CHAPITRE XL
Humilité et mépris du monde de Monsieur de Kerlivio — Sa prudence — Son affabilité et son honnêteté — Son amour pour Dieu — Son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes — Sa charité pour le prochain — Sa sainte liberté d'esprit. — Il souffre une terrible persécution. — Il est déposé de la charge de grand-vicaire. — Les religieuses de la Visitation lui demeurent constamment atta-
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A grâce de l'oraison qui faisait que Monsieur de Kerlivio marchait toujours devant Dieu, dans la voie de son néant, l'avait établi dans une solide humilité, qui lui inspirait l'amour de l'abjection et le mépris du monde. Ses manières étaient entièrement opposées à l'esprit du siècle et à ses maximes. Il fuyait l'éclat et cachait avec soin tout ce qui aurait pu lui attirer l'estime et les louanges des hommes. Quoiqu'il eût beaucoup de connaissance des arts libéraux, il n'en faisait jamais rien paraître. Jamais il ne se produisait dans les occasions où d'autres pouvaient être employés. Il disait à ce sujet : que ce qui petit se faire à peu de frais, il ne le faut pas faire avec tant de dépense; qu'il suffit que le bien se fasse sans qiie nous nous ingéniions à le faire, ou que nous paraissions l'avoir fait.
On ne le pouvait engager à parler de ce qui le concernait ; ou s'il était obligé de le faire, c'était toujours
en général, ne s'attribuant rien à lui en particulier. Lorsqu'il fallait parler de quelque saint projet, il ne disait jamais :Je fefai, v{\2AS\Notts ferons, comme pour partager avec les autres ce qu'il devait exécuter à lui seul. Il ne souffrait pas volontiers qu'on parlât en sa présence de ce qui lui était avantageux, de ses succès, de ses bonnes œuvres. Il voulait qu'on référât le tout à Dieu et qu'on ne pensât non plus à lui que s'il n'y avait point eu de part. Il ne se choquait jamais de l'incivilité de ceux qui lui manquaient de respect. Il n'y faisait pas même attention. Monsieur Ménard de la Contaye assure que dans les visites du diocèse, lorsqu'on allait le recevoir à la porte de l'église, .il arrivait quelquefoisde laconfusion, les prêtres n'observant pas bien les cérémonies qui se doivent faire en pareille rencontre ; mais qu'il passait tout simplement par-dessus toutes ces formalités par esprit d'humilité, bien éloigné de la délicatesse de ces supérieurs qui, sous prétexte de maintenir leur dignité, relèvent si hautement le moindre manque de respect à leur égard. C'était l'obliger sensiblement que de le mépriser et de le blâmer. Il tenait pour ami quiconque lui aidait à s'anéantir.
Quand quelque chose ne lui avait pas réussi, il prenait plaisir à en parler en attribuant le mauvais succès à ses fautes et à son peu de prudence. Il trouvait toujours quelque défaut dans sa conduite.
Il était cependant si sage et si éclairé, qu'on ne lui a jamais vu faire de fausse démarche. Jamais personne ne l'a pris à parti. Il évitait également la précipitation
et la lenteur, les deux ennemis du bon gouvernement. Il ne se laissait point prévenir, et on ne pouvait pas aisément le surprendre.
Il n'était nullement attaché à son propre jugement, le soumettant volontiers à celui des autres ; il se trouvait toujours disposé à changer de sentiment quand la raison le demandait.
Il ne condamnait jamais les personnes de qui on lui faisait des plaintes, qu'il n'eût entendu ce qu'elles pouvaient alléguer pour leur justification. Et dans ses affaires, dans ses entreprises, il consultait toujours ceux qu'il croyait les plus capables de lui donner conseil. Ensuite il avait recours à l'oraison et c'était d'elle qu'il tirait ses principales lumières. C'était dans l'oraison qu'il se livrait à Dieu pour recevoir l'impression et le mouvement de son esprit, comme son instrument. Après quoi il agissait sans remise, avec une diligence et une application infatigables, sachant prendre à propos le temps de chaque chose. Une infinité de gens venaient le consulter et retournaient pleinement satisfaits de ses réponses. Les recteurs, même les plus sages, les missionnaires les plus expérimentés, nous ont témoigné que lui ayant souvent proposé des difficultés considérables qui leur faisaient bien de la peine, il leur donnait des résolutions qui les mettaient entièrement en repos.
L'étendue de sa prudence paraissait dans le soin qu'il avait de bien pourvoir toutes les paroisses de curés, de prêtres, de confesseurs, de prédicateurs, de catéchistes,
de maîtres et de maîtresses d'écoles, et de leur fournir ce qui était nécessaire pour leur subsistance.
C'était encore un effet de sa prudence, d'employer chaque sujet selon son talent, et de le faire d'une manière si engageante qu'on ne pouvait rien lui refuser.
Son extérieur, austère et un peu sec, n'empêchait point son affabilité et servait à faire voir la grâce que Dieu communiquait à ses paroles. Il était fort agréable dans la conversation, et quoique ennemi des compliments et des civilités mondaines, il avait une honnêteté qui gagnait le monde et faisait aimer la vertu. Si quelquefois, dans les compagnies, il se trouvait obligé de parler des nouvelles du temps, il tournait toujours adroitement le discours à Dieu, et savait changer les entretiens profanes en de saints entretiens.
C'est ainsi que les cœurs possédés de l'amour de Dieu, comme le sien l'était, ramènent tout à Dieu.
