CHAPITRE XXIV
EîDploib divers rcniidij par le P. Varin. — Coninjcnt il s'en acquitte.
Au mois d'octobre 1818, le P. Varin fut nommé supérieur de la maison de Paris, et remplit celte fonction jiiscpi'en 1821. Les suptM'ieurs le chargèrent en 1823 de présider à rinaugiiratiou du collège de Dole. L'eslime donl il était environné, ainsi que sa respectable famille, ne pouvait mainpicr d'exercer une salutaire influence, et de prévenir 1( s atîtres familles liotiorables de la Franche-Comté en faveur de cet établissement. Le collège de Dùle prit en ciïet de rapides accroissements, et devint bientôt un de plus florissants que la Compagnie ait possédés en France. On raconte que, voulant un jour nu-nager aux élèves de cette maison une agréable surprise, le IW'arin imagina le petit stratagème suivant, où se peignent toute rauiabilitè et tout renjouemenl de son caractère. A'ers le soir, pendant l'été, il vient les trouver, leur annoiu:e qu'il est fort méconient du cui^inier, que ce cherFrère est d'une lenteur désespérante, que le souper n'est pas prêt, etc. Le bon Père glose, pendant quelque temps, sur ce sujet et sur les inconvénients du dérangement à l'ordre de la communauté, et enfin il ajoute : « Eh bien, mes enfants, puisqu'il ne fait pas bon attendre ici, allons jouer dans le parc, et nous souperons quand il plaira
au cuisinier. » Explosion de bravos. On court au parc, et on voit sous un berceau de verdure un charmant souper servi sur le gazon. Il n'y manquait que les convives ; ils se hâtèrent de lui faire honneur.
Le P. Yarin quitta Dole regretté des parents, des élèves et des maîtres. On le remplaça par le P. Richardot K Pour lui, il fut de nouveau placé à la tête de la maison de Paris, et y resta depuis 1825 jusqu'à 18S3. Il remplit aussi à diverses reprises les fonctions de Père spirituel et de vice-provincial. ;.;^ /J
On nous a communiqué deux lettres qd'il écrivit dans cet intervalle à madame de Chevroz , sa sœur. Nous ne voulons pas en priver nos lecteurs.
La première du 6 juillet 1828 nous fait connaître avec quel sentiment d'abandon à Dieu et de pieuse résignation il accueillit les déplorables ordonnances du 16 juin, qui supprimaient les petits séminaires de la Compagnie en France.
«M. B... t'a remis un petit mot, ma chère amie ; ce petit mot était que Dieu est toujours bon ; et vraiment jamais nous ur l'avons senti intérieurement et d'une manière plus sensible que depuis le coup qui nous a été porté. Il n'en est pas un dans cette maison qui ne m'étonne et ne me réjouisse en même temps par une expression de paix et de joie qui ne peuvent venir que de l'esprit de Dieu. Et en effet, nous avons eu l'avantage de nous trouver précisément dans la position où notre divin Maître dit à ses serviteurs : Que
'■ Notice n" 11.
VIE DU R. 1». VAKIN. 253
TOUS êtes heureux ! réjouissez-vous et tressaillez de joie.
« Je sais bien que lorsqu'on vient à considérer la plaie faite à la religion et aux âmes, lorsqu'on se voit au milieu des larmes des enfants et des parents, la joie est modérée; mais elle n'en est pas moins pour nous une joie bien réelle et bien solide ; et je t'avoue franclicnient que je bénis de tout mon cœur le Seigneur de m'avoir conservé la vie jusqu'à ce jour, pour me rendi'c témoin, participant de celle époque. Jusqu'ici cette maison n'est point encore menacée, si ce n'est par le renvoi des fameuses pétitions au garde des sceaux. Quoi qu'il en soit, aucun de nous ne rentrera dans ses foyers, si ce n'est peut-être pour dire, en passant, un agréable bonjour. A propos, as-tu remarqué que les deux fameuses ordonnances ont été signées le 16 juin, fètc de saint François Régis, et les pétitions présentées à la chambre et renvoyées à la sollicitude du ministre, le 21, fête de saint Louis de Gonzague ? Adieu, ma bien bonne amie, qu'il fait bien bon être à Notre-Seigneur et vivre dans une douce et continuelle dépendance entre ses mains ! »
La seconde lettre contient le récit d'une chute qui retint le P. Yarin assez longtemps au lit : elle est datée du 9 février 1829.
