CHAPITRE IX
Son zèle pour la conduite des religieuses — Son affection pour les ordres religieux — Son zèle pour la direction des âmes et sa grande capacité pour cet emploi — Sa disposition intérieure — Son infatigable application au travail — Le soin qu'il avait de ménager son temps — Son égalité d'esprit et sa mortification intérieure, -<>^-o^^^<^^^^^^<^-<-^^-^-o-^^-<^-<^
www^www^wwwwww
Près le soin du clergé, Monsieur de Kerlivio regardait celui des religieuses comme la plus étroite obligation de sa charge. Il conformait sa conduite à l'esprit de leur institut. Son affection pour les unes ne causait point de jalousie aux autres. Il leur marquait à toutes tant d'estime et tant de bonté, que chaque monastère avait sujet de croire qu'il tenait la première place dans son cœur. Monsieur Ménard de la Contaye, dont je produis volontiers le témoignage, parce que c'est celui d'un saint, assure que, dans les visites, il admirait souvent son zèle et son talent à rendre toutes sortes de services aux maisons religieuses, soit pour le spirituel, soit pour le temporel.
Il leur donnait pour confesseurs ceux d'entre les prêtres qu'il jugeait les plus capables pour cet emploi ; et il leur donnait, une ou deux fois l'année, des Pères du collège de Vannes pour les diriger dans leurs retraites. Il entretenait une grande correspondance avec les
supérieures, et appuyait toujours leur conduite, ne condamnait jamais en public leurs fautes, leur donnait en particulier les avis qu'il croyait nécessaires, et leur recommandait de gouverner en esprit d'amour et de simplicité ; d'alléger plutôt que d'appesantir le joug de la religion ; d'accorder à leurs filles la liberté de voir les personnes qui pouvaient servir à leur avancement spirituel ; de leur montrer à toutes une affection égale, n'autorisant point, par leur exemple, les petites partialités qui se forment si aisément dans les communautés ; de visiter, pour le moins une fois l'an, les chambres, et d'en ôter ce qu'elles y trouveraient de superflu.
Au temps de la visite, il voyait en particulier toutes les religieuses, écoutait paisiblement ce qu'elles voulaient lui dire, leur répondait en peu de paroles pleines d'onction et de force qui les consolaient et les satisfaisaient.Quand des esprits aigris ou emportés venaient se décharger à lui, il ne les rebutait point. Il avait la patience de les entendre, et par sa douceur et par sa sagesse, il les ramenait à la raison. On ne sortait jamais d'auprès de lui mécontent. On était assuré que tout ce qu'on lui avait dit, demeurait dans un secret inviolable.
Les religieuses de la Visitation témoignent qu'en 29 ans qu'il a été leur supérieur, on n'a jamais pu apercevoir qu'aucune d'elles lui ait fait quelque plainte. Il agissait avec tant de discrétion, et prenait si bien son temps et ses mesures, qu'il ne donnait lieu de soupçonner personne en particulier, de l'avoir informé de choses auxquelles on le voyait remédier.
Tous les religieux avaient en lui un sincère ami, ou plutôt un véritable père. Il leur donnait des marques d'affection en toute rencontre. Jamais il ne parlait d'eux qu'avec estime. Il les favorisait de tout son pouvoir en l'usage de leurs privilèges. Il leur ménageait la faveur et l'amitié du prélat, et il entretenait entre eux avec le clergé une union et une paix qu'on ne vit point troublée de son temps par aucun de ces différends éclatants qui causent tant de scandale dans T Église. Il vivait parmi les Jésuites, dans la maison de retraite, comme s'il eût été de leur ordre. Il avait reçu, comme une grâce signalée, les lettres de filiation qui l'attachaient à la Compagnie, et il en observait les règles autant que ses emplois le lui pouvaient permettre.
Les grandes occupations que lui donnait le soin général du diocèse ne l'empêchaient point de s'appliquer au confessionnal et à la direction. Animé de l'esprit de saint François de Sales qu'il s'était proposé pour modèle, il gagnait tout le monde par sa douceur. On l'a vu fondre en larmes lorsqu'il trouvait des cœurs endurcis et rebelles à la grâce. Il savait si bien les prendre qu'il les obligeait ordinairement à se rendre à ses avis. Ceux même auxquels il différait l'absolution sortaient toujours d'avec lui contents, et il dit un jour qu'il ne croyait pas avoir jamais renvoyé aucun pénitent qui ne fût revenu à lui. Il avait un talent particulier pour faire confesser aux âmes trompées par le démon, leurs abominations secrètes. Je lui ai ouï dire qu'il ne confessait jamais une personne pour la première fois, qu'il
ne l'interrogeât adroitement, selon la méthode du Père Maunoir, pour découvrir si elle n'était point engagée dans ce malheur dont il avait reconnu, par son expérience, la grande étendue.
