CHAPITRE XXVL
Piélé (lu P. Vaiin. — Sa L'onlianco en Dieu.
Avant de raconter les derniers moments d'une vie si bien remplie, il nous reste à citer quelques traits des principales vertus qui en ont fait l'ornement et le mérite devant Dieu.
La piélé, mais une piété douce et tendre , semblait être son caractère distinctif. Il si'.fnsait de lui voir célébra- la sainte messe ou adorer le saint sacrement
pour se sentir pénétré soi-même. Les ])rièresdu saint saciifice, surtout le Confiteor , le Pater noster , le Domine, ?io7i snm di(jnus, étaient prononcées d'usi ton si affectueux qu'elles ranimaient la foi dans les cœurs les moins portés à la piété. « Son extérieur seul m'inspirait de la d<r>otion, nous écrit un de ses cnfauls spiiitiiols ; il éîaiUrainîcnt la copie vivante do Notre-Seigneur. » Au reste, il avait pour principe qu'il fallait toujours réveiller et renouveler so!i àme , afiii d'éviter de tomber dans !a routiric et l'eiigourdissement. On a remarqué qu'il célébrait avec un redoublement de dévotion le 18 juillet, jour de son entrée dans la Société du Sacré-Cœur. Il l'appelait celui de sa conversion. Au jour de ce pieux anniversaire, i:nc personne le vit, sans qu'il le soupçonnât, prosterné au pied de l'autel de Marie, les yeux attachés sur l'image de celte bonne ]Mère, le visage enflummé, dans l'atl!tude du plus profond recueillement. Frappée de l'expression de béatitude peinte dans ses traits, elle ne pouvait se lasser de le considérer; mais craignant d'être aperçue, elle se retira un peu en arrière; n'osant ni sortir ni fermer la porte, elle s'agenouilla sans bruit, et puis elle se décida à sortir. Quand il eut terminé sa prière, la même personne, qui l'avait attendu aux (nvirons de la chapelle, admira encore dans ses traits le reflet de cette espèce d'extase dont quelques instants auparavant elle avait été témoin.
i^otre-Seigneur était particulièrement l'objet de son nmour. Il traitait simplement et familièrement avec lui, le regardait comme l'ami le plus tendre et le mei'-
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leur des pères. Ce qui IVappnit siirlout, iiièiiie dans ses dernières années, c'était celte fervenr qui semblait prendre de nouveaux accroissements; ni les glaces de l'àgc ni les infirmités do la vieillesse n'avaient refroidi son cœur. Les élans de son amour vers celui qu'il aimait à appeler son bon maître étaient si ardt.mls, qu'il communiquait aux autres ce feu dont son âme ('taii embrasée. Il se promenait un jour dans une allée sur laquelle donnaient les fenêtres d'une personne en i ctraite. Il ne s'en doutait pas; et se croyant au contraire tout à fait seul, il prononça avec un acce!it pélictré ces paroles qui lui étaient habituelles: O mon Jésus, ô mon hon maître! La personne l'entendit, éprouva une impression si vive, et sentit comme un parfum de vertu si doux, que tout le reste delà journée, elle répéta ces seuls mots: ils lui tinrent lieu de tout autre méditation.
\a\ autie jour, se promenaîU dans la campagne, il entra dans une petite église tenue avec un soin et wwQ. propreté remarquables. Le serviteui' do Dieu en fut eomme ravi. Oubliant sans doute (pi'il n'c-tait pas seul, i! se prosterna avec une impression de joie et de respect qui sembla le mettre hors de lui-même : puis il prononça ces paroles sorties de son cœur plus encore que de sa bouche : « ^îon Dieu, mon bon maître, vous avez donc ici un cœur qui vous aime, puisqu'on y soigne si bien votre maison? Ah 1 faites que l'àme de votre pauvre serviteur soit aussi pure , aussi nette de toute poussière que le semble cette église, et qu'à vos veux son cœur reflète tout l'éclat de votre dvia
Cœur. » Ensuite étonné, et craignant apparemment d'avoir été entendu, il se retourna d'un air inquiet pourvoir s'il n'y avait là aucun témoin. Mais la seule personne qui se trouvait alors dans cette église, se hâta de se soustraire à ses regards, pour ne point troubler sa pieuse émotion.
