CHAPITRE X
Constance et fermeté de Monsieur de Kerlivio
— Son amour pour le mépris et pour les croix. — Sa patience et sa douceur — Son austérité de vie. — Sa pauvreté évangélique.
— Son désintéressement. ^^^
Ien n'était capable d'ébranler sa constance. Il lui fallut souvent souffrir les moqueries et les insultes du peuple, les médisances et les calomnies de plusieurs, pour maintenir les règlements qu'il faisait dans les paroisses, et le bon ordre qu'il y voulait établir.
Il avait une fermeté invincible à refuser les arrestations et les permissions qu'il ne jugeait pas justes. Mais si, par son refus, il ne contentait pas les gens, il les édifiait par sa douceur et tâchait de les satisfaire par ses raisons,et lorsqu'ils s'emportaient contre lui, il ne répondait à leurs brusqueries que par son silence et par sa modestie.
Regardant les injures et les calomnies dans la lumière de la foi, il les recevait comme des faveurs. Un soir, un prêtre se plaignant à lui de ce qu'on le calomniait, il lui répondit avec une grande ferveur : Non, Monsieur, vous ne méritez pas r honneur que Dieu vous fait de vous donner occasion de souffrir qtielque chose potir lui, puisque vous savez si 7nal le reconnaître.
On l'a vu s'arrêter en public pour écouter avec plaisir les injures et les invectives des pauvres qu'il nour-
rissait. Jamais il ne témoignait plus de cordialité que quand on lui donnait quelque sujet de peine.
Un homme distingué par le rang illustre qu'il tenait dans le monde, après l'avoir traité indignement de paroles, se laissa emporter jusqu'à lui donner un soufflet en présence d'une dame de qualité, de qui on l'a su. L'humble serviteur de Dieu n'opposa que le silence aux injures, reçut le soufflet, non comme une offense mais comme une marque d'honneur, et n'en a jamais parlé à personne.
Plusieurs méchants hommes ont attenté à sa vie, sans qu'il les ait jamais voulu poursuivre en justice. L'un d'eux, dont il tâchait de corriger les désordres, l'ayant cherché pour le tuer d'un coup de pistolet, et ne l'ayant point trouvé dans le lieu où il le cherchait, vint avec menaces décharger le pistolet dans la fenêtre de sa chambre. L'évêque fit mettre en prison cet insolent ; Monsieur de Kerlivio l'y alla trouver, lui fit mille amitiés, et obtint, par ses pressantes sollicitations auprès du prélat, sa grâce ; et par ses prières auprès de Dieu, sa conversion.
Les clercs qu'il n'avait pas voulu admettre aux ordres sacrés à cause de leurs dérèglements, l'ont souvent maltraité. Un d'eux, le rencontrant un jour sur le fossé de la ville, le jeta dedans d'un coup de corde. Un autre vint dans sa chamibre le menacer de le tuer. Il triomphait de joie dans ces occasions. Bien qu'il n'ignorât pas les dangers où l'exposait la passion de ces mécontents, il allait seul clans ses voyages, sans autre défense
que celle de sa confiance en Dieu et de la protection qu'il attendait du ciel.
Un jour, étant allé recommander une affaire à un officier de Vannes, celui-ci, s'emportant de colère, lui dit des duretés fort choquantes en présence de quelques ecclésiastiques et des personnes pour qui la charité le faisait parler. Monsieur de Kerlivio lui laissa jeter tout son feu, et puis lui répondit si honnêtement, lui suggérant les moyens de se satisfaire, que l'officier se retira tout confus de son emportement, et quelques moments après, il revint lui faire excuse.
Ses grands travaux, les persécutions que les hommes et les démons lui faisaient, ses infirmités, et particulièrement une descente fort douloureuse, ne contentant pas pleinement les désirs qu'il avait de souffrir, il y ajoutait les rigueurs de la pénitence avec tant d'excès que, semblable à saint Basile, il n'avait quasi que la peau et les os. On peut assurer qu'il ne s'accordait rien de ce qu'il pouvait se refuser.
Sa tempérance était sans exemple, surtout depuis qu'étant attaqué d'un flux hépatique et désespéré des médecins, on lui eut suggéré pour remède de se réduire à ne vivre que de lait. Ce fut là sa nourriture pendant plus de 18 ans. Deux sous de lait et deuxliards de pain qu'il trempait dans le lait, faisaient chaque jour toute la dépense de sa table. Et parce qu'il trouvait le lait pur trop délicat, pour en tempérer le goût, il y mêlait de l'eau. Sa boisson était une partie du lait trempée d'eau. Quelquefois il ôtait tout le lait de l'écuelle, où il avait
mis le pain, et versant de l'eau en la place du lait, il mangeait ainsi son pain trempé dans l'eau froide, puis il la buvait. Il prenait ses deux repas seul dans son cabinet, comme un chartreux, mangeant lentement, et ayant en même temps sur sa table, devant ses yeux, sa bible ouverte, pour donner à son âme sa nourriture spirituelle. De cette sorte, en mangeant, il lut trois fois toute l'Écriture sainte.