Sa direction tendait à une entière mort à soi-même, mais d'une manière douce et gagnante, conforme aux desseins de Dieu et proportionnée à la diversité des esprits.
Pourvu qu'il remarquât dans une âme une vraie détermination au bien, avec une docilité d'enfant, il supportait ses faiblesses sans se rebuter, l'élevant peu à peu au-dessus des sentiments de la nature, et lui faisant suivre suavement mais efficacement l'attrait de la grâce, à mesure qu'il se manifestait, sans pourtant le lui faire connaître à elle-même qu'autant qu'il était nécessaire, afin de la tenir toujours dans une obéissance aveugle. Sa maxime était qu'un directeur ne doit jamais, dans la conduite des âmes, prévenir la grâce mais la seconder seulement et n'y mêler rien de son propre esprit. Il donnait à chaque personne tout le temps nécessaire et autant de soin et d'application, que s'il n'eût eu que celle-là seule à conduire.
Les voies par oi^i Dieu l'avait fait passer, l'avaient rendu capable de servir de guide aux âmes appelées aux plus sublimes états de la vie spirituelle.
Il était, en tout temps et en tout lieu, toujours également occupé au-dedans de lui-même, et son occupation intérieure était d'envisager par un simple regard la volonté de Dieu et d'y acquiescer par une amoureuse
270 VÎE DE MONSIEUR DÉ KERLIVIO.
désignation ; c'étaitde se tenirdevant Dieu dans un grand vide, dans un oubli de tout, dans une parfaite nudité l'esprit, abandonné au bon plaisir de Dieu, laissant toutes ses vues, tous ses désirs, toutes ses affections s'écouler et se perdre en Dieu et dans la sainte volonté de Dieu.
Le fond de son intérieur, dit le Père Huby, dans une lettre à Madame de Ouenuen, religieuse bénédictine, a été la foi et un abandon à Dieu, intime, invariable, dégagé de tout le sensible, excepté dans la dernière maladie, où il a eu, avec de très grandes douleurs, des grâces fort extraordinaires. C'était un homme mort à tout l'humain et à toutes les recherches spirituelles, vivant au-delà de tout cela, en Dieu seul. C'est ce qui faisait qu'il était toujours égal, et que ni la variété ni la multitude des affaires ne lui causaient jamais d'altération. Faire, ne pas faire, bon et mauvais succès, tout lui était indifférent, et le fond de son âme était toujours le même.
Il en était venu à ce point de perfection qu'il exprime dans un de ses écrits, où il dit : « Ce que Dieu fait en nous, quand nous le laissons faire, c est de nous dépoîiiller et de nous détruire. »
1° — Il nous dépouille de tout ce qui est autour de nous, jusqu'à ce que nous soyons réduits au pur nécessaire, tant au regard de la possession réelle des choses, que des désirs et de la volonté. Il veut même que notre foi, notre espérance et notre charité soient dépouillées de ce qui les accompagne ordinairement : la foi, des lu-
VtE DE MONSIEUR DE KERLIVIO. 27!
mières et des vues ; l'espérance, de tout appui sensible; la charité, des goûts et des tendresses ; en sorte que la foi soit une, l'espérance une, la charité une.
2^ — Il détruit ce qui est en nous, et qui nous est aussi intimeque nous-mêmes: nosdésirs,nos sentiments, notre activité ; l'appui que nous prenons en nos forces, en notre industrie et en nos actions ; la pente que nous avons au repos de l'âme ; un amour secret de notre propre excellence ; une secrète estime de nous-mêmes ; une certaine prudence que nous sommes bien aise de voir paraître dans notre conduite et dans tout ce que nous faisons.
Il fait encore une peinture plus expresse de son intérieur dans un autre écrit : (ilLine semble, dit-il, que, pour pratiquer la foi, r espérance et la charité selon la grâce qui m est donnée, je dois voir sans yeux, croire sans lumière, m abandonner sans appui, aimer sans attrait, me tenir simplement dans mon union, sans rien goilter que Dieu, sans rien vouloir que la volonté de Dieu. Cette mort à moi-même, pour le regard de T intérieur , ni oblige à plus forte raison, de mourir à tout ce qui est hors de moi, dêtre indifférent à tout, insensible à tout, comme un mort. »
Enfin, je me livre à la mort,
A la nuit, au néant, au sort.
Aux mépris, aiix croix, à V enfance.
Perdant dedans V amour,
La vie et V assurance,
La prudence et le jour.
Je me livide à la mort, ne voulant souffrir en moi aucun sentiment de vie pour quelque objet que ce soit hors de Dieu.