Sans doute par suite de sa vie toujours si active, il n'avait pratiqué que dans ses dernières années la sainte et utile dévotion du chemin de la croix. Voulant réparer ce qu'il appelait une coupahle omissiun, ((J'ai promis àDieu, disait-il, de le faire, mort ou vil', tous les jours qu'il me laissera encore dans cette prison de la terre. » Et cette expression mort on vif devint bientôt presque une vérité; car depuis lois il fit son chemin de croix chaque jour tant que ses forces lui permirent d'en suivre les stations en se traînant avec sa chaise. Quand ses jambes refusèrent de le porter, on lui lisait les réflexions et les prières de chaque station ; et assis dans son fauteuil, il les écoutait la tête découverte devant son crucifix.
(c Je vous désire, écrivait-il à une personne qui avait en lui une entière confiance, je vous désire le seul et véritable bien qui puisse être digne de votre envie, celui d'être toute à Jésus-Christ, de ne voir, ne vouloir et ne chercher autre chose que lui sur la terre; oui, Jésus-Christ, et Jésus-Christ tout seul, sans aucun mélange des créatures, sans aucun mélange de vous-même, sans aucun mélange quelconque, et encore une fois Jésus-Christ tout seul ; Jésus-
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Clii'ist dépouillé des franges de celle rol)e (lui exhalaient une si douce odeur; Jésus-Christ enlin dépouillé de toute douceur, de toute consolation, de loule suavité sensible.
((Quand contrariée de tout coté, repoussée et abandonnée de toutes les ci'éalui'es, sans ressources, sans consolation aucune, ni au dehors, ni au dedans de vous-même, vous vous écrierez : Jésus, mon maître, mon époux, pourquoi m'avez-vous abandonnée? et que néanmoins vous redoublerez alors de iidt'liié et de réï^olulion à le suivre et à le servii' toute votre vie, sans aucun intérêt pro|.ie, c'est alors que vérilablemenivous serez /ou/c sienne et qu'il sera tout nUro. Courage donc, courage, il ne faut (jue cela en ce monde ; et nous y sommes pour si peu de temps ! Courage pour rompre tous les fils par lesquels nous tenons encore aux créatures et à nous-mêmes. Ce monde, ces créatures, ce moi, vont passer : encore quelques moments et nous ne serons plus dans ce monde ; quelle folie d'y tenir, ne fut-ce que par un fil ! Jésus-Chi'ist donc, Jésus-Christ ; tout à lui et à lui seul. Soyez bien lidèle à la pialicpie de l'oraison, de riiumililé, de la douceur, du silence et du recueilment, puisque c'est le chemin et le seul pour arriver à Jésus-Christ. Examinez soigneusement, deux fois par jour, votre fidélité sur ces différents articles. Courage, enfin, et confiance; mais grande confiance. >
Cet ardent amour pour notre divin Sauveur, h; V. Varin le puisait dans létude et la méditation assidue de ses paroles et de ses actions. Il avait conti-
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luicll.' ii.ciU sur sa table la vie de Jésus-Christ par le P. de Ligiiy. Ce fut sa lecture de tous les jours pendant les trente ou quarante dernières années de sa vie. I! en méditait d repassait sans cesse tous les liaits, y tiouvait toujours un nouveau goût. Un seid mot du Nouveau Tesianient lui fournissait une abondante malièie, non-seulement pour une instruciion. mais pour une suite d'instructions, telles qu'un triduum on une retraite. îl recommandait surtout la lecture du discours après la Cène, principalement lorsqu'on éprouvait le besoin de s'exciter à la joie spirituelle. « Kicn n'est plus facile, disait-il souvent, que de connaître Ni tre-Seigneur, pour peu qu'on veuille étudier ses paroles et ses .-iclions, parce que personne ne s'es! aussi bien peint que lui dans tout ce qu'il a dit et dans tout ce qu'il a fait. »
La sainte Vierge et saint Joseph partageaient avec Notre-Seigneur les affections de son cœur. On le comprend sans peine. C'est la dévoiion de tout<'S les âmes prédestinées. Il s'adressait aussi avec une grande confiance à sainte Phiiomène. Il sétait engagé par vœu à dire tous les ans la messe dans une chapelle qui lui est consacrée, de travailler à la faire connaître et à la faire aimer : « (Jh 1 oui , je l'aime beaucoup, cette chère petite sainte, disait-il avec raccenî de piété qui n'appai tenait quii lui. Je la regarde comme la fille bien aiuK'e de Marie. J'ai obtenu bien des grâces par son intercession. En l'aimant, il me semble que c'est la sainte Vierge ellemême que j'aime. J'ai une giande confiance que
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saillie Philomùne m'assistera au munioiii do la mort, car je rinvoqiie bien souvent. Je crois que je prononce son nom au moins quarante fois par jour, puisque ayant l'habitude de dire Irès-fréquemment : Jésus, ^larie, Joseph, j'y joins clKK[ue fois le nom de sainte Philomèiie. <>
