d'un lieu à un autre ; il changeait leurs emplois comme il le jugeait à propos, et il disposait d'eux à peu près comme un provincial dispose de ses religieux dans les ordres les plus réformés. Il leur faisait entendre à l'examen, avant leur ordination, qu'on leur ferait pratiquer cette obéissance, et que la promesse qu'ils en faisaient à leur évêque, les obligeait d'être comme des religieux entre ses mains pour aller partout oii ils seraient jugés plus utiles. Au sortir du séminaire, il les plaçait ordinairement dans une autre paroisse que celle de leur naissance, les joignant à de bons recteurs ou à d'autres prêtres zélés, qui avaient soin de les former. L'expérience lui avait fait connaître que, quand on laisse déjeunes prêtres auprès de leurs parents, l'attachement qu'ils ont pour eux
Fondateurs des Retraites i7
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est souvent un écueil pour leur salut, et presque toujour Sun obstacle à leur perfection ; qu'ils entrent insensiblement dans toutes les affaires de leurs parents ; qu'ils perdent cette sainte liberté qu'un prêtre doit avoir pour être prêt d'aller où le besoin et le plus grand bien du diocèse le demandent; et qu'ils font incomparablement mieux ailleurs qu'en leur pays.
Quand il connaissait un prêtre qui n'était pas édi- \ fiant, il tâchait de le joindre à quelqu'un des plus ver- ( tueux recteurs, et lorsqu'il apprenait qu'un ecclésiastique commençait àprendrequelque méchante habitude I dans une paroisse, il faisait tout le possible pour le I transférer dans une autre.
\ C'était une de ses maximes inviolables de ne jamais 1 laisser un prêtre dans le lieu oii il avait fait une faute I notable, estimant qu'avec cette tache, il n'était plus I désormais capable d'y faire du bien au prochain. i Au reste, dans tous ces changements, il ménageait
j toujours l'intérêt temporel des prêtres, leur procurant, ' dans le lieu où il les envoyait, les mêmes avantages qu'ils avaient dans celui d'où il les tirait, ou de plus j grands avantages. Et ce qui montre la plus grande autorité que sa venu et son zèle lui donnaient, c'est qu'il faisait tout cela sans violence, l'esprit de Dieu qui l'animait le rendait maître des cœurs.
L'honnêteté avec laquelle il traitait les prêtres, marquait l'estime qu'il avait pour leur caractère et lui attirait leur confiance. Quelque faute qu'ait fait un prêtre, jamais il ne le reprenait avec hauteur. La prudence et
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la douceur étaient les ressorts de son gouvernement. Il avait mille adresses pour gagner les esprits et pour faire rentrer dans leur devoir ceux qui en étaient sortis, ainsi que le témoigne Monsieur Ménard de la Contaye, qui l'a souvent accompagné dans les visites, et qui lui était uniquement cher à cause de la sainteté de sa vie.
Il ne pouvait souffrir les défauts qui marquaient l'esprit du monde, si opposé à l'état ecclésiastique. Il les reprenait en qui que ce fût, mais d'une manière si sage et si honnête, qu'on ne s'en pouvait choquer.Quant aux désordres plus considérables, il les corrigeait en vrai père. S'ils étaient cachés , il ne les découvrait pas, ou qu'autant qu'il était nécessaire, et ne communiquait jamais les connaissances qu'il en avait déjà à ceux qui venaient lui en donner de nouvelles. Si ces désordres étaient publics et qu'ils demandassent une correction publique, il la faisait avec le moins d'éclat et le plus de charité qu'il était possible. Il n'en venait jamais aux remèdes violents, qu'à l'extrémité, après avoir inutilement employé ceux de la douceur. Ses ordonnances étaient presque toujours reçues avec soumission, parce qu'on savait que le pur zèle les lui avait inspirées, et que les motifs d'intérêt n'y étaient point entrés.
Si quelquefois il manquait quelque formalité aux suspenses qu'il avait fait signifier à des prêtres, c'était en vain qu'ils en appelaient comme d'abus. Le Parlement, persuadé de la droiture de ses intentions, confirmait, d'ordinaire ce qu'il avait fait.
Son principal soin regardait les recteurs. Les sujets
qu'il proposait pour les cures étaient toujours les plus
capables, conformément à la disposition des lieux. Et
i quand le prélat le consultait sur ceux pour qui on de-
i mandait une cure, il disait ce qu'il pensait sans respect
liumain; et comme son sentiment était d'ordinaire suivi,
les cures ne se donnaient point à la faveur, mais au
I seul mérite.