Son amour était plus solide que tendre. Il avait de l'ardeur, mais ce n'était point une ardeur sensible, qui lui causât ces doux transports, ces divines impétuosités que ressentent quelquefois les Saints. Il ne brûlait qu'au dedans et dans la pointe de l'esprit, bien que ses paroles, ses exemples, sa seule présence, enflammassent les personnes qui l'approchaient. Plus il avançait dans la perfection, plus il se trouvait sec. Il avoua un jour à une personne de confiance qu'il ne pouvait plus tant parler de Dieu qu'il avait fait autrefois. Et, en effet, dans les dernières années de sa vie,il disait peu de choses, mais
le peu qu'il disait faisait plus d'impression sur l'esprit de ceux à qui il parlait. Le service qu'il rendait à Dieu était d'autant plus pur qu'il avait moins de part aux douceurs et aux consolations de la grâce.
Depuis sa conversion, sa vie fut un continuel acte de charité et de zèle. Il ne se faisait aucun bien dans le diocèse, à quoi il ne contribuât ou dont il nefût le principal auteur.
On sait de quelle manière il s'employa pour la maison de retraite des femmes, pour l'établissement du Séminaire, pour la fondation des Religieuses de Notre-Dame de Charité, pour l'hôpital général de Vannes et pour celui d'Auray.
Nonobstant ses grandes occupations, il trouvait le temps de visiter les prisonniers et les pauvres honteux, leur apportant toujours, avec la consolation spirituell quelque secours temporel. Mais, outre les aumônes qu'il faisait par lui-même, il en faisait bien plus par Monsieur de l'Isle, ce saint prêtre dont nousa vons déjà parlé, et par d'autres personnes de confiance, dont il se servait pour cet effet.
La charité lui donnait des inclinations bienfaisantes qui le portaient à rendre service à tout le monde, dans les plus basses et dans les moindres occasions, comme s'il n'eût eu que cela à faire. Il s'était accoutumé à ne regarder que Dieu dans le prochain, sans s'arrêter à l'extérieur et sans avoir égard aux qualités qui peuvent naturellement exciter l'amour ou l'aversion. Jamais il ne se plaignait de personne, il ne montrait ni ressenti-
ment ni aigreur contre personne. Il ne considérait personne comme son ennemi.
Il n'est pas concevable combien son zèle avait d'activité. On peut dire qu'il était toujours en action dans tous les divers lieux du diocèse, où par ses soins, par ses ordres, par ses lettres, il appliquait sans cesse les ouvriers au travail; il les animait, il les soutenait, étant comme l'âme de tout le bien qui s'y faisait.
Ce que le zèle du Père Huby inventait pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes, le zèle et l'autorité de Monsieur de Kerlivio l'établissaient et le faisaient exécuter. C'est ainsi qu'il érigea la plupart des congrégations de Notre-Dame dans les villes, et la confrérie du Saint-Sacrement dans toutes les paroisses avec l'Adoration perpétuelle de la manière qu'elle s'y pratique. Chaque paroisse a son mois pour l'Adoration. Le dernier dimanche du mois précédent, on fait un sermon pour enflammer la dévotion du peuple. Les recteurs zélés font venir un ou deux confesseurs extraordinaires pour donner plus de liberté aux fidèles de confesser leurs péchés. . Le recteur, les prêtres de la paroisse et les confesseurs extraordinaires font une conférence pour convenir d'une conduite uniforme, et ' pour traiter des principaux désordres de la paroisse, et des moyens d'y remédier. Tous les dimanches, on avertit au prône ceux qui ont leur heure d'adoration pendant la semaine, de s'y préparer par la confession et par la communion. Les confesseurs se tiennent toute la journée à l'église, comme au temps d'une mission,
et entendent les confessions à loisir, donnant à leurs I pénitents toutes les instructions nécessaires pour les mettre en sûreté de conscience. L'Adoration du Saint- Sacrement pratiquée de cette sorte est capable de réformer entièrement une paroisse. C'était là une des choses que Monsieur de Kerlivio avait le plus à cœur.
Il avait formé le projet et dressé les règlements d'une association d'ecclésiastiques et de laïques les plus considérables et les plus zélés de chaque quartier , qui s'employassent à accommoder les procès, à réconcilier les ennemis, à retirer les femmes débauchées de leur mauvaise vie, et à exterminer les scandales et les désordres publics. Mais il n'eut pas le temps d'exécuter ce dessein.
Nous le voyons, tout infirme et tout languissant qu'il était, ne s'épargner non plus que s'il avait une santé vigoureuse, passer plusieurs heures au confessionnal, écrire une infinité de lettres, s'exposer avec joie à la fatigue des voyages, et faire exactement les visites ; son zèle lui donnait du courage au-dessus de ses forces.
Rien ne lui coûtait lorsqu'il s'agissait de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Faisant la visite des îles de Houat et de Hédic, et y trouvant une église couverte de paille, il la fit incontinent réparer à ses frais. Les mêmes îles étant si pauvres qu'on ne pouvait trouver de prêtres qui voulussent y demeurer pour les servir, il y arrêta par ses largesses celui qui y était.
Le zèle de la maison de Dieu lui a souvent fait faire de semblables libéralités pour l'ornement des temples
Fond, des Retraites. 19
et des autels, et l'on sait qu'il a employé jusqu'à cinquante mille écQS en fondations et en œuvres pieuses.
Il avait une telle droiture et une telle fermeté de zèle, que nulle considération humaine n'était capable de faire impression sur son cœur ; ni le désir de plaire aux hommes ni la crainte de leur déplaire ne le pouvait toucher. Quand on lui demandait son sentiment, il le disait avec franchise, sans autre vue que celle de l'intérêt de Dieu. Il ne savait ce que c'était que de flatter les grands dans leurs inclinations, lorsqu'il ne les trouvait pas justes. J'en pourrais rapporter plusieurs exemples. Je me contenterai d'un seul.