Xous ne pouvon> mieux lei'miner ces ti'ai-ts de la piété (lu \\ Varin, ({u'en citant une lettie ('crite pendant l'émigraiiou à madame de Chcvroz, sa sœur. Il l'exhorte à la fréquente communion ; rien de plus touchant que l'abandon avec lequel son àme s'épanche :
uOui, ma bonne S(eur, lorsque deux cœurs veulent se communiquer librement leurs plus secrètes pensées, il faut nécessairement qu'ils soient seuls vis-àvis l'un de l'autre ; la présence d'un tiers, même de l'ami le plus intime, ne peut que les gêner et les refroidir. Tu regi'ettes, dis-tu, de ne pouvoir lier de temps en temps avec ton chei' Solmon de ces conversations intimes où l'on se parle à cœur ouvert. Oh! ma bonne amie, tu n'es pas seule à les désirer ; c'est, je t'assure, de tous les sacrifices que le bon Dieu a exigés de moj, celui qui m'a coûte le plus; car, comme tu le dis, quelle différence entre une correspondance écrite, et cette connnunicaiion directe de deux cœurs qui se comprennent 1 Combien le papier est froid et languissant I D'ailleurs, un seul parle et donne ses réflexions: l'autre e>t dans le silence et ne peut les animer par une prompte répartie. Eh bien, ma bonne amie, retournons-nous vers Notre-Seigneur,
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et prions-le de dédommager nos deux cœurs du sacrifice qu'ils lui font en se privant de la jouissance la plus chère ; unissons nos deux cœurs à celui de Notre-Seignenr : par là nous les unirons ensemble dans celui du divin Sauveur. Ciois-moi , il n'y a pas de séparation pour deux coeurs qui se cherchent dan< le Cœur adorable de notre bon maître : c'est là que l'on goûte ensemble toutes les douceurs de la communicaiion la plus entière. A''est-il pas vrai que tu ne penses jamais avec plus de plaisir à ton cher Solmon que quand tu le fais devant Dieu ? C'est aussi devant lui que je m'entretiens souvent délicieusemi nt de ma bonne sœur. Oh î comme je lui souhaite ardemment l'amour, le seul amour de notre bon maître ! Elle a, me dis-je, un cœur sensible, pur et fait pour aimer : pourquoi donc voudrait- elle mettie des bornes à cet amour? Tu m'entends, ma bonne amie ; et tu vois déjà de quoi je vais t'entretenir : c'est de la fréquente communion. Je t'en avais pailé ( t tu en as jugé différemment. Cependant, ma chère amie, tu aimes IN'otre-Seigneur ; tu fais ce que tu peux pour le servir ; tu fuis le mon le, et si tu es forcée de t'y présenter, tu n\ trouves qu'ennui et dégoût. Tu conviens au contraire que toutes les fois que tu vas t'asscoir à la table de JN'oire-Seigncur, tu y reçois des consolations ; et tu craindrais de la fréquenter ? Tu as, si jeune, renoncé à tous les plaisirs, à tous les divertissements de ton âge; tu ne fais même aucun cas de ceux que la décence te permet : et tu ne voudrais pas aller l'en dédommager auprès de celui qui ne dé-
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goûte ainsi ton Cd'ur des choses de c(.' monde que pour ic rempliiMOit entier ? Tu travailles toute la semaine avee courage, parce que tu fais la volonté de Dieu , et tu craindrais, le flimanch.*, d'aller te reposer auprès de ce divin Maine, et de lui demander Ion salaire? — Mais, dis-tu, comment aller si souvent communier, sans employer au moins d^uN. ou trois jours à se préparer? 0)', cjuiment se piH'parer lorsqu'on est forcé par les circonstances de donner tout son temps au tiavail ? — Eh I ma bonne amie, y penses-tu? Conjment se prc'pai'ei', dis-tu? Tout le monde te répondra : En faisant ce que tu fais, en travaillant courageusement et pour l'amour de Dieu toute la semaine, bien (jue ce soit pour fouiiiii' à (a subsistance. Dis-moi, quelle préparation plus agréable à Dieu, que d'accomplir sa sainte volonté? Or, n'est-ce pas sa volonté que tu travailles ? X'est-ce pus lui qui t'a privée de l'aisance où il l'avait mise, pour te faire trouver dans ton travail le pain quotidien qu'il nous doit chaque jour? Crois-tu donc (pi'en donnant la première moilié de la semaine au monde et à ses plaisirs, et la seconde à te préparer à communier, ta préparation serait plus selon le cœur de Dieu? Va, ma bonne amie, travaille, s'il le faut, du matin au soir; fais à peine quelques visites au saint sacrement, si tu ne peux faire autrement (je suis bien persuadé néanmoins que presque tous les jours tu entends la sainte messe), et ne crains pas d'aller demander tous les dimanches à ton confesseur la permission de communier.