Dans les visites du diocèse, il souffrait beaucoup, parce que ne vivant que de lait, et n'en trouvant pas partout qui fût préparé de la manière qu'il le lui fallait, il était obligé de se nourrir de pain trempé dans du vin, quoiqu'il eût bien de la peine à supporter le vin.
Jamais il ne relâcha rien de cette pauvreté qu'il avait embrassée avec l'état ecclésiastique. Dans l'abondance des richesses dont Dieu l'avait partagé, il menait la vie du plus pauvre prêtre du diocèse, prenant plaisir à se faire sentir tous les effets de la condition des pauvres. Sa soutane et son manteau n'étaient que de la serge commune du pays. Il se faisait gloire de porter des habits usés et rapiécés. Ceux de dessous n'étaient qu'un amas de pièces. Lui-même, par esprit de pauvreté, les recousait et les raccommodait.
Un conseiller l'ayant envoyé prier de luj prêter une soutane, il répondit au laquais qu'il n'avait que celle qu'il portait actuellement, dont il ne croyait pas que son maître voulût se servir. Et comme une personne de qualité lui représentait un jour qu'il devait prendre une autre soutane, la sienne étant déchirée, il repartit
en riant qu'elle n'avait pas encore fait son temps, et qu'elle pouvait autant durer que lui.
Tout ce qui était à son usage ressentait la pauvreté, son bréviaire, sa chambre, son lit, ses meubles. Il n'y avait en sa chambre ni tapisserie, ni tableau, ni aucun ornement, mais seulement deux ou trois images de papier. Sa table était toute nue, sans tapis. Son lit était une couchette fort étroite, avec une simple couverture sans rideaux. Ses meubles, une écuelle de bois dans laquelle il mangeait son lait, et un plat de faïence.
Depuis cette dangereuse maladie dont il faillit mourir, se voyant obligé de se servir, dans la visite du diocèse et dans ses voyages, d'une chaise roulante, il en fit faire une si pauvre qu'elle était l'unique de son espèce. Elle était traînée par un seul cheval lunatique, et conduite par un homme qui n'était à son service que pendant ses voyages. Hors de ce temps-là, il n'avait point d'autre valet que le portier de la maison de retraite. Enfin le Père Huby, qui le connaissait mieux que personne du monde, assurait que sa pauvreté allait au-delà de tout ce que l'on pouvait imaginer, et qu'il dépensait si peu pour son vivre et pour son entretien qu'on eût eu peine à le croire. Toutes les hardes qu'il laissa en mourant ne pouvaient servir à d'autres qu'à des pauvres, à qui on les donna en aumône.
Rien ne contribuait davantage à établir cette réputation et cette autorité qu'il s'était acquises, que ce grand mépris des richesses et des honneurs, et ce désintéressement qu'il faisait paraître en toute rencontre. Pen-
dant qu'il fut recteur de Plumergat, il en employa le revenu à rétablir presqu'entièreinent 1 église, à secourir les pauvres de la paroisse, et à y faire une mission par le Père Julien Maunoir, ce saint missionnaire pour lequel il avait une singulière vénération. Après qu'il se fût défait de cette cure, Monseigneur de Rosmadec l'obligea d'accepter celle de Saint-Paterne, qui est la première du diocèse, dans le faubourg de la ville. Il ne la garda qu'un an, jugeant que le bien qu'il avait de son patrimoine lui suffisait, et sa conscience ne lui permettant pas d'y ajouter sans nécessité celui de l'Eglise, dont d'autres pouvaient avoir besoin. Bien qu'il eût des parents ecclésiastiques auxquels il eût pu désigner ces cures, toutefois, sans avoir égard à la chair et au sang, il les donna à des sujets qu'il crut plus capables de les remplir.
Il affermait à bon marché ses moulins, afin que les meuniers ne fissent point de fraude ni de vexation à ses sujets Et lorsque ceux-là se plaignaient à lui de leur ferme, il en diminuait encore le prix.
Il aimait mieux perdre que de plaider, et s'il était contraint d'avoir quelque procès, malgré lui, il l'abandonnait à la Providence, sans le solliciter. Une personne de grande considération lui en fit un pour d'anciens droits, qui allaient à sa ruine totale. Jamais il ne voulut se servir de la sollicitation de ses amis, ni même voir des juges, laissant à leur équité le jugement de son affaire. Ils s'en choquèrent et il ne s'en mit pas en peine. Un de ses amis lui dit,pour l'éprouver, qu'il avait perdu
son procès. Dieu soit béni, répondit-il, /é? ne serai plus en état de faire r aumône, mais de la recevoir, ou de vivre de la rétribution de mes messes. Cependant Madame de Pont-Chartrain, qui avait pour lui une singulière estime, entreprit son affaire et ménagea un accommodement à la satisfaction des deux partis, Monsieur de Kerlivio ayant aisément consenti à tout ce qu'on voulait.
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