« Vois, ma bonne amie, comme Dieu est bon! J'avais deux défauts dont je ne pouvais pas me corriger, celui d'être trop hors de la maison, au préjudice du travail de l'inlérieur, l'autre de marchei' trop vite. Eh bien, voilà que Notre-Seigneur me met en
repos pour un temps indéterminé, repos dont, je t'assure, je suis bien éloigné de me plaindre.
« Vendredi dernier et premier du mois, fête du Sacré-Cœur, j'étais allé faire une instruction et donner le salut dans la chapelle des gardes-malades, rue Cassette, assez près d'ici. Sortant ensuite, mais encore dans la chapelle, je mis le pied gauche sous une banquette, sur laquelle on s'agenouille, et que je ne pouvais voir à cause d'un peu d'obscurité. Elle avait quatre pieds de long et était fermée des trois cotés, ouverte donc seulement aux deux extrémités ; le mouvement et le poids du corps me portaient à tomber en avant ; mais j'étais fortement retenu par le pied ; enfin la banquette céda, et le poids du corps l'empor^ tant, je tombai sur les genoux et les mains ; sans doule la banquette se déplaça et tourna de manière à mettre mon pied en liberté ; elle ne céda toutefois qu'à son grand regret et avec de grands efforts, et c'est cet effort qui a fait le mal : car il n'y a eu rien de cassée mais il y a eu dans la jambe gauche une rupture des muscles. Aboyant qu'il n'y avait rien de brisé, et ne sentant que de la douleur , j'ai essayé de regagner notre maison à pied et j'en suis venu à bout.
(( Je suis entre les mains de notre excellent etcélèbre M. Récamier, persécuté comme jésuite à robe courte, et cependant professeur aux chaires de l'École de médecine et du Collège de France, et qui ne craint pas de faire pour nous l'office de chirurgien. On m'a mis les sangsues à la jambe ; le lendemain matin , il n'y avait ni enflure ni inflammation. Il n'y a que la dou-
vu: 1)1 II. i'. v.uux. T2b
ceur du repos pour unique remède, seulemeni on annonce qu'il sera long; plus, dit-on, que pour une jambe cassée ; tu vois que je suis un enfant gâté de la Providence ; car pour de la souffrance, ce n'est pas la peine d'en parler : tout au plus ce qu'il faut pour rappeler l'aimable présence de Dieu. Du reste, je n'ai pas le temps de m'ennuyer ; j'ai tout mon petit ménage à coté de mon lit : livres, lettres , et comme tu vois, papier, plume et encre. Nos bons Pères et Frères sont aux petits soins; les hommes et les jeunes gens, qui s'adressaient à moi, viennent se confesser auprès de mon lit. Les journées passent vite et agréablement, les nuits sont tranquilles et bonnes. Que veux- tu de mieux? Disons donc toujours : Que Dieu est bon ! Mais je suis honteux de t'entretenir si longtemps d'une pauvre jambe ; cependant, il le fallait, parce que possible est que tu en entendes parler d'ailleurs ; et du moins tu pourrns dire que personne n'a pu t'en parler plus savamment que moi. Adieu. »
Dans l'accomplissement des différentes fonctions dont il fut chargé, le P. Varin eut le don de se concilier le respect et l'affection, et de laisser à ceux qui vécurent avec lui un souvenir délicieux de ses qualiti'S aimables. Écoutons le témoignage que lui rend à ce propos un de ses inférieurs devenu depuis son provincial * : <( J'ai eu le bonheur de l'avoir pour supérieur pendant les trois premières années de mon scolasticat; et avec tous mes Frères j'ai admiré la douceur de son
^ Le P.ÂmbroiseRuhillon, aujourd'hui assistant de France à Rome.