Un jour, comme il entrait dans le monastère de la Visitation de Vannes, Monseigneur de Rosmadec, qui venait de faire ouvrir la porte de la clôture, pour aller voir à l'infirmerie une de ses nièces malade, l'appela, l'invitant à lui tenir compagnie. Monsieur de Kerlivio, loin d'être heureux de cette condescendance, répondit, comme tout étonné : Entrer, Monseigneur, et qiiy avons-nous à faire qui ne se fasse bien au parloir? Aussitôt le sage prélat fit refermer la porte et monta au parloir.
Cette sainte liberté n'était pas au goût de tout le monde. Il fit bien des mécontents, et donna lieu à une terrible bourrasque. L'an 1617, Monseigneur de Rosmadec fut transféré à l'archevêché de Tours, et Monseigneur de Vautorte, évêque de Laitoure, lui succéda à l'évêché de Vannes. L'archevêque eût bien souhaité d'emmener avec lui Monsieur de Kerlivio, mais trop
de raisons l'attachaient à Vannes. Dans une entrevue qu'il eut à Paris avec son successeur, il lui dit qu'il lui laissait un grand-vicaire qui n'avait point son pareil ; qu'il voudrait peut-être se retirer, mais qu'il devait, à quelque prix que ce fût, le retenir, tant il était utile et nécessaire au diocèse.
Le nouvel évêque suivit ce conseil, et confirma Monsieur de Kerlivio dans sa charge ; d'abord , il en fut fort content, mais dans la suite, ne trouvant pas en lui toute la complaisance qu'il eût désiré, sa fermeté lui déplut. Il ne put goûter cette humble et respectueuse liberté avec laquelle le saint homme lui disait sa pensée en certaines rencontres ; et les faux rapports de quelques ecclésiastiques mécontents et envieux auxquels il prêta l'oreille, achevèrent d'envenimer son esprit. Il le déposa de la charge de grand-vicaire, lui ôta la supériorité des monastères des Religieuses, et lui en interdit la direction ; et cela, en public, devant tout le monde, avec des circonstances très humiliantes, sans que Monsieur de Kerlivio dît un seul mot, ni qu'il marquât sur son visage le moindre trouble. L'évêque ensuite lui ayant envoyé demander ses lettres de grandvicaire, il les rendit avec joie, bénissant Dieu d'être déchargé d'un fardeau qu'il n'avait accepté que par obéissance.
Dans cette disgrâce, une infinité de gens se déclarèrent contre lui, et il se vit abandonné de ceux qui lui avaient le plus d'obligation. De toutes les Religieuses,il n'y eut que celles de la Visitation qui lui demeurassent
constamment attachées. La Mère Madeleine-Elisabeth de Chaumont, leur supérieure, fit paraître la même générosité que la Mère Marie de Blouay, l'une des premières filles de saint François de Sales, avait eue dans une semblable rencontre. L evêque fit la visite du monastère avec celui qu'il en avait nommé supérieur et qu'il voulait installer. Il parla en particulier à toutes les religieuses, les interrogea sur la conduite de Monsieur de Kerlivio, et tâcha de les faire condescendre à son dessein, mais il n'en put gagner une seule. Toutes lui firent l'éloge de leur digne supérieur, le conjurèrent de le leur laisser, et refusèrent hautement celui qu'il voulait mettre en sa place, et qui était là présent. Si bien que le prélat fut obligé de leur permettre de voir Monsieur de Kerlivio, non comme supérieur, mais simplement comme un autre prêtre.
L'évêque reconnaît la vertu et le mérite de Monsieur de Kerlivio — Il rentre dans les bonnes grâces du prélat — Il est rétabli grandvicaire — Le séminaire s'achève par ses soins — Le pouvoir de ses prières — Effets singuliers de la Providence à son égard — Il est favorisé de grâces extraordinaires. -<^-o- <^-<^^-
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On SEIGNEUR de Vautorte ne tarda pas à voir le tort qu'il avait fait à son diocèse par la déposition de son grand-vicaire, et voyant que ce saint homme continuait à faire, comme auparavant, tout le bien qui dépendait de lui, à confesser, à diriger les âmes, à seconder Made- ; raoiselle de Francheville dans son dessein d'établir une ; maison de retraite pour les femmes, à rendre au pro- I chain tous les services de charité, il commença de reî prendre ses premiers sentiments d'estime pour lui, et : ne put s'empêcher de dire ^z^'^ la vérité, il n'était pas ! des phis complaisants, mais qzL il allait droit en affai- ! res^ et ne cherchait pîtrement que V intérêt de Dieu. Madame d'Argouges, première Présidente du Parlement de Bretagne, fut la médiatrice de la réconciliation de Monsieur de Kerlivio avec le prélat. Cette dame, à qui son rare mérite et ses grandes vertus avaient acquis l'estime de toute la province, fut priée d'interposer son crédit auprès de Monseigneur de Vannes, pour obtenir le rétablissement des retraites de femmes, qu'il avait
294 ^^lE DE MONSIEUR DE KERLIVIO.
interdites. Il le lui accorda et en même temps nomma Monsieur de Kerlivio supérieur de la maison de retraite, qu'il permettait qu'on bâtît, et du monastère de la Visitation. Après cela, il ne parla plus de lui que comme d'un saint, dont il avait éprouvé la vertu, et dans toutes les occasions qui se présentaient, il lui donnait des preuves de son amitié.