I II fit consulter en Sorbonne si un recteur qui ne sait ; que le français, peut, en sûreté de conscience, posséder î une cure où l'on ne parle que breton. Après la réponse, j qui fut négative, il écrivit à Rome la liste des paroisses bretonnes.suppliant Sa Sainteté de ne pas conférer celles qui vaqueraient dans les mois qui sont à la nomination du Saint-Siège, qu'à des prêtres qui sussent la langue. En quoi il rendit un grand service au diocèse. Il n'omettait rien de ce qui pouvait contribuer à maintenir, entre les recteurs et les prêtres, cette bonne intelligence qui est si nécessaire pour l'édification et pour le service des âmes.
Il recommandait aux recteurs de traiter leurs prêtres d'une manière qui les. engageât à les seconder dans leurs fonctions pastorales : de faire visiter les malades deux fois pour le moins, par deux prêtres, afin que s'ils n'avaient pas eu la confiance de déclarer leurs péchés à l'un, ils les déclarassent à l'autre ; de visiter, au moins une fois l'an, toutes les maisons de la paroisse, et d'observer ce qui est marqué dans un imprimé touchant cette visite.
Il recommandait aux simples prêtres d'avoir une
grande déférence pour leurs recteurs et de prendre volontiers part à leurs travaux ; d'assister avec charité les malades de leur quartier, de ne se contenter pas de leur administrer les sacrements, mais de les aller revoir et de faire en sorte qu'en leur absence, quelque personne charitable demeurât auprès d'eux pour les aider à bien mourir, d'enseigner les enfants et de remarquer entre eux ceux qui auraient meilleur esprit et bon naturel, afin de procurer qu'on les fît étudier en vue de les élever à la prêtrise; d'avertir les recteurs des désordres de leur quartier, surtout vers Pâques, et avant le mois de l'Adoration perpétuelle du Saint- Sacrement, de conférer en ce temps-là tous ensemble avec le Recteur, afin de tenir une conduite uniforme dans les confessions, et d'appliquer au mal les remèdes les plus propres et les plus efficaces ;d'éviterautant qu'ils pourraient hors de la nécessité et des offices de charité, la conversation des laïques, surtout à table et au jeu ; de faire chez eux un ordinaire assez convenable, afin de n'être point tentés de s'arrêter à boire et à manger ailleurs, comme on fait quand on sait qu'on ne trouvera pas à la maison de quoi se contenter.
Il établit les conférences où les ecclésiastiques s'assemblaient tous les mois en divers quartiers qui partageaient le diocèse : il en composa les règles, et il envoyait, au commencement de l'année, au directeur de chaque conférence, des feuilles imprimées oii les sujets qu'on devait traiter cette année-là, étaient marqués. C'était des matières de pratique, importantes, non spécu-
latives, contentieuses et de peu d'édification. On y traitait toujours de trois choses. — 1° Des cérémonies de la Messe, de l'Office divin, et de l'administration des Sacrements. — 2° Des cas de conscience. — 3*^ Des points de piété qui regardent spécialement les prêtres. Il disait que les conférences étaient un moyen également efficace pour retenir les prêtres dans une vie réglée et pour les rendre capables de leur ministère. Il procura qu'il se tînt, de quinze en quinze jours, une assemblée secrète au palais épiscopal, en présence du prélat, où les grands vicaires , l'officialet le procureur conféreraient des affaires du diocèse, et des remèdes qu'on pouvait apporter aux désordres dont on avait reçu avis. Ensuite de quoi, ils partageaient entre eux le soin de procurer le bien et de remédier au mal.
Comme il connaissait mieux que personne le besoin que le diocèse avait d'un séminaire pour les ordinands, il ne cessa d'en solliciter l'établissement auprès du clergé. Il en vint à bout. On acheta un emplacement auprès de l'église de Notre-Dame du Mené, dans le fief de l'évêque, et l'on commença d'y bâtir. Il fit donner l'intendance de cet ouvrage à un prêtre, son intime ami, qui, par la sainteté de sa vie, s'était acquis l'estime et la confiance de tout le monde.
Il se nommait Jean de l'Isle. Il fut tellement prévenu de la grâce que, dès son enfance, on lui vit pratiquer ce mépris du monde, cette modestie, ce recueillement, cette charité pour les pauvres et cette piété dont il a fait depuis une si haute profession.