A la nuit, ne voulant rien voir que dans la sainte obscurité de la foi.
Aîi néant, ne voulant non plus être considéré que si je n'étais point.
Au sort, c'est-à-dire à la Providence, lui laissant l'entière disposition de tout ce qui me regarde.
Aux mépris, aux croix, les aimant, et en faisant ma gloire et mes délices.
A renfance, me laissant conduire comme un enfant.
Perdant toitt dans ramour, c'est-à-dire lui sacrifiant tout ce que je pourrais désirer.
La vie, n'agissant que par le mouvement du pur amour.
L assurance, ne cherchant d'appui que dans l'abandonnement à l'amour.
Le jour, demeurant volontiers dans les ténèbres, et ne voulant point d'autre lumière que l'instinct du pur amour, sans même le connaître.
Bien que son oraison fût,comme il le disait lui-même, sans goût, sans lumière, sans appui sensible, il ne laissait pas de donner beaucoup de temps à ce saint exercice, ou, pour mieux dire, il était continuellement en oraison, se tenant toujours devant Dieu, dans son néant, avec un abandonnement de soi-même sans bornes.
C'est de là qu'il tirait des forces pour soutenir le
poids des plus importantes affaires du diocèse sans paraître jamais embarrassé. Il s'appliquait à chaque affaire comme s'il n'eût eu que celle-là, lui donnant tout le temps et tout le soin qu'elle demandait. Ainsi, ayant quelquefois un grand nombre de lettres à écrire, il écrivait chaque lettre sans se presser ni s'occuper de la pensée des autres. Il a été un des hommes du monde qui a le plus fait de choses pour la gloire de Dieu par les lettres. Jamais il ne manquait de répondre à toutes celles qu'il recevait, et pour n'en oublier aucune, il avait toujours sur sa table un agenda où il les marquait toutes. Il a souvent dit aux religieuses de la Visitation, qu'il écrivait de sa propre main, par an, plusieurs rames de papier.
Nous étions surpris de voir comment il pouvait supporter tant de travail, expédier en si peu de temps tant d'affaires, donner audience à tant de personnes à la fois, et faire tout cela avec tant d'ordre et de présence d'esprit, qu'il n'oubliait rien, et ne se méprenait en rien. Ce qui le rendait capable de tant écrire et de faire tant de choses, c'est le soin qu'il avait de ménager son temps, de ne rien écrire, ni rien faire de superflu, de ne s'attacher qu'au solide et au pur nécessaire. Ses entretiens étaient courts, ses lettres succinctes. Il avait le talent de donner beaucoup en peu de paroles, et de le donner avec force et avec onction. Une personne digne de foi, qui a traité avec lui près de 40 ans, assure ne l'avoir jamais ouï parler de choses inutiles ni de nouvelles curieuses.
Fondateurs des Retraites ig
2 74 '^'lE DE MONSIEUR DE KERLIVIO.
Il se possédait si parfaitement que, dans les divers événements, on le voyait toujours le même et sans altération. On pouvait franchement lui dire tout ce qui le regardait, agréable ou fâcheux. Il recevait tout également, comme si cela ne l'eût pas touché. Lorsqu'allant trouver quelqu'un, on le faisait attendre, il attendait avec autant de tranquillité que s'il n'eût eu rien à faire, bien qu'il fût occupé du soin de tant d'affaires.
Il dit un jour au Père Huby que, quand la maison de retraite qui était son cher ouvrage, viendrait à être anéantie, il croyait qu'avec l'aide de Dieu, il n'en serait point troublé.
Cette égalité d'esprit venait de sa constante attention à Dieu et de l'empire qu'il avait acquis sur les mouvements de son cœur. Il était naturellement fier et colère, et la pratique de la vertu lui coûtait beaucoup. Monseigneur de Rosmadec, évêque de Vannes, disait que ce qu'il admirait le plus en lui, c'était les continuelles victoires qu'il remportait sur lui-même et la violence qu'il se faisait.
Sa principale étude était de résister aux premiers mouvements des passions. Je lui ai ouï dire qu'on trou, ve bien mieux son compte à empêcher la première impression que les objets font sur le cœur,qu'àla réprimer après qu'on l'a reçue.
Une de ses plus chères filles témoigne que, la reprenant de ses petites saillies d'humeur, il lui avoua que, dans l'accablement des affaires et dans les divers contre-temps qui lui arrivaient, il sentait au dedans un
impétuosité qui le portait à froncer les sourcils, à hausser les épaules ou à donner au dehors d'autres signes d'émotion, mais qu'il se retenait, que c'étaient des mouvements de la vie naturelle qu'il fallait étouffer dès ieur naissance.