Enfin, connaissant de plus en plus combien sa vigilance et ses soins étaient nécessaires au diocèse, il le pria de reprendre ses lettres de grand-vicaire, au mois de janvier de l'an 1677. Plusieurs le dissuadaient de se rengager dans cette charge, et la prudence semblait appuyer leurs raisons. Mais l'humble serviteur de Dieu, éclairé d'une lumière supérieure, et n'ayant en vue que la gloire de son Maître, crut qu'il ne la devait pas refuser par la crainte de l'humiliation qui pourrait encore lui arriver. Il la reçut par un pur motif de zèle et d'obéissance, et il l'exerça jusqu'à la mort dans le même esprit qu'avant sa disgrâce, avec la même application et la même fermeté, avec les mêmes bénédictions et les mêmes succès. Monseigneur de Vautorte, qui était un esprit éminent et fort éclairé, se conduisait volontiers par ses conseils, ne faisait presque rien sans sa participation, et avait pour lui un respect qui allait jusqu'à la vénération.
Monsieur de Kerlivio, de son côté, se servait de la bonne disposition du prélat à son égard pour exécuter les desseins de son zèle. Les deux principaux furent le séminaire et la maison de retraite des femmes. L'un
et l'autre avait été commencés par sa sollicitation. L'un et l'autre furent achevés par ses soins.
Quand Monseigneur de Rosmadec quitta l'évêché de Vannes, il n'y avait que la moitié du séminaire de couvert, sans fenêtres et sans portes. Son successeur, Monseigneur de Vautorte, autant alors prévenu contre les séminaires qu'il les a depuis aimés, avait fait cesser les ouvriers. La rente de l'emplacement ne se payait plus, on était sur le point d'abandonner le tout au vendeur pour empêcher les arrérages et pour acquitter le clergé. Monsieur de Kerlivio soutint seul l'entreprise, et trouva le moyen de payer ce qui était dû, et de conserver au clero^é le fonds et le bâtiment.
Ce moyen fut de proposer à Mademoiselle de Francheville, qu'en attendant que la maison de retraite des femmes fût bâtie, elle prît à louage le séminaire, à condition de le mettre à ses frais en état d'être habité.
Il voulut bien se faire lui-même comme l'intendant de ces deux ouvrages, et il sut si bien ménager l'esprit de l'évêque, qu'il le fit consentir à assembler un synode pour délibérer des moyens de faire entrer les ordinands dans le séminaire lorsque Mademoiselle de Francheville en sortirait. Il avait déjà disposé les esprits de manière que,dans le synode, il n'y eut qu'un seul recteur qui refusa de payer sa part de la somme qu'on devait lever sur le clergé pour faire le fonds destiné à l'entretien des directeurs du séminaire. Mais voyant que Monsieur de Kerlivio s'offrait, en présence de toute la compagnie, à
payer pour lui, il eut honte de son peu de zèle, et se rano^ea au sentiment commun.
Dès que Mademoiselle de Francheville eut quitté le séminaire, Monsieur de Kerlivio le fit promptement meubler, quelques recteurs des plus zélés fournissant à la dépense avec lui. Il choisit les prêtres à qui l'on donna la conduite de la maison ; il les y établit, et conjointement avec eux, il en dressa les règlements. Il y fit entrer les ordinands la veille de la fête de la Pentecôte de l'année 1680, et le jour de la fête, il y chanta la grand'messe avec une sensible consolation de voir enfin son premier dessein accompli. Il entretint toujours un grand commerce avec le supérieur et avec les directeurs, pour être informé des qualités et des talents des ecclésiastiques qu'ils avaient sous leur conduite et de leurs progrès dans les sciences. Il allait souvent les voir, il mangeait même quelquefois avec eux ; il leur parlait dans les assemblées, et il les exhortait sans cesse à la perfection de leur état.
Ses prières avaient un grand pouvoir auprès de Dieu. Le Père Huby lui attribuait le succès de plusieurs entreprises qui réussissaient contre toute apparence, et plusieurs effets qu'on eût pu juger miraculeux.
Mademoiselle de Kerdef, sa cousine, qu'il avait fait venir de Hennebond pour travailler avec Mademoiselle de Francheville dans les retraites, était dangereusement malade, et l'on n'attendait que l'heure de sa mort. Il alla dire la messe pour elle au tombeau de St Vincent Ferrier, et en même temps, elle fut r.oudainement
guérie, d'une manière si surprenante que les médecins avouèrent que c'était un miracle.
Quelque temps après, voyant cette même demoiselle dans une disposition fort opposée à demeurer dans la maison de retraite, et ne pouvant rien gagner sur son esprit, il alla encore dire la messe au tombeau de saint Vincent, pour lui obtenir la grâce de vaincre sa tentation. Ensuite, l'ayant rencontrée par hasard, il ne lui dit que deux mots, mais qui furent si efficaces qu'ils lui changèrent entièrement le cœur. Ce changement qui s est fait en vous, lui dit-il dans une lettre, me paraît, en vérité, un miracle plus grand que celui de votre guérison, car Dieu dispose absolument de la maladie et de la santé. Mais il ne veut pas exercer sitr nos cœurs un empire si absolu. Il nous laisse la libej^té d'agir ou de ne pas agir, de vouloir ou de ne pas vouloir. Cette dernière grâce qu il vous a faite, nous montre qttil ne votis a fait la première, de votis rendre la santé, quafn que vous remployiez à son service dans les retraites. Nous 11 avons pas lieu den do2iter.
Dieu lui fit quelquefois sentir les effets merveilleux de la Providence, et quoiqu'il l'ait conduit par une voie de pure foi, il ne laissa pas de lui faire quelques faveurs extraordinaires.
Un homme qui avait formé le dessein de le tuer, le rencontrant sur le chemin d'Auray, quelque effort qu'il fit pour exécuter son dessein, ne le put jamais faire, et se sentit arrêté par une vertu divine, comme il l'a luimême depuis avoué.