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Il demanda d'être chartreux, mais la faiblesse de sa complexion empêcha les supérieurs de le recevoir. Dieu le voulait dans un état oii il joignît l'action à la contemplation.
Son attrait pour la pénitence lui fit choisir pour maître et pour modèle saint Jean Climaque. Il entreprit de pratiquer sa doctrine et d'imiter ses exemples, et il le fit pendant une année avec tant de rigueur qu'il en pensa mourir. On l'obligea de modérer ses excès. Mais sa vie fut toujours si pénitente qu'elle ne cédait point à celle des religieux les plus austères. Il était presque toujours revêtu d'un cilice, prenait de fréquentes et sanglantes disciplines, jeûnait trois fois la semaine, souffrait le froid, le chaud, et toutes les autres incommodités avec plaisir, et sans vouloir se soulager, cherchant toutes les manières imao^inables de mortifier ses sens et son esprit.
Je n'ai point connu d'ecclésiastique plus humble, plus désintéressé, plus mort à lui-même et plus rempli d'un vrai zèle. L'oraison et l'étude de la Sainte Ecriture étaient sa principale occupation. Il parlait peu, et la prudence surnaturelle avait perfectionné la solidité de son jugement naturel.
L'évêque de Vannes et les grands-vicaires se servaient de lui pour les entreprises de zèle et de charité, et il était l'instrument de la plupart des bonnes œuvres de la ville et du diocèse. La compassion qu'il avait des misères du prochain l'eût dépouillé de tout, si l'on n'y eût pris garde. Son petit logement était comme un
petit hôpital. Il y retirait les enfants orphelins, abandonnés, et malades des maladies même les plus sales, les retenait quelquefois des années entières jusqu'à ce qu'ils fussent guéris ; et ensuite leur faisait apprendre quelque métier. Il prenait encore soin des petits orphelins et des filles que la nécessité mettait en danger de se perdre. C'était une espèce de miracle que son peu de bien pût fournir à tant de charité.
Il avait une grâce particulière pour gagner à Dieu les pécheurs les plus désespérés. Il s'appliquait beaucoup à leur conversion, et outre les Ursulines, dont il fut 26 ans confesseur, il conduisait dans les voies de la perfection un grand nombre de bonnes âmes.
Comme il savait parfaitement les cérémonies de l'Église, les supérieurs l'avaient établi pour les apprendre aux jeunes prêtres, et en même temps, il leur communiquait les hautes idées qu'il avait du sacerdoce et des fonctions sacerdotales, et leur inspirait ses senti ments de piété. Il institua, entre les prêtres du diocèse, une association pour s'assister mutuellement à la mort.
La divine Enfance de Jésus-Christ, sa Passion et la Sainte Eucharistie étaient les objets de sa plus tendre dévotion. Il paraissait posséder l'esprit de ces mystères. Sa simplicité, sa pureté de cœur, son amour pour la croix et pour la vie cachée en étaient despreuves.il avait une singulière vénération pour les saints Anges, et l'amour qu'il portait à la sainte Vierge l'avait fait entrer dans le Tiers-Ordre du Mont Carmel, dont il fut supérieur, et qu'il accrédita beaucoup.
Il priait Notre-Seigneur de lui faire part de sa croix. Ses vœux furent exaucés : une paralysie générale de tout le corps le tint deux ans attaché à son lit, comme à une dure croix, avec des douleurs extrêmes, et avec une grande humiliation. Il n'avait que la peau et les os, mais il souffrait avec joie, toujours uni à Dieu et pratiquant éminemment toutes les vertus. De quoi, je puis rendre témoignage,ayant été,pendant ce temps-là, son confesseur, et l'ayant assisté à la mort.
Il mourut le 3 mai, jour dédié à la Croix, l'an 1675, à l'âge de 54 ans. Les pauvres le pleurèrent comme leur père. Tout le clergé de la ville, les ordres religieux, les personnes de qualité, tout le peuple honorèrent ses funérailles et lui donnèrent les marques de vénération que l'on a pour les Saints.
Tel fut celui à qui l'on confia les deniers destinés à bâtir le séminaire, jusqu'à ce que l'ouvrage vînt à être interrompu^ faute de fonds pour le continuer. Nous verrons, dans la suite, comment Monsieur de Kerlivio trouva le moyen de le faire achever.