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« le Tai pailc des exemples édifiaiils que déjeunes princes et princesses n)'avaient donnés à .... Je ne l'ai pas pailé d'une jeune dame de la coui* de France, nommée madame de Pont- l'Abbé, fille (Jn premier valet de eliambre du feu roi dont le mari est colonel d'un r(''giment à la solde des Anglais. Tous les jours de l'année, sans en excepter un setd, elle a le bonheur de communier ; et cependant elle est encore jeune, aimable, d'une figure agréable et faite pour plaire dans le monde, où la bienséance la conduit encore quelquefois. Kl le a gagné à Dieu sa femme de chambre qui était une élégante, et cette fille accompagne tous les jours sa maîtresse à la sainte Table. Cruis-tu cependant qu'elles passent toute la journée à l'église? Sans doute elles y vont : la jeune dame même fait tous les jours une heure d'oraison le matin ; mais c'est que l'état de sa foi tune lui permet de vivre indépendamment du travail de ses mains. Regretteras- tu de ne pas faire oraison, lorsque tu la fais peut-être, sans le savoir, pendant presque toute la journée? .. Car, dis-moi, en travaillant n'offres-tu pas à Dieu ton travail ? N'élèves-tu pas souvent ton cœur vers lui ? Ne désires-tu pas de l'aimer? Ne lui renouvelles-tu pas le sacrifice de tous tes biens, de tes parents, de tes amis, de ta chère petite même? Ne t'abandonnes-tu pas entièrement à sa sainte volonté? Eh bien, ma bonne amie, qu'est-ce que cela , sinon une oraison continue, l'oraison la plus agréable à Dieu ? »
De l'amoiir nait tout naturellemeni la confiance en
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Dieu. Celle du IWariii était saus bornes. Xousavons cité sa devise favorite : Courage et eonfianee ; et nous avons vu dans su correspondance qu'il aimait à revenir sans cesse sur ces deux sentiments. Quelque faute qu'on eut commise, il ne voulut pas qu'on se laissât aller au découi'agemeni. uLacontiance, disaitil , c'est riiommage le plus glorieux qu'on puisse rendre à Dieu, et le plus propre à atlii'er ses mis('ricordes. » Lui, ordiuaii'ement si indulgent, se montrait sévère lorsqu'on semblait manquer de confiance. On a remarqué cpic dans la direction, quand il était obligé de reprendre fortement, il ajoutait toujours à la fin un mot d'encouragement et de bonté, afin de ne pas laisser sous une impression trop pénible, et de porter au repentir et à la confiance. Il recommandait aussi aux personnes chargées du soin des âmes de ne pas se montrer s('vèies à l'égard de celles qui avouent leurs torts ; mais pkitot de les excuser. «Rien n'est plus propre, di-ailil, à leur ouvrir le cœur, et à leur inspirer plus de regret de leurs fautes. » Ce qu'il rappelait aux autres, il le pi'atiqnait lui-même. II avait du reste pour principe, qu'en fait de vertu, on doit toujours commencer par faire soi-même ce que l'on enseigne : c'est le moyen le plus efficace de rendre les leçons profitables.