Monsieur Ménard delà Contaye nous a dit que, faisant un jour un voyage avec Monsieur de Kerlivio, ils s'égarèrent le soir dans un bois;que,se trouvant fort en peine à cause de la nuit qui approchait, deux tourterelles se présentèrent à eux qui, de temps en temps, s'élevaient en l'air et puis se remettaient à terre, comme pour leur marquer le chemin ; que Monsieur de Kerlivio lui dit : Monsieur, suivons ces petites tourterelles, ce sont des guides que Dieu nous envoie, pour nous remettre dans notre chemin, et qu'en effet, les ayant suivies, ils y rentrèrent bientôt.
Notre-Seigneur lui marqua un jour, dans une visite qu'il lui fit, qu'il lui savait gré de ce que, contre l'avis des sages du siècle, on recevait dans les retraites les pauvres aussi bien que les riches.
La sainte Vierge et les Anges lui ont souvent envoyé les pécheurs les plus désespérés, afin qu'il les retirât du malheur où ils étaient engagés.
Unjour, pendant qu'il confessait Madame de Luigné, sœur de Monseigneur de Vautorte , il vit entrer dans l'église une personne qui se trouvait dans un grand embarras d'esprit parce qu'elle ne voulait pas s'aller déclarer à lui. Il connut la disposition de cette âme, et il alla lui dire ce qui l'embarrassait, qui était une chose secrète et connue de Dieu seul. Il entendit ensuite sa confession et lui ordonna de lui dire tous les défauts qu'elle remarquerait en lui. C'est de cette même personne que nous avons appris cela.
Une autre, d'un caractère d'esprit et de vertu qui rend
son témoignage digne de foi, assure qu'il lui est arrivé que, ne pouvant l'aller voir pour le consulter sur ses doutes, elle se trouvait d'une manière qu'elle ne peut pas bien exprimer, dans une certaine suspension d'esprit , où il lui semblait l'avoir présent, lui déclarer sa disposition, et recevoir de lui les mêmes instructions et les mêmes avis qu'il lui donnait ensuite, quand elle venait à lui parler ; et qu'au sortir de cette espèce de ravissement;elle se trouvait aussi éclairée, consolée, fortifiée,qu'après qu'elle avait eu l'avantage de l'entretenir.
Quelquefois aussi les âmes qui s'éloignaient de ses avis étaient punies par des peines extraordinaires qui leur faisaient connaître leur faute. Celle dont nous venons de parler, s'étant retirée dans un lieu solitaire, contre le sentiment de ce sage directeur, qui l'avait assurée que Dieu la voulait dans le service du prochain, loin de trouver dans sa solitude le repos qu'elle y cherchait , elle y souffrit des peines insupportables , et la privation des grâces que Dieu lui faisait auparavant avec abondance, dans l'exercice de la charité.
Une autre s'étant portée à faire des pénitences qu'il lui avait défendues, le démon en prit avantage pour la tourmenter par une obsession horrible et par des tentations de diverses espèces et d'une manière étrange, dont elle ne fut délivrée qu'après qu'elle lui eut confessé sa faute.
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Dernière maladie de Monsieur de Kerlivio — Sa sainte mort — Ses funérailles — Révélation de sa gloire. ^^<.^o-o-<^<^^«-^-o-^^<.^-^^^
Onsieur de Kerlivio avait de temps en temps de grosses maladies qui le rédui saient à l'extrémité, et dont il semblait ne guérir que par miracle. On peut dire qu'il n'y avait que les prières qu'on faisait pour sa conservation qui le fissent vivre, vivant de la manière qu'il faisait, dans un travail continuel et capable d'abattre la plus forte santé.
Sa dernière maladie lui prit le 21 de février 16S5. Ce fut une fièvre continue avec une inflammation de poitrine. Sa disposition intérieure changea tout-à-coup. Il avait toujours été conduit par une voie de ténèbres et de sécheresses, comme nous avons déjà remarqué. Alors la lumière succéda aux ténèbres, et l'abondance des consolations aux sécheresses. Ce nest plus moi, disait-il, Dieti- me traite comme 7in enfant. Il semble être toîit occupé à me combler de doîicettrs. Il désirait avec ardeur de quitter la terre pour aller au ciel. Mais il arrêtait l'impétuosité de ses désirs pour se rendre indifférent à la vie et à la mort. Il voulait que ses amis fussent dans la même indifférence à son égard, et ne pouvait souffrir qu'ils demandassent sa santé.
Le dimanche, onzième du mois, les médecins crurent qu'il ne passerait pas la journée du lendemain, et furent d'avis qu'on lui donnât le Viatique et l'Extrême- Onction. Il témoigna qu'il en était fort content, mais qu'il n'irait pas si vite.
Le lundi, au matin, comme il se préparait à recevoir le Viatique, qu'on était allé quérir dans la chapelle de la Retraite, son désir de mourir le pressa de telle sorte, qu'il ne put s'empêcher de demander à Notre-Seigneur qu'il l'attirât à lui. Son cœur était tout palpitant de l'ardeur qui le transportait. On l'entendait s'écrier : Qiielle consolation ! — C'était une vision intellectuelle de la sainte Vierge et de saint François Xavier, qui lui tendaient les bras, l'invitant à venir avec eux. Après qu'il eut reçu le saint Viatique, possédant Notre-Seignéur, il le conjura les larmes aux yeux de l'emmener avec lui au ciel, et s'étant tourné de l'autre côté, il vit encore la sainte Vierge et saint François Xavier, et il connut par une claire lumière qu'il ne mourrait pas si tôtet qu'il souffrirait beaucoup. L'assurance de souffrir beaucoup le consola de ce qu'il ne mourrait pas si tôt.
Ce jour-là ses forces se renouvelèrent, et les médecins, quil'avaient condamné, commencèrentàespérer. Ilpassa quelques jours dans une tranquillité admirable, quoiqu'il souffrît extraordinairement.il garda un profond silence, répondant seulement à ceux qui lui demandaient comment il setrouvaitjces deux derniers mots: Grande paix !