22G VIE DU R. P. VAHl.N.
gouvernement. Chacun de nous pouvait se regarder et se regardait à bon clroit comme l'objet d'une prédilection spéciale de sa part, et tous nous avions en lui une coufiance sans bornes. Une preuve non équivo(iue de cette confiance, c'est que tous les scolasîiques, malgré la liberlé qui leur est dounée de s'adresser aux confesseurs de la maison, par leur choix spontané confiaient tous au P. Yarin la direction de leur conscience. Cette douceur cependanl u'excluait pas la fermeté qui se produisait par des avis sérieux, et au besoin par des réprimandes, mais toujours assaisonnées par la douceur du bou Père. «
Voici ce qu'écrit encore un autre de ses inférieurs qui occupe aujourd'hui un poste de confiance auprès du R. P. général ^ : « Il me reste de mes relations avec le P. Yarin le souvenir le plus doux. Souvent en me rappelant les traits de ce Père vénéré, je me surprends me disant à moi-même : Il t'aide à concevoir la manière dont, aux jours de sa \ie mortelle, notre divin Sauveur conversait avec ses disciples. Rien de forcé dans la manière dont il ramenait la conversation snr les choses de Dieu : d'ailleurs, quand il changeait ainsi de sujet, ses paroles étaient accompagnées d'un sourire si aimable, qu'il était impossible de ne pas les écouter volontiers. Je me souviens,, pour citer un exemple entre beaucoup d'autres, qu'un jour, pendant notre récréation, il approcha la main d'une sen-
^ Le P. Philippe de Villefort, substitut du secrétaire pour l'assistance de France.
vif: Dr R. p. VAUIN. 527
sitivo, et se tournant ensuite vers le groupe qui l'entourait : (( Voyez, nous dit-il, cette petite plante; elle fait tout le contraire de ce que fait le cœur de Jésus, qui s'ouvre quand on le touche. » Pendant que je faisais mon noviciat à Montrouge, le \\ Gury, maître des novices, l'invitait de loin en luin à nous faire quelque exhortation. Je n'oublierai jamais celles que j'ai eu le bonheur d'entendre de lui. J'ai conservé l'analyse de deux d'entre elles. L'une nous fut adressée le jour de la fcte des Martyrs du Japon ; l'autre à la fin d'une retraite que le P. Gury nous avait donnée. Cette dernière, qui traitait de l'amour de Xolre-Seigneur, était bien propre à embraser nos cœurs de ce feu sacré. Après bien des années, il me semble l'entendre encore : plusieurs de mes anciens Frères de noviciat, à qui j'en ai parlé à différentes époques et longtemps après, en avaient conservé la môme impression. »
Lorsque éclata la révolution de 1830, le P. Yarin, alors supérieur de la maison de Paris, montra une admirable présence d'esprit Le mercredi 2(S juillet, vers huit heures du soir, un rassemblement tumultueux s'était formé dans la rue de Sèvres, vis-à-vis la maison habitée parles Pères. En même temps, du côté du jardin, les insurgés s'emparaient d'un dépôt de vivres. On avertit le P. Yarin que les insurgés frappent à la poi'te et veulent pénétrer dans Tiiîtérieur. I^a communauté était alors réunie pour la récréation. Sans rien perdre de son calme et de son sang-froid, le P. Yarin ordonne aux Pères de se rendre à la chapelle pour y attendre le sort que Dieu leur réservait. Tout à coup
228 ME hl H. P. VAHIN.
le cri : ^^ua7 7nissio7inaires ! se fait entendre ; lu multitude *se précipite vers la rue d'Enfer; et cette circonstance inattendue sauva la maison du pillage.
Le P. Varin profita de cette espèce de trêve pour faire partir de la maison les Pères les plus compromis par les calomnies de la presse irréligieuse. Quelques scolastiques leur furent donnés pour compagnons. Le lendemain matin il assigna à ceux qui restaient des asiles surs et convenables, et sortit lui-même le dernier de tous les Pères, laissant à un petit nombre de frères le soin de garder la maison.
Peu de temps après, le P. Druilhet \ alors provincial, fit passer à l'étranger tous les scolastiques. Lorsque les derniers d'entre eux vinrent prendre congé du 1'. Varin, il leur adressa un de ces mots heureux, pleins de délicatesse et d'à-propos qui, sans recherche, sans affectation, semblaient couler tout naturellement de ses lèvres et que ceux qui ont vécu avec lui ont eu si souvent l'occasion d'admirer :<c Mes bons amis, leur dit- il, on vous chasse d'ici, on vous chassera peui-être encore du lieu où vous allez chei cher un asile ; mais il est un lieu sur la terre d'où Ion ne vous bannira jamais, et ce lieu c'est mon cœur. »
viE nu n. p. vAUiN. 229