Le jeudi 15 du mois, son âme ne pouvant contenir les torrents de consolation dont elle était inondée, il dit
à sa cousine, Mademoiselle de Kerderf, qui l'assistait : Quelles grâces ! quelle miséricorde de Dieu sur moi ! Dieu me fait des faveurs si particulières ! — Paroles qu'il répéta deux ou trois fois, tout baigné de larmes, le cœur palpitant, et comme ravi hors de lui-même.
Le vendredi, Mademoiselle de Kerderf s'étant approchée de son lit, il lui dit : Tout va bien. Et comme elle lui eut répondu : Dieu soit béni, il répondit : Bien plus que cela ! marquant la plénitude de délices célestes dont il regorgeait.
Le samedi, on lui donna l'Extrême-Onction. Le soir, il dit à sa cousine : Voilà qui est fait. A Ji ! que de miséricordes de Dieu sur moi ! Je chanterai dans r éternité les miséricordes du Seigneur !
Le dimanche, la fièvre redoubla avec des maux étranges. Il dit à Mademoiselle de Kerderf: Je souffre effroyablement, mais je joins d'une grande paix.
Il lui réitéra la même chose le lundi, jour de saint Joseph. On se mit à faire la recommandation de l'âme sur les huit heures du matin, mais il fit cesser, Dieu lui ayant fait connaître qu'il ne mourrait pas sitôt. Le soir, après qu'on lui eut administré le saint Viatique pour la dernière fois, il se fit apporter les lettres de filiation qu'il avait reçues du Révérend Père Général de la Compagnie de Jésus,et une Bulle d'indulgence particulière qui lui avait été accordée pour l'heure de la mort. Il se croyait être aux derniers moments de sa vie. Mais il passa encore la nuit dans d'horribles souffrances.
Le mardi, au matin, il en vint à un état où l'on crut
qu'il allait mourir. Les Pères Jésuites qui étaient auprès de lui commencèrent la recommandation de l'âme. Il connut qu'au même temps d'autres faisaient des prières pour sa guérison, et il se prit à dire tout d'un coup d'une voix forte \ Je crois q2ion redouble de vœux pour ma santé. Qiion aille dire au Père Huby létat oîi je sîùis, que je le conjure de ne phts faire de violence à la volonté de JDieîc, et de vie laisser partir de ce monde.
On lui dit qu'il s'offrît à Dieu, comme une victime d'amour, pour souffrir autant de temps qu'il lui plairait, et qu'il s'abandonnât à sa miséricorde et à sa justice. y<? VI y abandonne, répliqua-t-il, Dieu soit béni, voilà qui est fait ! Ah ! quel orage ! Je souffre des peines inconcevables, mais je souffre en paix.
Le 21 de mars, au matin, il marqua que ses souffrances étaient dans un tel excès qu'il ne savait plus où il en était ; qu'il fallait demander à Dieu que sa volonté s'accomplît ; qu'il ne pouvait mourir et que les portes de l'éternité lui étaient fermées jusqu'à ce qu'on se fût soumis aux ordres de Dieu touchant sa mort, et qu'il avait encore un grand orage à soutenir. On l'assura que le Père Huby et ceux qui avaient demandé sa guérison s'unissaient ensemble pour demander l'accomplissement de la volonté de Dieu en lui, et que le Père Huby allait dire la messe à cette intention. Il répondit d'un ton de voix ferme : Bon, bon, Dieu soit béni, ce7i est fait. Il semblait qu'on lui donnât la permission de mourir, qu'il n'avait pu jusque-là obtenir, et pénétré d'un tendre sentiment de reconnaissance et
de joie, il répéta plusieurs fois : Voilà qiti est fait ! Dieu soit bém ! je ni en vais ! Ce furent là ses dernières paroles. Après les avoir prononcées, il entra en agonie, et avant que le Père Huby eût achevé la messe, il expira doucement, entre sept et huit heures, le 2 1 mars de l'année 1685, à l'âge de 63 ans.
Ainsi vécut, ainsi mourut, Louis Eudot de Kerlivio, dont la vie fut une continuelle mort, et la mort un sacrifice d'obéissance. Il joignit en sa personne les choses les plus difficiles à allier ensemble : de grands biens avec la plus rigoureuse pauvreté ; de grands talents et de grandes actions avec la plus profonde humilité ; l'action et la contemplation, une foule d'affaires et de soins, avec le recueillement intérieur, la prudence et la simplicité, la force et la douceur. On peut dire que personne de son temps ne l'a surpassé dans l'exercice de la charge pastorale, et qu'il ne lui a manqué que le caractère épiscopal pour qu'on puisse le comparer aux plus saints évêques des premiers siècles.
On lui rendit des honneurs que Vannes n'avait vu rendre à aucun mort depuis saint Vincent Ferrier. On tendit magnifiquement l'église. On sonna toutes les cloches de la ville pendant les trois jours que son corps demeura exposé à la vénération du peuple. On lui coupait ses habits et ses cheveux. Tout le monde voulait avoir de ses reliques. Pour empêcher qu'on allât plus avant, il fallut l'emporter dans le caveau de l'église des Jésuites, où, après qu'on l'eût gardé quelque temps, il fut enterré à la dérobée.
VIE DE MONSIEUR DE KERLIVIO. ^oS
Son tombeau, comme celui du Père Huby, est tous les jours visité par toutes sortes de personnes qui viennent se recommander à ses prières.
Quelques bonnes âmes ont eu révélation de la gloire dont il jouit dans le ciel, et plusieurs ont ressenti les effets de son pouvoir auprès de Dieu.
La première qui eût une connaissance surnaturelle de son état, après sa mort, fut une vertueuse fille qui avait beaucoup exercé son zèle et sa patience" pendant huit ou neuf ans. Voici le témoignage qu'elle en rend, et auquel j'assure qu'on peut prudemment ajouter foi.
Au moment, dit-elle, que j'appris la mort/de ce grand serviteur de Dieu, j'adorai le jugement de Dieu sur son âme, et je m'offris à sa justice pour satisfaire en la manière qu'il lui plairait à ce qu'il pouvait lui devoir.
Je ne sais si je fus exaucée, mais je sais bien qu'à l'instant je tombai dans une certaine obscurité, et dans des ténèbres intérieures que je ne puis guère expliquer. Je ne souffrais point d'autre peine que celle-là. J'avais toujours dans l'esprit une forte idée de ce cher défunt, sans aucune frayeur. Je me sentais portée à prier jour et nuit, et pendant les deux jours que cela dura, je ne pus prendre aucun repos, ne cessant de prier.
Le vendredi, jour de son enterrement, je me trouvai, au matin, dans une dilatation de cœur et dans une espèce de jouissance de Dieu, avec une entière certitude que notre bon Père était entré dans la joie du Seigneur. De quoi, je ne puis, ce me semble, n'en plus douter, que de ce que je vois de mes yeux.
Fondateurs des Retraites zo
Je fus en même temps pleinement affermie au regard de certains points de ma conduite que je lui avais fait proposer avant qu'il mourût, et auxquels, bien qu'il eût répondu, je n'avais point reçu sa réponse. Je fus aussi affranchie d'une répugnance qui me restait, et je sentis un renouvellement de tout mon extérieur.
J'ai lieu de croire que Dieu l'a commis pour avoir un soin particulier de mon âme, et j'expérimente qu'il m'excite, qu'il me reprend et qu'il m'instruit avec de puissants effets.
Aussitôt que, par quelque infidélité, je sors de la disposition intérieure où sa conduite m'a établie, je me sens saisie d'une petite crainte qui m'imprime ses sentiments, ses avis, l'idée de sa personne et du chemin de mort par où il m'apprit à marcher. Cette vue me sert de règle et me ramène fortement et amoureusement à mon devoir.
Presque tous les soirs, il se rend présent à moi d'une certaine manière dont je reçois un grand secours. Il me met devant les yeux, comme dans un miroir, toute la journée, me faisant voir les défauts des moindres de mes actions et des plus petits mouvements de mon cœur, mais d'une façon si consolante que je ne la puis exprimer.
Ce discours est si réel et si continuel que, loin de le regretter et de croire que j'ai perdu en sa mort, je suis persuadée que j'y ai beaucoup gagné, et je me confirme de plus en plus dans cette créance.
Lorsqu'il était sur la terre, il ne m'aidait que sur
son rapport et suivant les connaissances que je lui donnais de mon état, mais présentement c'est par lui que je me connais moi-même. Ce n'est plus simplement par ses conseils qu'il me dirige, c'est en m'appliquant luimême le remède et l'effet de la grâce. Aussi ne ressens-je point sa perte lorsque je pense à lui, mais une solide joie qui fait que je bénis mille et mille fois notre bon Dieu de ses miséricordes.
Une autre personne qui avait été fort estimée de Monsieur de Kerlivio, se trouvant après sa mort dans une grande peine, à cause d'une persécution qu'on lui suscitait, et ayant recours à Dieu dans l'oraison, eut une espèce de sommeil fort tranquille dans lequel son saint directeur lui apparut et lui dit : Ne vous mettez en peine de rien. — Comme elle ne se contentait pas d'une réponse si courte, elle lui répliqua naïvement : Eh quoi ! mon Père.vous autres qui êtes dans la gloire, vous ne dites qutm mot ? — En même temps, étant revenue à elle-même, elle comprit que ces deux mots qu'il lui avait dits, avaient une grande étendue et lui faisaient entendre bien des choses dont elle ne devait pas se mettre en peine. La paix et la consolation qu'ils produisirent en son âme montrèrent qu'ils ne venaient pas d'un principe purement naturel.
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Grâces obtenues par l'intercession de Monsieur de Kerlivio — Sa liaison avec plusieurs saintes âmes — L'estime que les évêques et les personnes de première qualité avaient pour lui — Quelques-unes de ses lettres — Éloge de Monsieur le Galois, grand-vicaire de Vannes^ — Éloge de Monsieur de l'Isle, prêtre — Eloge de Monsieur le Merdy, prêtre.
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UiLLAUME le Merdy, prêtre du diocèse de Vannes, a déposé, par un acte signé de sa main, qu'ayant depuis plus de huit jours une colique et un mal de rate qui l'empêchaient de prendre aucun repas, et lui causaient de continuelles agitations, il tomba enfin dans un assoupissement où il lui sembla que Monsieur de Kerlivio entrait dans sa chambre, et qu'il lui dit : Si vous voulez, vous pouvez me guérir en touchant mon mal ; et que le saint homme, le regardant d'un visage serein, le toucha et disparut ; qu'à son réveil, il se trouva entièrement guéri.
Celui qui a donné cette déposition était un homme d'une solide vertu, fort intérieur et fort sage, qui ne cherchait que l'intérêt de Dieu, étant si peu attaché au sien propre, qu'il préféra l'emploi de confesseur et de chapelain de la maison de retraite des femmes à un autre emploi fort considérable. Il avait un grand talent pour entendre les confessions, pour instruire et pour
toucher dans les sermons qu'il faisait en breton. Tout son plaisir était de se consumer au service des âmes. Il y finit heureusement sa vie le i^^ de mars de l'an 1694. C'est à lui que nous avons l'obligation de nous avoir fourni les plus amples et les plus exacts mémoires touchant les trois fondateurs des retraites, avec lesquels il avait été saintement uni.
Anne Tangui, de la paroisse de Moréac au diocèse de Vannes, s'était dévouée, par l'avis de Monsieur de Kerlivio, au service des missions. Le travail et la fatigue d'une mission où elle était sans aide, lui causa un mal d'entrailles qu'elle supporta deux jours sans cesser de travailler. Le troisième jour , son mal augmenta de telle manière qu'étant sortie dehors et s'étant couchée à terre, elle ne pouvait se relever. Dans cette extrémité elle se souvint de Monsieur de Kerlivio, et implora son assistance. Au même moment, elle sentit comme deux bras invisibles qui la soulevèrent et lui aidèrent à se rendre au logis, où elle se jeta sur son lit. Elle y dormit fort tranquillement pendant quatre heures et à son réveil, elle se trouva si parfaitement guérie, qu'elle put préparer le dîner à son ordinaire, et pendant les douze jours suivants que dura la mission, elle n'eut plus aucune incommodité.
Monsieur de Kerlivio eut une étroite liaison avec tout ce qu'il y avait de saints prêtres, de saints religieux, de saintes âmes, non seulement dans le diocèse de Vannes, mais encore dans le reste de la province, et particulièrement avec Monsieur de Keriolet, avec
Monsieur de Goiiandour, le modèle des vrais pasteurs, avec le Père Maunoir, de la Compagnie de Jésus,avec le Père René de Pelaine, de Saint-Albert-le-Grand, de Tordre des Carmes, avec la bonne Armelle et avec Madame du Houx.
Les personnes de la première qualité: Monseigneur le duc de Chaulnes, Monseigneur de Pont-Chartrain ; tout l'illustre Parlement de Bretagne, mais surtout le saint évêque de Tréguier, Balthazar Grangier de Liverdeys; Monseigneur de la Ville-Montée,évêque de S^-Malo ; Monseigneur de la Baume le Blanc, ancien évêque de Nantes ; Monseigneur le Neboux de Brousse, évêque de Léon, avaient pour lui une estime et une vénération toutes singulières.
Celui avec lequel il a eu de plus intimes communications, ça a été Monseigneur François Pallu, évêque cl' Héliopolis, l'un des Vicaires apostoliques de la Chine. Ce prélat, dont le mérite a été connu et honoré dans l'Europe, dans l'Asie et dans l'Amérique, admirait la sainteté de Monsieur de Kerlivio, sa grande capacité pour son emploi de grand-vicaire, et les lumières de sa conduite pour la direction des âmes. Il disait à Monseigneur de Rosmadec que Dieul'aimaitpar-dessus tous les prélats de lui avoir donné un tel grand-vicaire, et quelques personnes l'ayant consulté sur les doutes qu'elles souffraient sous la conduite de Monsieur de Kerlivio, leur directeur, cet évêque si éclairé leur dit que c'était un des plus grands hommes qu'il connût, qu'il marchait dans les voies de Dieu les plus épurées et
qu'il était le plus propre à y conduire les autres, qu'une âme, sous sa direction ne devait rien craindre, sinon de ne lui être pas assez soumise, et qu'elle devait le regarder comme un ange que Dieu lui avait donné par un amour spécial.
Voici quelques-unes de ces lettres que je donne comme échantillon pour faire voir le caractère de sa conduite.
LETTRE PREMIÈRE A la Mère Catherine de la Nativité, Religieuse Ursuline.
// l'exhorte à s abandonner à Dieu dans /' 02tbli de tout. A Vannes, le 2 février 1655.
CE que vous me dites de l'état de votre âme, ma chèreSœur, n'exerce point ma patience :ôtezcette pensée de votre esprit. C'est une tentation. Je suis bien aise de vous aider, soyez-en persuadée, et quand vous voudrez m'écrire, quand l'occasion se présentera de me parler, faites-le simplement et avec toute confiance.
Oubliez autant que vous pourrez tout ce qui n'est pas nécessaire, ne vous occupez nullement de la prévoyance de l'avenir, ni des réflexions surle passé, et même à l'égard de vos fautes, dès que vous les avez reconnues et que vous en avez fait un acte de contrition, oubliez-les : y tant penser n'est qu'amour-propre. Il faut alors tenir ferme contre la peine que vous avez de n'y point réfléchir.
Quand, une heure avant la mort, cette pensée vous viendrait, que vous seriez encore toute vive dans vos passions, nonobstant que vous auriez continué si longtemps dans cette voie simple par où Dieu vous conduit, qu'y aura-t-il à faire, sinon d'être plus fidèle, pendant cette heure qui vous resterait,à pratiquer ce que je vous dis, savoir de faire un désaveu de l'infidélité passée, et puis de vous abandonner à Dieu dans l'oubli de tout.
Prenez garde de n'éviter aucune des humiliations qui se présenteront et de ne vous jamais justifier. 11 faut vivre inconnu à tout le monde, même aux personnes vertueuses, puisque nous devons vivre inconnus à nousmêmes. C'est jusqu'où nous doit porter l'oubli de tout. Je veux dire qu'il faut cacher ce que nous n'avons qu'en apparence: la vertu et le bien ; m.ais ce que nous avons véritablement, le vice et le mal, nous devons être bien aise que tout le monde le connaisse, et quand il arrive que nos faiblesses et nos misères sont connues, ne tâchons point de les pallier.
Néant pour tous les honneurs, pour les applaudissements, pour l'estime des hommes, pour les marques d'amitié ; acquiescement à tous les mépris, à tous les mauvais traitements. Faites part de vos prières à celui qui vous est... etc..